À ; RÔLE DE LA CONSCIENCE
tion en fait pour ainsi dire partie intégrante. Il n’y a pas de tendance sans émotion, mais c'est de l'émotion que l’on a conscience, non de la tendance: et celle-ci se fortifie par le moyen de la première. Seulement plus cette émotion est accentuée, plus elle tend à développer l'objet de l’inclination: on cherchait d'abord ce qui était agréable, puis c’est l’agrément lui-même que l’on cherche !?). Ainsi la conscience se prend elle-même pour objet et l’activité psychologique se replie, de telle sorte que l'objet n’est plus alors connu qu'à titre d’épiphénomène. En d’autres termes, les valeurs-fin primitivement recherchées ne sont plus que des valeurs-moyens en vue d’une émotion, et les tendances centrifuges se transforment en tendances centripètes : le mouvement ne va plus de l'émotion vers l’action, mais dans l’autre sens 1).
Seulement l'on n’a pas conscience de ce changement : un avare commence par aimer l'argent pour les biens qu’il lui procure et finit par l'aimer pour le plaisir d’en avoir, mais il exprime l’un et l’autre sentiment par le même jugement de valeur: de même dans tout amour, après avoir recherché ce qui en est l’objet, on s'attache à la jouissance qu’il procure et le jugement de valeur reste inchangé. Plus exactement, la valeur
Gifficulté qui provient des racines plus ou moins profondes de la tendance dans l’être psychologique. (C’est donc par l’existence et l'intensité d’une émotion que l’on constate et l’existence et la force des tendances.
12) Ou plus exactement la jouissance de cet agrément. Cf. GoBLor, Valeurs, p. 65.
13) Pour rendre ceci plus clair, qu’on me permette une allusion aux théories récentes du baron Seillière sur l'impérialisme mystique. Si nous les avons bien comprises, l’auteur voit dans cet impérialisme une glorification du sentiment au nom de principes irrationnels, glorification dont on se sert pour justifier des aberrations morales -au sens étymologique du mot — plus ou moins graves. Cette glorification est au fond l’expression intellectuelle des émotions éprouvées: on en est arrivé à certaines idées en partant de certaines jouissances, parce que ces jouissances — et donc la passion qui est à leur principe - sont la valeur fondamentale à laquelle on a accroché, si lon peut dire, toute sa pensée. Il est évident qu’en matière de piété, on doit agir dans un sens diamétralement opposé: on ne commence pas pat obéir à une tendance ou à une passion, mais par accepter des valeurs autres que ses propres émotions; puis on sy soumet, et c’est après qu’on a réalisé en soi des tendances vers ces valeurs qu'on en arrive aux émotions. Les deux pôles de l’activité sont les mêmes; le courant qui va de l’un à l’autre est en sens oppose.
devient extrinsèque à l’objet, puisqu'elle n’est en réalité que le plaisir dont il est l’occasion: aussi bien Dieu pour ceux qui pratiquent leur religion à cause des avantages qu’il y trouvent, que l'argent pour l’avare — du reste cet argent n'est-il pas alors un véritable dieu, objet d’une véritable religion, sinon d’une religion vraie? — ont le principe de leur valeur, non en eux-mêmes, mais dans l’état affectif qui se rapporte à eux. C’est alors que nous nous trouvons devant un fait simplement psychologique, tel que le voit le psychologisme phénoméniste dont nous avons parlé plus haut. Il est à remarquer que celui-ci ne prend ainsi tous ses droits qu’à l’heure même où l’âme pieuse se précipite dans des illusions, que les théologiens sont les premiers à dénoncer comme mortelles à la piété.
Dans le cas contraire, si la conscience reste l’appréhension d'un objet sans devenir le développement d’une jouissance, nous avons à remarquer un résultat tout différent, non seulement en ce qui concerne la direction des tendances, mais aussi pour leur organisation réciproque. Sans doute il faut tenir compte, comme l'a montré M. P. Janet, de ce que les tendances peuvent présenter un degré d’activation plus ou moins fort 4); et ce degré d'activation dépend du seuil plus ou moins élevé 15) de leur capacité à être excitées, seuil qui s’abaisse dans la mesure où chaque tendance domine, soit en s’isolant, comme dans les cas, d’automatismes, soit en se synthétisant avec les autres tendances. Mais cette synthèse elle-même est l’oeuvre de la conscience, de telle sorte que la « tension » psychologique dépend en dernière analyse et de la clarté et de la richesse de cette conscience, Or, si l’activité pieuse reste vraiment orientée vers son objet, de façon que les émotions ressenties, agréables ou non, n’en soient que les épiphénomènes, cette clarté et cette richesse lui seront fournies précisément par l’appréhension de son objet, puisque c’est lui qui est alors le centre d’attraction
14) Cf. Dumas, I, p. 923 sqaq.
15) Plus un acte est simple, plus le seuil est bas: plus l’acte est complexe, plus le seuil est élevé, L’élévation est encore en raison inverse de l’ancienneté de la tendance et de la « tension » psychologique. Notons enfin qu’une forte tension est cause, lorsque la tendance se réalise, d’une joie intense.