‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 74 sur 165 · INFORMATION DE LA CONSCIENCE PAR L'OBJET · texte numérisé non relu

INFORMATION DE LA CONSCIENCE PAR L'OBJET

et d'organisation des tendances. Il y aura donc une véritable information de la conscience par cet objet, telle que, plus cet

objet paraîtra transcendant à la conscience, plus celle-ci se modèlera sur lui.

Par là nous pouvons arriver à préciser le rôle de l'idéologie de la piété. Nous devons en effet prendre devant l'oeuvre écrite par une âme pieuse une attitude toute différente de celle que nous aurions devant les Confessions de Rousseau où un roman de George Sand. Sans doute cela peut paraître et est en effet un truisme : il est bien évident qu’on ne lit pas ces deux ouvrages de la même façon qu’une page de Saint Augustin ou un chapitre de l’Imitation. Mais il reste à préciser la différence. D’après ce qui précède, elle est celle-ci:

D'abord au lieu que les idées soient l’expression d'états d'âme et la définition du sujet, elles sont celles d’un objet. Un romantique pense à ce qu’il sent: une âme pieuse à l’objet qu’elle aime. Le premier voit les choses à travers ses sentiments, la seconde voit ses sentiments à travers ses idées 16), C’est

16) C’est pourquoi les idées sont d’autant plus claires ou plus exactement d'autant plus lumineuses aux yeux de la conscience que des sentiments plus forts les soutiennent.

On a même pris occasion de cela pour soutenir que l’étude du sentiment religieux ne pouvait se faire que par ce sentiment religieux; et l’on a parlé, nous l’avons déjà vu, de connaissance par connaturalité, que l’on oppose à la connaissance notionnelle (BLONDEL, Mystique, p. 30-31), la première étant plus vivante, constituée par l’identification avec son objet et l’autre plus abstraite, une simple maquette de cet objet.

Mais nous pouvons maintenant nous rendre compte, d’une manière encore plus précise que nous ne l’avions fait lorsque nous avons trouvé cette idée sur notre route, qu’il y a là un autre danger à éviter, celui de confondre la philosophie religieuse, destinée à développer la religion dans l’âme du sujet, et la philosophie de la religion, qui a pour tâche de prendre la religion comme objet,

Car il faut savoir si cette connaturalité s’établit lorsqu'on saisit l’objet religieux pour avoir une attitude religieuse — et alors on fait de la religion, non de la philosophie —— ou lorsqu'on veut prendre comme objet la relation religieuse pour l’étudier philosophiquement. Si même alors on parle de connaturalité, ou bien cette connaturalité consistera à prendre une attitude religieuse, mais, outre que l’on peut se demander si l’on ne sort pas de la recherche proprement philosophique, il est à craindre que, cette connaturalité étant guidée par la connaissance religieuse préalable à la recherche philosophique, on se trouve au point de vue de cette dernière dans une véritable pétition de principe. Ou bien cette connaturalité consistera à voir

pourquoi ce qui indique la nature du sentiment, ce n’est pas l'émotion, mais l’objet, sinon dans la conception que l’on s’en fait, du moins dans sa qualité d'objet.

De plus et surtout les sentiments sont dirigés vers cet

l’objet à travers le sentiment qu’il inspire et c’est alors le sentiment qui est principe de connaissance: nous sommes en plein fidéisme.

De toutes façons on prend l’objet et le sujet de l’acte religieux, lorsqu'ils se rencontrent religieusement, comme s’ils étaient objet et sujet dans une recherche philosophique, supposant a priori que lacte religieux possède, entre autres fonctions, celle de connaître et de connaître philosophiquement, alors qu’il s’agit précisément de savoir si, dans quelle mesure et de quelle manière il est une connaissance et d'étudier cette rencontre elle-même dans ce qu’elle a de proprement spécifique et original ainsi que ce qui la distingue de la rencontre d’un objet et d’un sujet dans l’acte de connaître. Il ne s’agit donc pas de la réalité de cet objet, mais de sa position comme objet, de telle sorte que son immanence ou sa transcendance ne sont pas à affirmer comme réelles, mais leur affirmation à constater comme fait.

C’est du reste parce qu’on pose ainsi la question que ceux qui ne peuvent pas admettre cette fonction ne voient dans l’acte religieux qu'un pur psychisme sans aucune portée philosophique. Parce qu’on a présupposé cette portée philosophique sans examiner s’il n’y avait pas à faire une transposition, d’autres ont été amenés à la nier, sans chercher si cette transposition était possible.

Au fond, on désire plus ou moins implicitement faire de la religion un moyen de connaissance et transformer la théologie en philosophie, à tel point même qu’il n’y aurait pas de vraie philosophie . qui n’aboutisse à cette théologie. (C’est toujours la même confusion entre la philosophie religieuse, par laquelle on se fait religieux pour juger de l’objet en philosophe, et la philosophie de la religion, qui prend {la relation sujet-objet, en tant que religieuse, pour en faire la philosophie, ou plus exactement la phénoménologie. Et cette confusion vient de ce que l’on ne voit pas que, s’il y a une connaissance pratique, au sens d’Aristote, dirigée vers la vie, la connaissance proprement philosophique est toute différente et ne doit pas s'inspirer des besoins de la vie, même les plus élevés ou les plus spirituels,

C’est pourquoi, lorsque l’on veut, comme nous cherchons à le faire ici, appliquer la connaissance à un sentiment et en faire la science, au sens strict du mot, l’on doit, non pas se poser comme sujet de ce sentiment, mais le prendre lui-même comme objet, et pour cela se « déshumaniser », autant que faire se peut, à la façon du médecin qui, pour mieux étudier une maladie, s’efforce de ne plus être un homme ému par une souffrance, maïs uniquement un savant étudiant objectivement ce qui fait souffrir.

Il est possible sans doute, que le sentiment religieux soit l’ « unum necessarium » au point de vue du « vivere », de même qu’il est pratiquement plus important de guérir les maladies que de les étudier avec une curiosité uniquement scientifique. Mais au point dé vue du « philosophari », de même que le mal d’un être qui lui est cher peut être pour un médecin un obstacle à la sûreté de son diagnostic, de même l'intensité de la piété risque fort d’être un écueil pour l’objectivité de l’étude qu’on en fait,

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