‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 79 sur 165 · SES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

SES CARACTÈRES

plier, finiraient par engendrer la tiédeur, mais elles ne la constituent pas par elles-mêmes. Commettre des péchés véniels, c’està-dire des actes légèrement en contradiction avec les exigences de la piété, n'est pas incompatible avec une ferveur réelle. Seulement lorsqu'il y a ferveur, il y a lutte avant et en tout cas, surtout lorsqu'il s’agit de fautes de surprise commises sans réflexion, il y a regret après et donc effort pour en commettre de moins en moins. Une âme fervente se reproche ses faiblesses et en souffre: une âme tiède ne se les reproche pas et n’y pense même pas.

La différence vient donc de ce que d’une part la base affective de la piété est assez forte pour dominer dans l’âme, et il y a par suite souffrance, lorsqu'une autre tendance l’a momentanément emporté, tandis que dans la tiédeur, il peut y avoir des idées ou croyances favorables à la piété, mais elles n’ont pas en l’âme assez de base affective pour qu’on agisse réellement d’après ces jugements.

2. Il y a en second lieu tranquillité par rapport à son état. La tiédeur ne consiste pas dans l'absence de goût et d’entrain#): ceci peut fort bien se rencontrer dans la vie des âmes ferventes, qui passent par des périodes de « sécheresses », c’est-à-dire de manque total d’émotivité relative à la piété. Mais dans ces cas

les efforts à accomplir ne sont pas mis en discussion, ni théoriquement, ni pratiquement, et on continue à agir pieusement, même si on n’éprouve aucun plaisir, même s’il faut pour cela se faire violence. Dans l’autre cas, au contraire, on hésite à les accomplir, on cherche des prétextes pour s’en dispenser et on s’en dispense le plus possible, même sans prétexte: au lieu de faire effort sans goût, on a du goût à ne pas faire effort; et le plaisir de ce laisser-aller l’emporte sur la volonté, très faible, d'agir autrement. Il y a donc non seulement absence de base affective ou inclinative à l’égard des valeurs pieuses, mais attache réelle à d’autres valeurs non pieuses: son plaisir, sa paresse, etc. C’est ce que l’on appelle l’attachement au péché véniel).

3) Pr. pr, I, p. 111-112, TANQUEREY, p. 793. — Cf. Truc, Grâce,

,. 71-72. Va Lih : 4) À cause de cet attachement, qui fait que l’activité ne pénètre pas jusqu’au fond de l’âme, les exercices de piété sont sans efficacité.

3. Par suite la vie morale se trouve partagée. Il y a division entre les sentiments; plus précisément les tendances réelles ne vont pas dans le sens des jugements de valeurs. On n’aime pas ce qu’on croit aimer et on aime en réalité ce qu’on prétend ne pas aimer. La conscience et le coeur sont opposés l’un à l’autre. Ceci se manifeste en particulier par la résistance que l’âme offre aux moyens qu’on lui propose pour sortir de son état ?): elle veut ou dit vouloir ne plus être tiède, et en fait elle a un désir réel qui dérive de ses croyances; mais elle tient à ne pas se priver de ce qui n’est pas sa piété: alors qu’elle ne souffre pas d’agir contre la piété qu’elle estime, elle souffre de réagir pour elle et contre une autre chose qu’elle aime. Seulement si elle veut ou dit vouloir ne plus être tiède, et en fait elle en a un désir réel qui dérive de ses croyances; mais elle tient à ne pas se priver de ce qui n’est pas sa piété: alors qu’elle ne souffre parce que c’est sa propre satisfaction qu’elle cherche, le plaisir qu'il y a à pécher, non le péché lui-même. En dernière analyse, le dualisme affectif consiste en ceci: les valeurs pieuses continuent à être jugées comme telles, mais au fond on est attaché à d’autres valeurs). On estime la piété, mais c’est soi-même que l’on aime ?).

« Il n’y a pas de sacrement de la Tiédeur » (FABER, Tout pour Jésus, p. 221), parce qu’on se sert des sacrements sans que rien n’en assure la contre-partie intérieure. Le pécheur, au contraire, ou bien ne se sert pas du tout des sacrements, ou bien s’il s’en sert, leur apporte de quoi agir en lui.

S)ePr pr M D.138;

6) C’est pourquoi les causes de la tiédeur sont tout ce qui est capable de provoquer ou d’entretenir ce dualisme affectif: les amitiés dangereuses, les aversions, les doutes contre la foi, les mouvements de vanité, le désir du succès, l’aigreur, la tristesse, etc. (Pr. pr. I, P. 135-138, 191-203). Une autre cause en est la suractivité extérieure et l’encombrement des préoccupations de toutes sortes: à la faveur d’un travail trop absorbant qui empêche l’âme de voir ce qui se passe en elle, les tendances affectives cessent petit à petit leur activité pieuse: la vie extérieure diminue la conscience que l’on a de sa vie intérieure, et celle-ci se trouve désorientée et détachée de la piété sans qu’on s’en soit rendu compte, si bien qu’un changement de circonstances où une tentation imprévue font tout s’écrouler. C’est pourquoi du reste rien n’est faible comme une âme exclusivement formée à la piété, lorsqu'elle a laissé peu à peu diminuer celle-ci. Toutes les forces sur lesquelles elle s’appuyait lui font défaut, ‘alors que. d’autres, qui n’ont jamais eu cette piété, sont en réalité: moralement beaucoup plus solides.

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