‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 80 sur 165 · SES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

SES CARACTÈRES

4. La dernière caractéristique de la tiédeur est l’inconscience $) : comme les efforts dans le sens de la piété deviennent de plus en plus pénibles, on cherche instinctivement à s’en dispenser et on y réussit; par suite, sans cesser de faire extérieurement profession de piété, on s’en détourne, mais l’on n’a en aucune façon conscience que l'on s’en détourne. On croit encore être pieux et on ne voit pas du tout qu’on ne l’est plus. Le jugement que l’on porte sur soi est donc entièrement faussé.

On sait en effet que nos tendances ne sont conscientes d’elles-mêmes que par les contrariétés qu’elles subissent ou les satisfactions qu’elles éprouvent. Seulement cette conscience ne porte pas alors sur l’objet réel des tendances: elle porte sur leur contrariété ou leur satisfaction. L’avare par exemple n’a nulle conscience d’être avare, mais seulement du plaisir qu’il éprouve à posséder de l'argent, plaisir qui, dans sa conscience, par suite de l'influence sociale, surtout lorsque son avarice n’est encore qu'une demi-avarice, peut très bien n'être pas encore la valeur suprême qu'il est dans son affectivité. La vie sociale lui donne ainsi des jugements et sur l'estime qu’on doit avoir de l'argent et sur le mépris qu’on doit avoir pour les avares. I1 adopte ces jugements, en se persuadant et en essayant de persuader aux autres qu’il n’est pas avare. Mais de tels jugements ne servent qu'à lui dissimuler qu’il l’est réellement. De même le tiède n'a pas conscience de ce qui est la cause réelle de son plaisir. Comme d’autre part il conserve son estime aux valeurs pieuses (ce qui lui dissimule qu’au fond il ne les aime pas), sans avoir à leur sujet aucune base affective réelle, il ne résulte pour lui nulle contrariété sentie du fait que sa piété est purement apparente.

Ainsi ce dualisme ne s’exprime ni dans les idées ni dans la conscience. La juxtaposition dans la vie de piété du social qui a pénétré dans les idées, et de l’individuel qui occupe le

7) « Le moi répugne à une « désappropriation >» à laquelle par principe il a consenti, Engagé par la volonté superficielle de 1 esprit et les poussées d’un sentiment qui ne règne pas sans conteste, il n’ose faire de l’opposition directe, mais organise une défense inconsciente et, comme tous les faibles, oppose au vouloir étranger, l’inertie » (Truc, Grâce, ip. 70).

8) TANQUEREY, p. 795.

fond affectif, rend plus facile encore la dissimulation de l’état réel Nous devons en tirer cette conclusion, plus exactement lui donner son plein relief — car nul théologien ascétique ne nous contredira sur ce point, cette idée étant plutôt une constatation élémentaire — que pour comprendre la piété, il ne faut pas du tout nous contenter de ce que pensent les âmes qui font profession de piété, mais pénétrer jusqu’au fond de leur affectivité.

La tiédeur peut se présenter sous une autre forme. Il arrive que l’âme se trouve dans un état analogue avec ceci de

particulier qu’il succède à une ferveur assez prononcée. Cet état, que les théologiens nomment le relâchement), est essentiellement transitoire: s’il dure, la souffrance qu’il provoque, disparaît petit à petit et l’âme tombe dans la tiédeur proprement dite, ou même dans l'indifférence totale. Au contraire, tant qu'il y a cette souffrance provenant de la force acquise par les tendances pieuses, la déchéance n’est que partielle.

Elle n’en est pas moins très périlleuse au point de vue de la piété. Si l’on en souffre, c’est que l’on aime Dieu encore assez pour regretter de n'être pas entièrement à lui. Mais comme on ne l’aime déjà plus assez pour accepter de souffrir 10), comme d'autre part l’on n’est pas attaché suffisamment aux valeurs non pieuses pour y trouver de la satisfaction 11), il arrive qu’on

9) Pr. pr. 1, p. 118, 259, sqq.

10) « Les âmes ordinaires ont besoin d’un peu de bonheur pour rester pieuses. » (Pr. pr., I, p. 273).

11) C’est ce qui se produit lorsqu’ on se complaît à d’autres joies que celles de la piété par ce qu’on appelle en théologie la « délectation morose »: on augmente l'attrait de ce qu’on doit ne pas avoir en y pensant davantage ‘et on diminue par le fait même la résistance. Aussi les auteurs spirituels sont-ils unanimes à condamner toutes sortes de rêveries, même innocentes. Cf. Pr. pr., I, p. 192, 195. « Qui aime le péril y périra. >» — A plus forte raison quand il y a des tentations proprement dites qui se prolongent parce qu’on y résiste mollement. On finit par y succomber. Les tendances de la piété se sont de plus en plus affaiblies et les tendances contraires ont pris de plus en plus de force. « De là des déchéances plus profondes, des habitudes plus violentes; delà le sentiment grandissant de votre impuissance, la mort de tout bon désir et enfin, cette paix redoutable qui naît de la lassitude ». (Pr, pr., I, p. 266).

LE RELACHEMENT 227

h'est satisfait de rien: cet état devient ainsi insupportable et l'on incline vers ce qui demande le moins d’effort : la souffrance entraîne le désir de la supprimer 2) en tant que telle plutôt qu’en tant que contraire à la piété. Mais c’est la piété qui est primée en même temps.

C'est ce qu’en théologie on appelle l’abus des grâces 15). Psychologiquement parlant, cette grâce correspond à une tendance affective vers la piété, tendance assez forte pour être sensible et créer un désir émotif, mais trop faible par ellemême pour amener un effort1{). Si donc cet effort ne se produit pas, au lieu de se fortifier, elle s’affaiblit. Il peut arriver que tout disparaisse: d’abord la piété, même ensuite les idées pieuses, si bien que les valeurs de piété finissent par n’être plus des valeurs 15), même aux yeux de la conscience. C’est alors la fin de toute vie religieuse.

I1 y a donc cette grosse différence entre l’âme tiède et l’âme relâchée que la première s’installe dans sa tiédeur et garde par la suite les apparences et l'extérieur de la piété, tandis que l’âme relâchée cesse d’être pieuse et même d’estimer la piété. Voilà pourquoi plus l’on a été pieux, plus on risque, si on se relâche, de s'éloigner et de la piété et de la foi, ce qu’en langage théologique on exprime en disant que l’ « abus des grâces » 16) amène d’autant mieux la « ruine de l’âme » qu’il a été plus complet et que ces grâces ont été plus grandes.

12) C’est pourquoi toute difficulté peut être cause ou occasion de relâchement: le changement de milieu (Pr. pr. I, p. 268), qui rend la pratique de 4a piété plus ardue; des épreuves trop fortes survenant après une vie exempte d’effort (aussi l’on dit que « toute épreuve dans laquelle on succombe vient rarement de Dieu » (1bid., p. 272); les sécheresses spirituelles ou les déboires dans la vie morale ou religieuse, le découragement, etc.

13) TANQUEREY, p. 796.

14) Par exemple, lorsque dans la piété on a cherché surtout des consolations, sans qu’on fasse d’efforts. Pr. pr. I, p. 272-277.

15) On commence par ne pas aimer l’effort parce qu’il est un effort; et Von finit par ne lui plus attribuer aucune valeur, parce qu’on ne l'aime plus. #4

15) Remarquons en passant que cette idée sur h « abus des grâces » correspond fort bien à un certain déterminisme de la vie spirituelle, mais, théologiquement parlant, s’accorde assez mal avec Ja gratuité de la grâce, puisque Dieu donne ou retire celle-ci à proportion des mérites. On est obligé pour en parler d’avoir recours à des expressions comme celles-ci: « Dieu souffre. Dieu diminue ses

Comment remédie-t-on à la tiédeur?

Le premier moyen, et le plus efficace pour déterminer la réforme de cet état, c’est de dénoncer les illusions, c’est-à-dire de prendre conscience que l’on n’est pas du tout ce que l’on croit ni ce que l'on devrait être. Four cela le croyant oppose les idées reçues à la réalité de ses sentiments. Comme les premières ont été admises par la conscience à cause de la socialité dont elles sont pénétrées, leur valeur apparaît plus grande et les sentiments personnels se trouvent condamnés, au nom même de la piété enseignée et acceptée. Une certaine forme de la conscience, déterminée de l'extérieur, s'impose à l’activité intérieure et tend à la modifier. L’effort en résulte, soutenu par les jugements de valeur ainsi reçus; puis, à mesure qu’il se renouvelle, une affectivité s’installe qui devient de la piété. Bref, c’est en prenant conscience du désaccord entre la piété, telle qu’elle est offerte et demandée par le milieu, et les tendances réelles de la vie morale, telle qu’on la pratique, et en donnant à la première assez d'autorité pour qu’elle s'impose aux secondes, que l’on arrive à provoquer l'orientation de l’activité psychologique vers une piété réellement intérieure.

C’est pourquoi rien n’est tant recommandé aux âmes tièdes que la méditation 17) et la lecture, si ce n’est les examens de conscience et les confessions plus utiles encore 18). Nous en verrons plus loin les détails: cela suffit à montrer que cette prise de conscience de soi-même et de sa piété, loin d’être un épiphénomène, en est au contraire la condition et le moyen le plus efficace: on devient vraiment pieux, non pas dans la mesure où l’on sait ce qu'est la piété, mais dans celle où l’on sait qu’on ne l’est pas. Sans doute le désir de le devenir peut être d’origine sociale; mais il faut que ce désir se transforme en volonté proprement dite, par la conscience qu’il prend de n'être que l’un des désirs que l’on a, plus encore d’être le désir

grâces, il‘s’irrite parfois, » (Cf. Pr, pr., L p . 280) qui sont, elles aussi, fort peu théologiques.

MP Dr, A. D. 145,:216, 223; 18) Ibid. LoneLI2eE TANQUEREY, p. 797.

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