‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 9 sur 165 · III. — Les Religions à mystères · texte numérisé non relu

III. — Les Religions à mystères

On ne conteste plus guère aujourd’hui que les nombreuses religions à mystères répandues dans le monde gréco-romain aient eu sur le christianisme une réelle influence. Mais la difficulté est de préciser dans quelle mesure celui-ci fut une nouveauté, dans quelle mesure il dérive de ce qui l’a précédé, question que nous n’avons pas à étudier ici. Pour nous en tenir à ce qui concerne la formation de la piété, nous pouvons faire les remarques suivantes:

1. D'abord le principe commun des mystères fut le sacramentalisme: on y accomplissait des rites destinés à produire certains effets sur ceux qui s’y soumettaient, et le principal de ces effets était une renaissance: il y avait mort à l’ancienne vie, résurrection à une nouvelle.

2. D'autre part cette acquisition d’une nouvelle vie était une initiation *), donc un privilège, lequel, réservé d’abord à une catégorie assez restreinte, a ensuite été accordé d’une façon de plus en plus large 41). C’est pourquoi ces cultes, nés au sein de religions nationales, sont devenus des sectes, fraternités ou églises. Ajoutons que là où il y avait mariage sacré, ce rite devint l’union de la communauté avec son Dieu.

3. En même temps les membres se considéraient comme séparés de la société générale. Les religions de salut en effet se sont constituées au moment où l'ébranlement des grands Etats invitaient chacun à échapper à la destruction menaçante. Par elles on se sentit délivré et donc assuré, soit pour le présent, soit surtout pour l’avenir d’outre-tombe, d’une vie meilleure, qui serait la compensation aux maux d’ici-bas. Enfin cette idée de salut-privilège prit, sinon toujours, du moins assez souvent, le caractère d’un salut-perfection, peut-être sous l’influence

39) Cf. WIzL, Le Culte, I, p. 133-136.

40) Cf. TOUSSAINT, Hellénisme, p. 306.

du stoïcisme. L’initiation devint alors une foi #1), c’est-à-dire une confiance absolue dans les rites et doctrines“) moins à cause de leur vérité qu’à cause de leur valeur morale“).

4. Cette transformation, il faut le reconnaître, ne fut vraiment accomplie que par le contact des mystères, sinon avec l'Evangile, du moins avec le judaïsme. En effet la mise en rapport de l’hellénisme avec les religions orientales a fait se rencontrer l’aristocratisme politique, social, esthétique, intellectuel du’ monde occidental, avec le démocratisme, le mysticisme et le sentimentalisme de l'Orient. Les mystères furent des essais de synthèse, mais des essais partiels. I] fallait un syncrétisme qui eût assez de pensée pour garder la sagesse hellénique, assez de foi pour que cette pensée fût une initiation et d’autre part des rites assurant le salut.

Cr, le judaïsme était devenu surtout la foi envers le futur.

règne de Dieu. On lui ajouta un ritualisme, moyen sacramentel de la réalisation de ce règne; et c’est ainsi que ce syncrétisme put se réaliser petit à petit grâce aux mystères: c’est donc là principalement que la piété religieuse trouva ce dont elle avait besoin pour devenir la piété chrétienne 4).

41) I y a d’autant plus foi qu’ordinairement cette transformation se fait par simplification de ce qu’on est: il y a non seulement « enthousiasme », il y a aussi &érlworc. C’est du reste l’un des points par lesquels les mystères se rapprochent du judaïsme. Cf. Wazi,\ Culte, E,)p:122.

42) Ces doctrines sont alors présentées comme révélées, ainsi qu’il en sera dans le mouvement évangélique pour les « mystères du royaume des cieux ».

43) Notons encore, que les mystères ont contribué à l’internationalisme de l’idée religieuse. Ils « ont habitué les esprits, non seulement en théorie, mais en pratique à l’idée de dieux s’intéressant à toute humanité... Il n’y a pas eu de facteur plus puissant de lunification religieuse ». Toussaint, Hellénisme, p. 117.

44) « La société en Grèce et à Rome était fondée sur la subordination de lindividu à la communauté, du citoyen à JEtat; elle mettait la sécurité de la République, but suprême de la conduite, au-dessus de la sécurité de l’individu, soit dans ce monde, soit dans l’antre.. La propagation des religions orientales changea tout: elle inculqua l’idée que la communion de l’âme avec Dieu et son salut éternel étaient les seuls buts pour lesquels il valait la peine de vivre, des buts en comparaison desquels la prospérité et même l’existence de l'Etat devenaient insignifiantes, Le résultat inévitable de cette doctrine égoïste et immorale fut d’écarter de plus en plus le fidèle du service public, de concentrer ses pensées sur ses propres

ÎV. — La Religion chrétienne.

Si la question des mystères reste obscure, combien plus encore celle des origines du christianisme ! Tout ce que nous savons sur le Christ et les Evangiles, c’est l’impression qu’en eurent des chrétiens vivant un demi-siècle, peut-être plus, après les événements dont ils se réclamaient. Et lorsqu'on essaie de presser ces témoignages pour en tirer la substance historique, elle nous glisse entre les mains, de sorte qu’on finit par se demander s’il reste de quoi affirmer quelque chose. Nul ne nie que les écits du Nouveau Testament n'aient été inspirés par beaucoup d’autres préoccupations que celles de faire une histoire au sens rigoureux du mot, ce qui suffit pour que l’on ne puisse plus s'en servir comme de documents décisifs. Sans doute, il a pu s’y mêler des souvenirs; mais comment les distinguer de ce qui a été ajouté par les croyances postérieures?

Fort heureusement, nous n’avons pas ici à résoudre cette question. Il nous suffira de prendre le mouvement chrétien, tel qu’il nous apparaît dans les documents que nous en avons pour y chercher quelle a été, dans le christianisme une fois constitué, la nature propre du sentiment religieux. |

1. L'idée centrale de la prédication attribuée à Jésus par les Evangiles Synoptiques est celle du royaume des cieux, laquelle dérive sans doute des espérances juives relatives aux destinées d'Israël. Seulement le nationalisme de ce royaume est mis à l'arrière-plan, ce qui n’est pas absolument nouveau, pas plus que idée de Dieu-Père, dont on a voulu faire l'essence de l’Evan-

émotions spirituelles et d’engendrer en lui un mépris pour la vie présente qu'il ne regardait que comme une épreuve préparant à une vie meilleure et éternelle. Le saint et le reclus, dédaigneux du ciel et plongés dans la contemplation extatique du ciel, en vinrent à représenter dans l’opinion populaire l'idéal d'humanité le plus élevé et à remplacer l’ancien idéal du patriote et du héros... Le centre de gravité, pour ainsi dire, se déplaça; il passa de la vie présente à la vie future. Une désintégration générale du corps politique en résulta... La structure de la société tendit à se résoudre en ses éléments individuels et par là à retomber dans la barbarie. Les hommes refusèrent de défendre leur patrie et même de propager leur espèce... Dans leur préoccupation de sauver leur âme et celle des autres, ils voyaient sans déplaisir périr autour d’eux le monde matériel qu’ils identififiaient avec le principe du mal. » FRAZER, A{yS el Osiris, p: 28.

gile. Le moyen d'y arriver‘) est le pardon des péchés, dû surtout à la miséricorde divine‘), de sorte que le sentiment fondamental du chrétien doit être la confiance en Dieu et l’abandon total à sa volonté. L’homme dans l’Evangile n’est pas plus maître de son destin que dans Homère, mais au lieu de s’y soumettre parce qu’il ne peut faire autrement, il croit que ce destin lui sera bon et il l’aime tel qu'il est, parce qu’il lui vient du Père céleste.

De plus, cette foi-confiance doit se tourner vers la personnalité du Christ. Car, quelle que soit la signification historique des expressions Fils de l'Homme, Fils de Dieu et Messie, le Christ fut surtout le « Seigneur », dont la présence invisible présidait aux réunions, dont les paroles avaient force de loi, dont le nom était tout-puissant, en un mot celui que l’on priait et par qui l’on priait, ministre du culte devenant objet de culte 7). La piété fut donc la confiance par laquelle on fit de ce « Seigneur » le maître et le principe de la vie morale. En tant que telle, elle a été l'élément fondamental du christianisme primitif, avec rites particuliers — prières et repas en commun -— et une signification de salut sacramentellement réalisé par ces rites 8). Enfin de cette piété est sortie la première Eglise,

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45) « À quoi servirait de gagner l’univers si l’on venait à perdre son âme », c’est-à-dire à être exclu du royaume? Pour lui il faut renoncer à tout, même à sa famille et c’est la difficulté de ce renoncement pour le riche qui l’empêche d’y entrer. Remarquons du reste que les protestations des prophètes contre la richesse trouvent leur écho dans l'Evangile, particulièrement dans Luc, où le royaume est présenté comme une compensation future des misères présentes.

46) C’est pour cela qu’un pécheur qui se repent trouve grâce devant Dieu mieux qu’un juste qui persévère (Mt. xvir, 12-14; Le, XV» 4-37; xvinr, 9-13), que les pratiques cultuelles, même l’invocation « Seigneur, Seigneur », ne servent de rien, que Dieu préfère au Pharisien qui s’enorgueillit le publicain qui s’humilie. —— Il faut remarquer que cette miséricorde dévalorise le ritualisme: de cette idée sortira plus tard le dogme théologique de la gratuité de la grâce. Remarquons encore qu’on ne trouve nulle part dans l'Evangile la préoccupation de modifier les formes rituelles de la prière: il semble au contraire qu’elles soient toutes à rejeter.

47) Cf. Wir, Culte, 11, page 415 sq. Le même auteur a fait remarquer que dans l’Eglise d'Orient le Christ a été surtout objet de prière et dans J’Eglise d'Occident surtout moyen de prière.

48) Même dans les Synoptiques (cf. Me 1v, 11; Mt. xt, 11: Le vit, 10), l'Evangile est présenté comme un mystère réservé à des

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