DUALITÉ DE LA CONSCIENCE
ce qu'ils disent n’est qu'une répétition, sans racines profondes en leur esprit. Il y a chez eux des automatismes intellectuels, rien de plus. Et cependant, ils peuvent être persuadés qu'ils ont une véritable culture. Ce sont des tièdes de la pensée, se contentant d’un vernis extérieur qui ne leur demande qu’un effort minime, et cherchant dans ce qui leur tient lieu de pensée la satisfaction d’avoir des idées plutôt que les idées elles-mêmes.
Une autre comparaison, meilleure peut-être en un sens, pourrait être présentée avec ces sentiments factices qu’on appelle des amours de tête #) : on a alors l’idée d’un sentiment, on n’en a pas la réalité; et l’idée fait croire que l’on a cette réalité. C’est du reste le principe de ce qu’on a si bien appelé le « Bovarysme »?{): l’état d’un esprit qui se juge autre qu'il n’est et qui recouvre sa « sensibilité métaphysique » réelle d’un ensemble d'idées ou d'opinions sans autre utilité que de dissimuler aux yeux du sujet sa véritable structure mentale. On pourrait, il est vrai, remarquer que dans le cas d’une Madame Bovary, il y a une affectation et un désir de se faire illusion, qui ne sont pas toujours — mais qui sont souvent — le cas de l’âme tiède et qu’alors la comparaison porterait plus exactement sur ce qu’on pourrait appeler le Pharisaisme de la piété plutôt que sur la tiédeur. Elle n’en souligne pas moins la disparité qui se trouve entre la conscience et la réalité psychologique, disparité sur laquelle nous devons porter toute notre attention.
Nous nous trouvons en somme devant une représentation qui n’est pas devenue objet de sentiment réel. Mais peut-on alors parler de simple juxtaposition de la vie intellectuelle et de la vie morale ou de cloison étanche entre la croyance et la conscience? Oui, sans doute, si l’on se contente d’expressions métaphoriques qui exposent une constatation de fait; non, si l’on veut pousser plus à fond l’examen. Les idées et les sentiments ne sont pas des choses qui se juxtaposent comme les vêtements sur le corps. Cette dualité n’est réelle qu'aux yeux du spectateur qui constate une telle divergence: elle n'existe pas, à vrai dire, au point de vue psychologique, puisque le sujet n’en
23) Cf. RauH, Méthode, p. 43.
24) Cf. les études de M. J. de Gaultier,
a nulle conscience et que ses actes et pensées sont fondues en un tout unique, qui est la caractéristique essentielle de la tiédeur: à partir en effet du moment où il voit et sent cette divergence, la tiédeur commence à ne plus exister.
On peut dire, il est vrai, qu’il y a dans ce cas beaucoup de faiblesse psychologique: le sujet est très passif, s’arrêtant à un degré d'activité de la conscience assez inférieur. La vie lui vient du dehors: c’est du dehors également que la conscience est formée. Plus précisément les influences sociales ont créé chez lui des automatismes de pensée et ceux-ci s'organisent au milieu des automatismes d’action qui lui viennent de ses tendances propres ou de son tempérament, sans se heurter, précisément parce qu’ils sont les uns et les autres des automatismes. Le tiède est quelqu'un qui ne réfléchit pas, au sens propre du mot, qui n'arrête pas l’activité qui est en lui et ne peut par suite la juger. Sa vie est machinale: ce qui lui manque, c’est plutôt la conscience que l’unité de celle-ci.
Ainsi non seulement l'influence sociale, par elle-même, ne va pas au-delà de l’automatisme de la pensée, mais encore et surtout, lorsqu'il n’y a que cet automatisme, l’objet a beau se présenter comme une valeur, en réalité il ne l’est que socialement, mais non psychologiquement. Plus exactement cet objet n'est pas véritablement objet pour lui: il n’y a en lui que des échos à propos de l’objet qu’on lui a présenté. Il le connaît par oui-dire; il ne le voit pas directement. Bref la piété n’est chez lui que ce que le sociologue prétend qu’elle est chez tous : le résultat d’une certaine pression sociale. Et lorsque nous disions que la conscience était orientée vers lui, il s'agissait plutôt de cette forme passive de la conscience, qui est une vague représentation que le sujet croit avoir de ce qui se passe en lui: c’est pourquoi une part considérable de sa vie psychologique reste dans l'inconscient, de telle sorte qu'il se trouve relever du psychologisme en même temps que du sociologisme.
Nous nous apercevons une fois de plus que la piété est constituée, là où elle est profonde, par une relation entre elle-même et son objet toute différente de cette simple rencontre super-
ficielle. C’est la nature de cette relation profonde que nous devons étudier. |