LE SILENCE
recueillement, puisque tout la favorise. Mais en outre chacun doit s’imposer rigoureusement, sauf aux heures de récréation, de n’adresser la parole à autrui qu'en cas de réelle nécessité.
La raison de cette prescription n’est qu’en faible partie le souci de l’ordre et de la discipline dans une communauté, qui du reste n’est que passagère. De plus ce silence n’est pas moins nécessaire dans les retraites privées. On doit s’abstenir ainsi de toute conversation ou échange de réflexions pour « favoriser l’action de la grâce », c’est-à-dire pratiquement pour que l'on arrive au résultat demandé: le développement de la piété. . Sans doute la réflexion méditative est ainsi grandement aidée. Mais s’il ne s'agissait que de réfléchir, il n'y aurait pas besoin de s’enfermer dans une retraite; et en tout cas, il suffirait de se réserver des moments de réflexion, à peu près comme on se réserve des heures d'étude, quitte à se délasser ensuite par les conversations. L'étudiant qui travaille n’a pas besoin d’un silence aussi rigoureux ni aussi continuel,
Si l’on demande ce silence à tous, c’est bien moins pour éviter à chacun des distractions provoquées par ce que d’autres lui diraient que pour l'empêcher de se distraire lui-même en exprimant ses propres pensées. Car celui qui parle beaucoup multiplie ses pensées en même temps que ses paroles. C’est en lui un va-et-vient continuel, si bien qu'aucune idée, aucune impression ne se fixe ni n’agit®). Or voilà ce qu’on demande surtout à la retraite, au recueillement et au silence: diriger soimême sa vie intérieure, en prendre conscience, en devenir le maître. Par là nous retrouvons le trait caractéristique de la vie de piété: elle est une action agissante et non une action agie. Quelles que soient les influences subies 1°), le sujet les accepte
9). « Le silence extérieur est très nécessaire pour cultiver le silence intérieur; et il est impossible ide devenir intérieur sans aimer le silence et la retraite >», Madame Guyon, citée par SEGOND, P. 80, n..4. « Pour que Jésus parle au fond de l’âme, il faut qu’elle soit seule et se taise, » TAULER, cité par POURRAT, IL, p. 353. Cf. encore RODRIGUEZ, IL, 2, p. 5-6; Grou, Maximes, p. 48. On pourrait du reste multiplier les citations à l'infini.
10) A commencer par celle du « directeur >. Il est très certain que normalement cette action respecte l'initiative du sujet soit pendant la retraite, soit en temps ordinaire, comme on l’a montré à propos de François de Sales (VINCENT, p. 397-438). Il ne faut pas oublier cependant que si le directeur agit sur la conscience intérieure, cette
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et les veut. On le dirige, il est vrai, mais il ne $e laisse pas passivement diriger, il se dirige lui-même dans le sens qui lui est indiqué, il prend à son propre compte la direction qu’on lui présente, il rend consciente et voulue l’activité qui lui est imprimée du dehors.
I1 faut du reste remarquer que, ce silence étant bien plus un acte à accomplir qu’une condition extérieure à réaliser, il présente par le fait même un caractère positif. Il ne fait pas qu'écarter les obstacles: il agit directement dans le sens de la retraite et du recueillement. Il demande une volonté précise et c’est en tant qu’acte de volonté qu’il obtient ce pour quoi on l'exige. Ce rôle est important à bien comprendre, pour qu’on ne voie pas seulement dans la réglementation un moyen de livrer l'individu aux influences qui veulent s’exercer sur lui. On ne veut pas qu’il y soit livré: on veut qu’il s’y livre luimême et qu'il soit volontairement et consciemment ce qu’on s'efforce de le faire être.
Donc le premier résultat et le plus fondamental du recueillement est de faire passer de la piété reçue, celle que l’on trouve couramment pratiquée par les chrétiens ordinaires, à la piété voulue, celle précisément que nous avons à étudier.
3. Tout en demandant un effort positif, le silence n’est cependant qu’une condition du recueillement et non le recueillement lui-même. Il nous faut aller plus avant et voir en quoi consiste exactement ce dernier.
On y a vu un acte d'attention 11), et c’est en effet ce qui le caractérise en premier lieu: il est une concentration de la réflexion et de la conscience sur tels ou tels points déterminés. Mais on a ajouté avec juste raison que ce recueillement n’est pas du tout le même que celui du savant qui étudie un problème ou de l'artiste qui compose une oeuvre. Ce qui l’en sépare, c’est qu’il est beaucoup plus affectif: non seulement on concentre la pensée sur un objet, mais on concentre les sentiments sur
action n’en vient pas moins du dehors. Le directeur de conscience n’est guère qu’un succédané de la règle, la remplaçant auprès du chrétien qui vit en dehors de tout monastère. Voir plus loin.
11) SEGOND, p. 74 sqq.
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l’une des valeurs 12) présentées par l'Eglise, moins pour la mieux comprendre que pour la mieux aimer, Plus exactement, on écarte de l’objet de ses réflexions tous les désirs et toutes les affections contraires, pour que cet objet puisse susciter une affection qui prenne toute la place, Mais il faut davantage entrer dans le détail.
On sait que dans tout acte d'attention, il y a une adaptation physiologique destinée à favoriser l'effort nécessaire. Cette adaptation existe également dans le recucillement et nul ne songe à le nierl*), Ce n’est pas d'aujourd'hui du reste que l’on 4 remarqué le concours qu'apportent à la piété les chants, 13 musique), l'encens, etc. 15), lorsqu'il s’agit des prières ordinaires — et dans les retraites ces moyens ne sont pas négligés, tant s’en faut — ainsi que le silence et le calme dont nous avons parlé), Si donc nous observons l'effet physiologique exercé par tout l'extérieur de la retraite, par le silence auquel le retraitant s’astreint, par sa façon de vivre pendant ces jours-l2, nous pouvons remarquer que la vie physique est à la fois austère (nourriture frugale, lever matinal, confort réduit au minimum, etc.), et trés reposante (aucun travail pénible, changement d’air et d’occupations, silence, promenades dans un parc, etc.) L'activité physiologique n’est ni trop molle: on serait à la merci de toutes les impressions et la conscience cesserait d’être le gardien vigilant arrêtant les pensées inopportunes, ni trop raide, car il y aurait dépense d'énergie en dehors de l’activité à produire et toute fatigue est contraire au bon effet du recueillement, en étant, par le sentiment pénible qu’elle
12) CZ, François de Sais, Amour de Dieu, VI, 6: « I (Dieu) relire à s0y toutes les facultés de nostre âme, lesquelles. s’arrestent en luy comme en leur object trés désirable, > #) CL, Saïnt Ignace: Tertius modus orandi.
4) Srcoxb, p. 73.
16) On à cru trouver dans le fait que le recueïllement peut être favorisé par différentes causes extérieures une raison de penser qu’il n’y 4 pas « liaison effective > entre ces causes physiques et le recueillement, - « On ne voit p2s comment des actes aussi divers peuvent provoquer un état coenesthésique identique >. Mais des causes très diverses peuvent provoquer le même état maladif. D'ailleurs, il ne #agit pas de réduire le recueillement à la «< coenesthésie », mais de définir le ton affectif que donne au recueillement Îles influences subies (CHaxsou, Prière, p. 17),
provoque, un obstacle aux sentiments qu’on veut favoriser. L'énergie est tenue en laisse et surveillée, mais elle n’est pas dépensée: au contraire on cherche à l’augmenter. Le recueillement demande donc beaucoup moins d'efforts qu’un travail intellectuel 17).
Ceci se comprend très bien si nous nous rendons compte qu’il s’agit non pas de provoquer une pensée 18), mais de diriger l'activité physique et morale. On se place dans une atmosphère de calme et de repos 1°) plutôt que d’effort et de travail, parce qu’ainsi à la faveur de cet état d’apaisement physiologique, on peut prendre une conscience plus claire de ce qu’on éprouve 2}, davantage de maîtrise sur ses sentiments. Surtout, l'influence reposante et religieuse du milieu ne sera pas combattue par des troubles intérieurs d’agitation ou de fatigue: les sentiments de piété recevront de l’extérieur une impulsion qui sera d’autant
Ês
plus forte que cette impulsion ne rencontrera à l’intérieur rien aui lui fasse obstacle. Physiologiquement le recueillement est donc constitué avant tout par le repos 21).
17) « Si l’on savait combien le recueillement simple demande peu de travail de notre part, on serait étonné » Grou, Maximes, p. 126.
18) « Cette maîtrise s'exerce surtout par la pensée et au profit de la pensée » (CHANSOU, p. 18). On ne peut tout de même pas dire que la pensée d’un retraitant qui prie soit du même ordre que celle d’un Inathématicien qui calcule, Du reste le même auteur est obligé de reconnaître (p. 189) que « les maîtres spirituels. sont unanimes à placer les éléments affectifs du coeur bien au-dessus des considérations intellectuelles » et que « celles-ci tendent simplement. à faire naître les états affectifs ». Donc ce n’est pas la pensée qui en profite.
19) « In silentio et quiete proficit anima devota ». Imit. I, 20.
20) Dire que le recueillement apparaît comme « une attitude active», comme la recherche d’un «bien intérieur» (CHANSOU, p, 12-13) peut prêter à équivoque. Ce qu’il y a d’actif dans le recueillement, c’est ce par quoi il est négatif: le renoncement à la curiosité, à l’imagination, etc., mais là possession de Dieu est beaucoup plus. passive: l’âme « est retenue au-dedans par un charme plus puissant que tout ce qui l’attire au dehors. » (GRou, Maximes, p. 123).
21) Nous ne croyons pas nécessaire de pousser plus avant l'étude du côté physiologique de la piété et du recueillement, puisque nous faisons surtout de la psychologie, Du reste la physiologie de la piété. ne diffère vraiment de celle des autres sentiments que dans les états mystiques. Notons seulement en passant que si cette physiologie devient parfois anormale, cela ne prouve pas qu’elle soit forcément rabaissante. Au lieu de dire qu’elle n’existe pas, sous prétexte que: : lindividu reste équilibré dans sa vie pratique, il vaut mieux alors chercher en quoi elle diffère des névroses proprement dites.