LA « BONNE VOLONTÉ
on la juxtapose pour qu'elle fasse tache d’huile et gagne de proche en proche l’ensemble de la vie. Par le fait même qu’on la rend consciente aussi souvent que possible, on lui donne un pouvoir de rayonner, pouvoir facilité du reste par le recueillement extérieur et le calme intérieur. Ce n’est pas une idée abstraite, qui très facilement pourrait prendre place dans l'esprit sans que la vie morale s’en ressente: c’est un désir général d’agir pour Dieu, désir qui colore toute la vie de ce ton affectif. Il se fait comme une sorte d'inoculation dans l’âme du principe surnaturel, destiné à immuniser contre l’amour de soi, puis à l’éliminer. Aucun directeur spirituel ne conviendra que cela suffise pour arriver à une forte piété et tous n'y voient qu’un commencement; mais c'est un commencement nécessaire, parce que c'est grâce à cette direction générale de l’affectivité que commence à s’opérer le transfert qui constitue la vie de piété:
C) En conséquence s'établit ainsi dans l’âme une certaine « préperception » affective ou préaffectivité, qu’on appelle en termes de spiritualité la « bonne volonté » et qui consiste en ceci:
a) ne rien vouloir, ne rien désirer qui puisse faire obstacle à la grâce, n’avoir aucun sentiment auquel on ne soit disposé à renoncer s’il le faut, se mettre à l'égard de tout ce qui n’est pas la piété en état de parfaite indifférence, n’ayant nulle préférence entre la maladie et la santé, la joie ou le malheur #), et enfin ouvrir l’âme à toutes les suggestions pieuses qui peuvent lui venir du dehors, pour être d'avance disposé à les accueillir.
b) faire ensuite un peu plus: commencer par sacrifier quelque chose, si peu que ce soit, à la piété et rendre ainsi plus effective cette orientation générale de l’activité psychologique, en commençant à réaliser quelques retranchements, même fort insignifiants par leur objet, pour asseoir cette bonne volonté sur une volonté proprement dite.
Or quelle est la portée de cette attitude psychologique? Au premier abord, elle semble assez vide, puisque l'essentiel de la bonne volonté est de vouloir sans trop savoir ce que l’on veut,
25) C’est le second degré d’humilité, auquel saint Ignace veut qu’on parvienne, pour que toute retraite soit efficace,
de faire des efforts pour faire des efforts, de quelque nature qu’ils soient. Mais c’est justement ce que nous pouvons y remarquer d’intéressant: c’est une tendance qui se fortifie et s'affirme,.si l’on peut dire, à vide. Au lieu d’aller de l’objet du désir au désir lui-même, comme il se produit dans la vie ordinaire, on détache les désirs de leur objet habituel, pour préparer un désir sans objet précis, qui s’attachera ensuite à l’objet présenté du dehors à ce désir. On organise dans l’âme une base affective pour ensuite y attacher certaines valeurs, de façon que celles-ci soient adoptées, non pas parce qu’elles ont de la valeur, mais parce qu’on s’est d'avance disposé à aimer la valeur qui leur est attribuée par le milieu éducatif. Sans doute, dans cette prédisposition, il y a plus de non-volonté que de volonté proprement dite; mais c’est par là qu’elle prépare la vie de piété avec ses efforts d’abnégation et tout son amour pour les choses surnaturelles. ;
Ainsi cette attention volontaire d’ordre affectif qui constitue l'essentiel du recueillement, est une prédisposition destinée à provoquer une attention spontanée, également d'ordre affectif, lorsqu’au cours de la retraite et des méditations se présenteront devant l'esprit tels ou tels objets conformes aux « prédésirs », si l’on peut dire, installés dans l’âme. On supprime ce qui pourrait en détourner en supprimant tout autre intérêt ; plus exactement on choisit une certaine manière de s’attacher pour rendre plus attachant ce dont on va s’occuper. C’est comme une sorte d’abstraction sentimentale portant sur la vie affective et consistant à déterminer une direction unique des sentiments
vers les choses 26) de la piété.
26) C’est précisément parce qu’il s’agit de valeurs qu’il est absolument inexact de dire que « le concept demeure toujours un élément intégrant de l’oraison » (CHANsou, p. 200), si l’on entend par là le concept abstrait pris indépendamment de tout caractère affectif. Non seulement l’oraison mystique est un « état dépouillé de tout concept intellectuel >», puisque ce dépouillement est la caractéristique de la « nuit obscure », mais même l’oraison ordinaire prend son point d'appui dans l’affectivité, non dans l’intellectualité. « J’aime mieux sentir la componction que de savoir sa définition, »
Si intense que soit le recueillement au cours d’une retraite, il n’est que la préparation à un recueillement plus intense encore, celui de l'oraison #). C’est là en effet l’exercice principal, celui par lequel on entre vraiment dans la vie de piété. J1 y a sans doute une forme d’oraison assez incomplète qui est plutôt simple méditation #), avec ou sans lecture. Mais il vaut mieux étudier tout de suite l’oraison proprement dite.
Les méthodes proposées sont nombreuses %). Les princi-
28) On sait que l’oraison est un exercice de piété relativement récent qui ne remonte guère au delà du seizième siècle. (Cf. VINCENT, Fr. de S., p. 291, n. 1. POoULAIN, p. 41 sqq.). Même chez les grands ordres religieux, on ne découvre que la prière liturgique, que certains ont appelé oraison diffuse et dans laquelle l’affectivité était provoquée sans aucun plan ni sans se rattacher à des idées précises (Cf. BUTLER, p. 66 sqq.), ou bien de la méditation avec lecture, ce que saint Bernard appelait « la considération » (BERLIERE, p. 193). Cette méditation a du reste été assez souvent regardée comme une recherche de la vérité, ‘ en particulier par Richard et Hughes de Saint-Victor (BARUZI, p. 884). Notons enfin que si l’on s’est mis dans les monastères à réserver des heures spéciales pour l’oraison, ce fut à cause des « plus grandes distractions que peuvent occasionner les emplois des moines et de tous les religieux de nos jours » (BUTLER, p. 318). A plus forte raison lorsqu'il s’agit de personnes vivant dans le monde, cette oraison est apparue comme le succédané nécessaire de l'office liturgique. C’est du reste autant et plus pour les gens du monde que pour les religieux que furent créées les méthodes, en particulier celle de François de Sales. Cf. MoNTMoRAND, p. 89-91.
29) Cf. TANQUEREY, p. 429,
30) J1 n’est pas inutile d'exposer au moins dans leurs grandes lignes l’essentiel de ces différentes méthodes.
Méthode. de saint Ignace.
Elle comporte trois temps:
1) une Préparation: a) d’abord une prière pour obtenir le succès üe l’oraison, :
b) puis un premier prélude ou « composition du lieu »: on se représente en imagination les circonstances du mystère ou un symbole de la vérité à méditer.
c) un deuxième prélude: nouvelle prière pour demander à Dieu la grâce en rapport avec le sujet proposé.
2) la Méditation, divisée en plusieurs points pour exercer:
a) la mémoire, afin de se rappeler les faits qu motifs,
b) l'intelligence, afin de les mieux comprendre,
c) la volonté, afin d’exciter les sentiments et de prendre des résolutions.
3) la Conclusion, dans un colloque ou prière à laquelle on ajoute un examen de la façon dont la méditation s’est faite.
En plus de cette méthode générale, saint Ignace indique différents procédés pour fixer la pensée et les affections:
pales- sont celles de saint Ignace, de saint François de Sales et de M. Olier, toutes les trois élaborées au moment où la piété
a) contemplation d’un événement de la vie du Christ, de la Vierge. ou des saints, ns
b) Application successive des cinq sens au sujet de la méditation,
c) réflexion sur chacune des paroles d’une prière, le Pater, etc | “if
lAve, : [ 7 sé . i MAN) Méthode de saint François de Sales.
Elle est en somme une simplification de celle de saint Ignace et comporte quatre parties:
1) une préparation: mise en la présence de Dieu, prière et choix du sujet.
2) une partie cognitive ou considération du sujet, laquelle doit être plus réflexive qu’imaginative,
3) une partie affective pour ramasser les sentiments sur une même idée.
4) une partie résolutive ou résolution, aussi précise que possible, avec un « bouquet spirituel », détail qui a été dans la suite adopté par tous les auteurs spirituels.
Méthode de M. Olier.
La préparation consiste à renoncer à ses propres intentions pour demander à Dieu de prier selon lui, de leur substituer ses inspirations ‘ et pour se livrer à l’esprit de Jésus. C’est donc une sorte de désappropriation affective.
L’oraison elle-même comporte trois parties:
a) l’adoration: à propos du mystère proposé, on considère la toute-puissance et la transcendance divine pour provoquer le respect et sentir très fortement combien l’homme est loin de Dieu.
b) la communion ou participation avec Dieu: on essaie de faire pénétrer le plus réellement et le plus profondément possible les pensées et sentiments qui viennent de Dieu.
c) la coopération ou résolution: « correspondre et coopérer fidèlement à la grâce qu’on aura reçue », c’est-à-dire adhérer personnellement au résultat de la communion et en tirer les conséquences pratiques.
L’oraison est ainsi un total « abandon de soi au Saint-Esprit » (OLIER, Cat., p. 185-194).
On peut dire que saint Ignace part de l’homme pour lélever vers Dieu, tandis que M. Olier part de Dieu pour le faire descendre vers l’homme. Le premier est plus psychologique, et par suite quelque peu mécanique. Le second s'appuie sur les considérations dogmatiques qu’il transforme en affections et est beaucoup plus doctrinal. Si lun forme des croyants, hommes d’action contribuant par là à l’influence sociale du christianisme, l’autre forme des hommes de doctrine, contribuant à l’établissement dogmatique de la foi. François de Sales, lui, forme surtout dés âmes pieuses, pour lesquelles domine les affections de piété,
Ajoutons ce détail: les uns et les autres recommandent de choisir le sujet d’oraison la veille au soir, d’y penser avant de s'endormir de façon que le sommeil lui-même contribue à sa préparation et d'y pes aussi dès le réveil, Cf. RopriGuez, I, 5, ch. 22; TANQUEREY, P. ;
s’est détachée de la liturgie pour devenir une méthode de spiritualité plus exclusivement intérieure 51). Les autres en sont des variantes. Du reste les auteurs de ces méthodes, comme ceux qui les enseignent, sont les premiers à reconnaître qu’elles ne sont toutes que des adjuvants pour ceux qui commencent à faire oraison et non des moyens nécessaires, que leur but principal est d’apprendre à s’en passer, enfin qu’en s’en servant, on ne doit pas du tout s’y astreindre rigoureusément, mais laisser au contraire une très large place à l’initiative#?). Par suite ce n'est pas le détail de ces méthodes qui importe, mais ce qu’il y a en elles de général. ,
La première remarque que l’on doit faire, c'est que l’oraison commence toujours par une prière faite à Dieu, d’abord pour se mettre en sa présence, ensuite et surtout pour obtenir la grâce de bien faire oraison. On établit ainsi en soi un sentiment analogue, toutes proportions gardées, à celui de l'enfant qui se sent surveillé, sentiment qui met obstacle aux autres sentiments et donne à l’activité générale un ton affectif particulier: la joie de sentir que Dieu voit ce qu’on fait pour lui #3). D'autre part on développe la conscience qu’il s’agit d’une chose difficile
31) Il est à remarquer que les tentatives de mettre l’oraison à la portée de tout le monde furent d’abord suspectes d’illuminisme et condamnées par l’Inquisition. Témoin Louis de Grenade. Le souci de l’orthodoxie l’emportait sur celui de Ja piété individuelle, Il fallut la méthode très sûre de saint Ignace pour que l’oraison devint populaire et acceptée, Cf. PouRRAT, IIL, p. 445.
32) « Ne vous amusez point au temps de l’oraison à vouloir savoir ce que vous faites et comme vous priez, car la meilleure prière ou oraison, c’est celle qui nous tient si bien employés en Dieu que nous ne pensons point en nous-mêmes, ni en ce que nous faisons. Le vray amour n’a guère de méthode. » François de SALES, Lettres, XVIII, p. 239. — Cf. TANQUEREY, p. 452,
33) « Pour vous mettre en la présence de Dieu, je vous propose quatre principaux moyens. Le premier gît en une vive et attentive appréhension de la toute présence de Dieu. Bien que la foi nous avertisse de sa présence, si est-ce que ne le voyant pas de nos yeux, nous nous en oublions bien souvent et lors nous nous comportons comme si Dieu était bien loin de nous. Le second moyen est de penser. qu’il est très particulièrement en votre coeur et au fond de votre esprit... Le troisième moyen, c’est de considérer notre Sauveur, lequel en son humanité regarde dès le ciel toutes les personnes du monde... La quatrième façon consiste à se servir de Ja simple imagination, nous représentant le Sauveur en son humanité sacrée ». Fr. de 5, Introd., I, ch. 3.
à faire et surtout d'un résultat qu'on ne peut absolument pas obtenir, si Dieu n'y aide pas. En effet, précisément parce que l'exercice est surtout affectif, le résultat dépend des dispositions physiologiques et psychologiques de la sensibilité, lesquelles, extrêmement complexes, sont en dehors de notre volonté. On est donc bien moins maître du résultat que dans un exercice intellectuel quelconque, pour lequel le succès dépend surtout de l'effort d'attention. De plus cette prière n'est pas une simple formule: elle est une demande exprimant un désir réel, et par suite elle fortifie ce désir 3{), le rend plus ardent, développe l'estime de l'oraison. Enfin et surtout, si l'on ne réussit pas, on l’attribue soit à ses mauvaises dispositions, soit à une prière mal faite ; et si l’on réussit, on l'attribue à la bienveillance de Dieu qui a donné la grâce, purement gratuite du reste, de ce succès. Ainsi, dès le début, tout se trouve orienté de façon à détourner de soi l'affectivité et à la tourner vers la grâce ou vers Dieu.
Ensuite on s'exerce à la réflexion ou méditation sur le sujet que l'on s'est proposé, soit d’une façon soit de l’autre. Cette partie est plus exclusivement d'ordre intellectuel: c’est la fixation de l'attention. Encore faut-il prendre garde qu’on cherche à fixer cette attention, non pas sur le sujet lui-même, mais sur l'intérêt qu'il présente par rapport à la piété. Toute méditation qui se tournerait en une étude d’une question est une méditation plus dangereuse qu'utile, précisément parce que l'affectivité en serait absente. Il ne s'agit pas du tout de savoir ou de s'instruire %): il s'agit d'aimer davantage ce que l’on sait), Et si l'on fait appel à l'imagination et à la mémoire,
4) & L'âme acquiert comme une brusque notion de son besoin et dans cette vision soudaine elle se tend vers la prière. L'oraison va s'engendrer du désir et le désir va s'accroître de l’oraison. » VIN- CENT, Fr, de S,, p. 309.
35) « Non seulement la réflexion n’est pas prière, mais encore laissée à son mouvement naturel, elle contrarie la prière, y» BREMOND, Ascèse, p. 402.
36) « Bien que pour l'ordinaire la considération doit précéder les affections et résolutions, si est-ce néanmoins le saint Esprit vous donnant les affections avant la considération, vous ne devez pas chercher la considération, puisqu'elle ne se fait que pour esmouvoir l'affection » Fr, de S., Zntrod., ch. 8. Cf. VINCENT, Fr. de S., p. 323-325: RoDRIGUEZ, 1, 5, ch. VIII.
c'est moins pour rappeler des données d’un problèmes que pour rendre plus présentes et plus sensibles %7) les conclusions de ce qui n’est pas du tout un problème. Cela est d’autant plus vrai que les auteurs recommandent de passer sur les réflexions qui ne soulèvent aucune affection #8), de s'arrêter au contraire sur celles qui provoquent une émotion quelconque %). Ainsi au lieu d’avoir comme premier devoir de se défier de son affectivité pour ne pas s'attacher plus à ce qui plaît dans une question qu’à ce qui nous est indifférent, comme il en est dans toute étude scientifique, c’est au contraire ce qui touche, ce qui émeut qui doit être surtout considéré 4). La raison en est que d’une part on veut connaître une donnée telle qu’elle est, indépendamment de soi, et que d’autre part, c’est sur l’affectivité{!) que porte l'attention, pour qu’on devienne tel qu’on veut devenir.
37) De là le rôle important du symbolisme dans les méditations pieuses. Chaque fait est une occasion de réflexions et de sentiments. Et ce symbolisme s'exprime dans l’idée si fréquente chez les auteurs ascétiques que les mystères de la foi sont sounces de grâces. Cf. M. OLrER, Cat., p. 121: « Chaque mystère a acquis à l'Eglise. diversité d'états et de grâces particulières que Dieu répand dans les âmes. et plus ordinairement dans le temps de la solennité de ces mystères » (parce qu’ils sont alors sujets des oraisons).
38) Parfois même sur toute réflexion: « Réjouissez-vous de la pauvreté de vos lumières, parce que c’est en quelque façon ce qui vous vous rend plus capable de devenir un homme d’oraison. » P. GUILLORE, cité par BREMOND, Ascèse, p. 404.
39) « Si étant dans loraison, votre coeur se sent attaché à la simple présence du bien-aimé, vous ne passerez point plus outre, ainsi vous vous arresterez à cette présence; que si au contraire, vous ne vous sentez pas attachée à cette présence, bien que toutefois vous y soyez, vous méditerez doucement le point que vous aurez disposé. » Fr. de SALES, Lettres, p. 351. « Si j'éprouve dans un point de la méditation les sentiments que je voulais exciter en moi, je m’y arrêterai et m'y reposerai, sans me mettre en peine de passer outre, jusqu’à ce que mon âme soit pleinement satisfaite. » Saint IGNACE.
40) Il est important de remarquer dès maintenant que si l’on pense à soi, c’est à ce que l’on est et pas du tout au fait qu'on l’est, à ce qu’on éprouve et pas du tout à la conscience de l’éprouver, Au contraire, dans l’oraison, il ne faut pas du tout se préoccuper de son état. « La meilleure prière ou oraison, c’est celle qui nous tient si bien employés à Dieu que nous ne pensons pas en nous-mêmes ni en ce que nous faisons. » Fr. de SALES, Lettres, p. 188. « Dans Poraison, dès que vous aurez l'esprit inquiet de lui-même ou de ses affaires, vous tournerez bride, vous planterez là l’esprit et vous direz simplement à Notre-Seigneur que vous l’aimez telle que vous êtes. vous ne voulez n’en savoir de vous, ni ceci ni cela, vous voulez vous contenter bonnement de lui dire que vous l’aimez, » -
41) C’est pour cela que l’oraison da plus simple, comme celle qui consisterait à n’avoir qu’une seule pensée très affective, est très supé-
On passe ensuite au corps de l’oraison. Si l’on suit saint Ignace, on applique successivement la mémoire, l'intelligence, la volonté #2). On est en effet plus maître de son activité intellectuelle que de ses dispositions affectives. Les réflexions que l’on fait n’en ont pas moins pour but de provoquer, sinon des émotions, qui sont utiles sans doute, mais nullement nécessaires, au moins des tendances. C’est pourquoi on évoque toutes sortes de motifs pour les changer en mobiles.
Saint François de Sales au contraire veut qu’on excite les affections après avoir réfléchi sur le sujet. Mais c’est toujours dans le même but: arriver à des résolutions et les soutenir par tous les moyens. Quant à M. Olier, il demande que les considérations soient une « adoration » et qu’on les fasse suivre d’une < communion », c’est-à-dire qu’elles conduisent à une pensée pénétrée de respect et d'amour. Ainsi de toutes façons il y a réflexion et sentiment.
Ces réflexions doivent être aussi précises que possible, d'une précision qui consiste, non dans l'exactitude, mais dans la vivacité des images et souvenirs. Saint Ignace surtout réclame cette vivacité #*), pour que les images soient le plus possible capables d’accrocher, si l’on peut dire, les sentiments et les résolutions. Aussi conseille-t-il instamment d'entrer dans le détail). Saint François préfère laisser un peu dans l’ombre l'imagination pour s'attacher aux affections, afin d’entraîner les résolutions et la volonté D Le
rieure à celle où l’on ferait des réflexions approfondies ou complexes. Voir les exemples présentés par RODRIGUEZ, I, 5, ch. 19.
42) RODRIGUEZ, I, v, ch. 7.
14) C’est ce qu’il appelle la « fabrication du lieu >: reconstituer en imagination tous les détails sensibles de ce sur quoi l’on médite. En Voici un exemple pour la méditation de l’enfer: « Dans le premier point, je verrai des yeux de l’imagination ces feux immenses. Dans le deuxième, j'entendrai, à l’aide de l'imagination, les cris, les clameurs. Dans le troisième, je me figurerai que je respire la fumée. Dans le quatrième, je m’imaginerai goûter intérieurement... Dans le cinquième, je toucherai ces flammes vengereusses… » C’est du reste pour cela que la méditation suivant la méthode ignacienne a contribué beaucoup aux développements de certaines dévotions ayant pour objet la personne du Christ, de la Vierge ou tel ou tel trait se rapportant à elles: à force de considérer imaginativement ces détails on à fini par les hypostasier. !
44) Cf. RODRIGUEZ, I, 5, ch. 16.
45) Cf, VINCENT, Fr, de S,D-:311-319;
Une grosse difficulté, il est vrai, se présente très souvent: ce sont les distractions 6). S'il s'agissait d’un travail intellectuel proprement dit, elles ne pourraient qu’avoir un effet très funeste. Dans l’oraison l'inconvénient est atténué, pourvu qu’elles soient involontaires: il ne faut pas s’en inquiéter 47), parce que ce qui compte, ce ne sont pas les succès, mais l’effort. Bien plus, elles peuvent être très utiles, en faisant prendre conscience de la difficulté qu’on a de prier et en portant par suite l’âme à s’humilier #8).
Remarquons encore cette différence d'avec la réflexion ordinaire. Celle-ci arrête les idées au seuil de la conscience, pour en examiner la valeur et ne les laisser pénétrer qu'après les avoir pesées et jugées. Dans l’oraison, les pensées se présentent d’abord avec un laissez-passer certifié de l'extérieur, soit le livre dont on se sert, soit la parole de celui-ci qui dirige l’oraison, soit l’instruction théologique que l’on a. Elles peuvent et doivent entrer et il s’agit de leur faire visiter toute la vie intérieure pour qu'elles en prennent possession, de la même façon que le nouveau titulaire d’un emploi prend possession de tous ses instruments de travail. Ou, si l’on préfère, suivant l’expression de W. James, au lieu de couper les franges de cette idée, on les allonge pour les rattacher au reste. C’est au contraire de ses propres idées que l’on coupe les franges, de façon à leur substituer celles de l’oraison. Non pas qu’il y ait association de sentiments: l’expression ne serait pas juste, car les sentiments ne sont pas des choses qui s’associent: il y a production de nouveaux états sentimentaux tels qu’au lieu de partir de soi pour se diriger vers un objet qui se présente, ils partent d’un objet qui est présenté pour s’en remplir soi-même “°).
46) Cette difficulté se présente surtout pour les débutants. A la longue, l'attention devient de plus en plus facile et spontanée, à mesure que les considérations pieuses conquièrent une place de plus en plus grande dans la vie spirituelle, C’est pour vaincre cette difficulté que l’on conseille de prendre un livre. (Cf. Sainte THERESE, Oeuvres, I, p. 73) ou de réciter des prières vocales (RODRIGUEZ, 125,522):
47) TANQUEREY, p. 422.
48) Cf. RoDRIGUEZ, I, 5, ch. 19.
49) Notons en passant la différence d’avec la rêverie. Là non plus, on ne coupe pas les franges des images ou des sentiments; au contraire on les laisse se répandre; mais c’est la jouissance qui dirige
Viennent ensuite les affections: on s’installe au coeur de ce que l’on médite; on n’y apporte rien de soi; ou plutôt, après s’être vidé soi-même, on l'installe en soi, non pas tel qu'il est, mais tel que l’on croit qu’il est, pour mieux croire qu'il est ainsi et le mieux aimer. Peut-être pourrait-on rapprocher cette méditation de l'intuition bergsonnienne, qui est un effort de sympathie avec ce que l’on étudie: seulement, au lieu d'adapter sa pensée à un objet, on dirige son affectivité suivant une pensée 51). On crée ainsi en soi une base affective et inclinative qui fait que la valeur proposée devient une valeur aimée. Notons du reste qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir des affections senties 51) : il suffit qu’elles soient voulues. Qui plus est, les premières ont ce danger de donner l'illusion qu'on a a fait vraiment oraison, alors qu’en réalité on a éprouvé une émotion de nature passagère, et par suite de développer une certaine complaisance, soit à l'égard de la jouissance qu’on y a trouvée, soit à l’égard de sa propre capacité à faire oraison +)
La troisième partie de l’oraison consiste à rassembler en un tout unique des images et réflexions pour les synthétiser dans une résolution %) aussi précise que possible 54), Ainsi l’on arrive à l’un des résultats de l’oraison: la création d’une ten-
le choix de celles auxquelles on S’attache, tandis que dans l’oraison, on choisit celles auxquelles on doit s'attacher, non pas pour le plaisir qu’elles procurent, mais pour la valeur qu’elles ont ou qu’on veut leur attribuer.
50) C’est la prédominance des affections intuitives sur le raisonnement qui constitue ce que le P. Poulain appelle l’oraison de simplicité. Il fait remarquer très justement que cette oraison ressemble à des actes très naturels, la pensée de la mère vers son enfant, de l’ami vers son ami, etc. (p. 9-14; 48 sqq.).
51) Cf. RoDRIGUEZz, I, 5, ch. 18.
52) Aussi bien doit-on juger de l’oraison affective d’après le profit moral qui en résulte. PoULAIN, p. 34.
53) « I1 ne faut pas. s’arrester tant à ces affections générales que vous ne les convertissies en des résolutions spéciales et particulières pour vostre correction et amendement » (!ntrod., II, ch. 6). Par là l’oraison se distingue de la manie de s’analyser, par laquelle on fouille dans le contenu de la conscience sans se fixer à rien. L’oraison au contraire doit se fixer. C’est pourquoi, au lieu d’être une source de pessimisme (GODFERNAUX, P. 123), elle est source de force.
54) De préférence à exécuter le plus tôt possible, Cf. VINCENT, Fr-deS., p. 339-340. — Remarquons que cette précision est demandée surtout aux débutants. Plus tard avec l’oraison de simplicité, on vise
dance, laquelle peut n'être pas durable, mais se fortifiera de plus en plus à mesure que la résolution sera de plus en plus fréquemment renouvelée. Du reste ce renouvellement finit par rendre capable d’éprouver des émotions plus ou moins pénibles lorsque ces résolutions sont violées, ce qui contribue encore à augmenter la force de la tendance.
Mais il faut bien remarquer que ces résolutions elles-mêmes doivent se tourner en prière: il s’agit moins pour celui qui fait oraison de former en lui des décisions efficaces que de soutenir cette efficacité par la demande qu’il en adresse à Dieu. On doit avant tout sentir son incapacité à les tenir, et prendre toute son énergie, non pas en soi, mais en Dieu. C’est du reste pour cela que les résolutions manquées contribuent elles aussi au succès de l’oraison.
Nous avons vu que la méthode sulpicienne, au lieu de se hausser vers Dieu, en adaptant sa vie spirituelle aux préceptes de la piété, essaie de se placer d'emblée en Dieu, c’est-à-dire dans la conception des choses divines, telle qu’elle est présentée par la doctrine, pour en voir la grandeur et pour entraîner, par l'admiration, la sensibilité et la volonté. Elle fait donc un appel plus grand encore, si possible, à la grâce et elle s'efforce de réaliser simplement la correspondance à cette grâce. Il y a moins d’activité personnelle, mais plus de soumission à Dieu. En ce sens, elle est beaucoup plus surnaturelle: on sent davantage que l’activité vient de Dieu, non de soi. C’est pourquoi il y a, non pas exercice des facultés, mais d’abord adoration pour sentir la valeur de ce sur quoi l’on médité, communion pour en réaliser la base affective et émotionnelle, coopération pour en réaliser la base inclinative.
L'une et l’autre aboutissent au même résultat: destruction de tous les sentiments qui mettent le moi au centre de la vie spirituelle. L’oraison est donc un transfert, non pas des valeurs, qui sont les mêmes pour l’âme pieuse qui fait oraison et le croyant qui ne la fait pas, mais de la base affective que l’on enlève aux valeurs personnelles, mêmes inconscientes, pour l'appliquer aux valeurs divines. Son but essentiel est le déta-
surtout à donner une force plus vive aux tendances pieuses, par le développement intense de l’affectivité. Cf. POULAIN, p. 29.
chement. C’est d’ailleurs pour cela qu’on l’appelle très juste ment un exercice d'amour 5).
C’est encore pour cela qu’elle est effort plus qu’émotion. L'oraison faite en état de sécheresse, c’est-à-dire celle qui ne provoque aucune affection sentie, n’en est pas moins une bonne oraison ‘f6), parce qu’elle est un effort contre les tendances adverses. Seulement cet effort n’est pas du tout un effort de pensée 57).
Notons enfin les derniers détails de l’oraison:
a) l'examen sur la façon dont on a réussi pour découvrir les causes d’insuccès 58), en particulier celles des distractions, et se pénétrer ainsi de la conviction de sa propre impuissance, ce qui assure encore plus fortement le transfert.
b) une dernière prière pour demander que ce transfert se fasse réellement et soit durable, prière qui est à la fois la conséquence, l'expression et le moyen de la confiance en Dieu et de la défiance de soi.
c) un «bouquet spirituel »°?), phrase prise ordinairement dans les auteurs spirituels, les Livres saints ou l’Imitation et servant à rappeler au cours de la journée les pensées et sentiments que l’on a eus, pour continuer l’irradiation des résultats de l’oraison dans l’ensemble de la vie.
Bien entendu, tout ceci ne concerne que l’oraison ordinaire ou méditative, non les états d’oraison, contemplation, oraison
55) SAUDREAU, Manuel, p. 198.
56) Elle est même parfois meilleure encore: « Les personnes qui reçoivent de très grandes consolations dans l’oraison.. ensuite dans les grandes occasions sont faibles et se laissent facilement vaincre à la tentation » (RopriGuez, I, 2, ch. 10). Et puis il vaut toujours mieux ne pas savoir si on a bien fait oraison (Jbid., Lo CR MON SENIOR TANQUEREY, p. 589. ;
57) C’est pourquoi ceux qui progressent le plus vite dans l’oraison sont « ceux qui, comme Sainte Thérèse, ont peu de mémoire et d’imagination», «les âmes simples et sans lettres», «les natures aimantes», « les femmes » qui « au lieu de faire de longs raisonnements à propos d’une idée. ont une heureuse facilité à rester sous son impression.» PouLAIN, p. 20.
58) Mais non pour retenir ce qu’on a pensé: « Je ne crois pas sue faille s'occuper de son oraison jusqu’à l’écrire » BossuET, Lettres, L' 0
eue L’idée en remonte à François de Sales, Cf. VINCENT, Fr, de Se p. 342,
de quiétude, extase, union mystique, etc., beaucoup plus compliqués, mais en dehors du cadre que nous nous sommes fixé 60), En conclusion, il faut bien prendre garde de ne pas voir dans l’oraison un exercice d'entraînement de la pensée ou de la volonté. On a voulu en utiliser les méthodes en vue de la formation de l'énergie morale et sans doute on en avait le droit. Mais on fait alors tout autre chose que l’âme pieuse qui fait oraison. Pour celle-ci les réflexions et résolutions ne sont qu’un moyen, mais son but essentiel est l’abandon, puisque les efforts positifs qu’elle accomplit ont pour objet, non pas de produire tels ou tels résultats, mais de se rendre capables d'accepter en soi tels ou tels effets. L'oraison place le sujet qui prie devant des objets de piété, non pas pour qu’il en prenne possession, mais au contraire pour qu’ils prennent possession de lui. Elle est une prière, moins parce qu’elle est une demande, que parce qu’elle dispose à recevoir. Elle ne forme pas, elle assouplit pour rendre capable d’être formé. C’est pourquoi par elle-même, elle est plus encore mystique qu’ascétique. Il faut donc en juger d’une manière toute différente de ce que l’on jugerait un exercice de l'intelligence ou de la volonté.
Un autre exercice important des retraites et en général de la vie de piété, plus important même en un sens que l’oraison 61), puisque la maladie dispense de celle-ci, mais non de celui-là 62), c’est l’examen de conscience %), soit l’examen journalier au moment de la prière du soir, soit plus encore l’examen parti-
60) Notons simplement que l’on ne doit ni résister à l'attrait que l'on peut éprouver pour ces formes supérieures de l’oraison, ni faire d'efforts pour y arriver, si l’on n’y parvient spontanément. Cest pourquoi elles sont en dehors de l’ « ascétisme » religieux à proprement parler. Cf. PouLain, p. 37, 52-55.
61) RoDrIGUEZ, L, 7, ch. I.
62) GUIBERT, La piété, p. 360.
63) Rappelons que l’exercice en est très antérieur au christianisme puisqu'on le trouve dans l’école pythagoricienne. Seulement le christianisme en a fait un exercice de piété, au lieu d’un exercice de culture morale.
culier, portant sur tel ou tel point spécial, avec le bilan des efforts et des manquements, comme le conseille saint Ignace 5*), ou par une série de questions que l’on se pose suivant la méthode sulpicienne établie par M. Tronson.
Pour bien en comprendre la portée psychologique et religieuse, il est utile de comparer ces examens avec l’étude qu’un écrivain, par exemple, fait de son oeuvre, afin d'y découvrir les imperfections, défauts et lacunes, avant de la livrer à l’impression. :
D'un côté comme de l’autre, on pose en principe qu’il faut se défier de ses propres appréciations. Par suite on s’examine, non pas d’après ce qui plaît ou déplaît, mais d’après ce qui est bien ou mal. De plus il s’agit ici et là d’un examen de valeurs: non seulement on regarde ce qui est fait et ce qui n’est pas fait, les actes et les omissions, mais on juge pour savoir ce que valent les uns et les autres. Enfin le but est le même: rectifier et perfectionner. Seulement les ressemblances s’arrêtent là: si on y regarde de plus près, un grand nombre de différences se présentent qui font de l’examen de conscience quelque chose de très original.
D'abord la défiance de soi qui est au principe, s’inspire de motifs tout à fait différents. D'une part on sait qu’instinctivement l’homme est à l'égard de lui-même partial et qu’il doit, pour se bien connaître et pour bien juger ce qu’il fait, se défier du désir qu’il a d’être content de lui. D’autre part, il faut aller plus loin et se bien convaincre que tout jugement favorable est non seulement suspect de partialité, mais franchement mauvais, parce que favorable: se bien juger est toujours nuisible à la piété. Ainsi le but de l'examen de conscience n’est pas la connaissance de soi, mais celle de ses fautes et défauts. Il est d’abord un exercice de sincérité et de sévérité envers soi-même ; mais il est surtout un exercice d’humilité pour détruire en soi
64) RoDRIGUEZz, I, 7, ch. 4; MONTMORAND, p. 84; TANQUEREY, p. 303; VINCENT, Fr. de S., p. 369. Ce dernier fait remarquer que Saint François attache moins d'importance que Saint Ignace à cet exercice, parce qu’il est plus cognitif qu’affectif, La vérité est que pour lui, comme pour la piété franciscaine (cf. p. 372), cet examen fait trop penser à SUÏ,
toute estime de soi 65). Nous avons pu remarquer ce trait dans les formules de la prière du soir et dans l’acte de contrition: il est beaucoup plus accentué dans cette pratique. C’est du reste pour cela que saint François de Sales ne veut pas qu’on en fasse une étude de soi 66).
En second lieu cet examen est suivi de jugements de valeurs : il ne suffit pas de constater ses fautes, on doit surtout les apprécier comme fautes. Ce point est beaucoup plus important, puisqu'il est le but même de l’examen®7). Bien plus, il n'est pas nécessaire de remarquer toutes ses fautes, pourvu qu'on sente intensément celles que l’on remarque. Aussi conseille-t-on à l’âme pieuse de porter son attention seulement sur ce qu’il y a de plus important. Mais il est capital que devant ses fautes ainsi constatées, elle s’humilie 68),
Précisons encore la différence: un artiste souffrira d’un défaut de son oeuvre, surtout s’il se rend compte d’une tendance mauvaise qu’il n'arrive pas à corriger en lui. Cette souffrance n'est pas nécessaire chez l’âme pieuse. Nous verrons plus loin que si elle est vraiment pieuse, elle doit ne pas souffrir 6°); parce que ce lui est une occasion de fortifier son amour pour Dieu de son mépris d’elle-même. Seulement ce qui est rigoureusement requis, c’est la détestation, autrement dit la base inclinative, qui doit la détourner d’abord de la faute ou imperfection, plus encore d’elle-même, puisqu'elle est capable de l’une et de l’autre.
65) « Qui bene se ipsum cognoscit, sibi ipsi vilescit », Imit. I, 2, 1.
66) « Pratiqué avec excès, cet exercice concentre trop notre attention sur nous-mêmes... Il nous jette dans les scrupules par exagération, et, dans le défaut contraire, en nous noyant dans des détails et ies excuses partiales. » FABER, Conférences, p. 207.
67) C’est pourquoi il est recommandé de faire porter l’examen surtout sur le «défaut dominant». GUIBERT, Piété p. 363; TANQUEREY, page 304. ;
68) RoDRIGUEZ, IL, 7, ch. 8; Scuporx, ch. II.
69) « Remerciez Dieu de ce peu d’amendement que vous avez trouvé en votre vie dès votre résolution, et reconnaissez que ç'a été sa miséricorde seule qui l’a fait en vous et pour vous. » Fr. de SALES, Intr., ch. V, ch. VIII. « Si celui qui se défie beaucoup de lui-même et se confie beaucoup en Dieu commet quelque faute. il n’a ni inquiétude ni chagrin Sa chute au contraire. lui apprend à se confier davantage au secours du Tout-Puissant. » Scupori, ch. tt « Nous accepterons avec joie la confusion que nous éprouvons à la vie de nos défaillances. » TANQUEREY, p. 307.
Enfin le dernier but de l'examen est la rectification. Chez l'écrivain, si cette rectification ne se fait pas, l’examen est totalement inutile: on ne constate que pour corriger. Dans la piété, si la rectification n'est pas immédiate, ou même si elle n’a pas lieu du tout, le résultat de l'examen est sans doute incomplètement atteint, mais il y a tout de même un résultat: on s’est jugé mauvais. Or, c'est le principal. Evidemment il est à penser que l'autre résultat finira par suivre celui-ci et qu’à faire régulièrement les mêmes constatations défavorables sans qu’elles ne modifient en rien la manière d'agir, on s’établirait dans un état de résignation, puis d’indifférence à l'égard de ses fautes, qui rendrait totalement nul l'effet des examens. Mais tout cela n'est que le moyen en vue du but essentiel: se donner à soimême une opinion de soi défavorable.
La preuve en est du reste que tout examen de conscience doit se terminer par un acte de contrition et de ferme propos et surtout par une prière pour s’humilier devant Dieu, reconnaître que l'on ne vaut rien, renoncer à trouver en, soi-même les ressources nécessaires pour s'améliorer, demander que la grâce vienne en aide et réussisse enfin là où l’on échoue perpétuellement.
Ainsi l'examen de conscience est la transformation en applications personnelles des sentiments développés par l’oraison 70): on y apprend à sentir de plus en plus que les valeurs auxquelles on s'attache, on ne les possède pas, que ce que l'on possède, ce sont des contre-valeurs, du pêché. D'une part on accentue la base de la piété; d'autre part on remarque l'absence en soi de ce dont on a excité le désir, pour l’exciter encore plus; et enfin on supprime toute base affective et surtout inclinative envers soi, en soulignant l'incapacité dans laquelle on se trouve d’acquérir ce que l’on aime. Le dualisme devient donc très net entre ce que l'on veut être et ce que l’on est, dualisme qui peut dans certains cas, devenir très douloureux, par exemple dans le scrupule. Ce sera le rôle ultérieur de la piété d'éviter ce que
70) « Saint François de Sales pénètre d'oraison son examen de conscience, tandis que saint Ignace pénètre d'examen son oraison mentale » VINCENT, Fr. de S., p. 373.