‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 89 sur 165 · VISITE AU SAINT-SACREMENT · texte numérisé non relu

VISITE AU SAINT-SACREMENT

cette douleur a de déprimant et de résoudre ce dualisme par le monisme d’un amour intégral, à conquérir sans aucune jouissance personnelle ou égocentriste de cette conquête.

I1 nous reste à parler d’un autre exercice très cher aux âmes pieuses, très propre à leur donner l'habitude du recueillement, que l’on multiplie à l’occasion des retraites: la visite au Saint- Sacrement. Nous avons vu que la coutume s’en est établie par suite du réalisme religieux qui a de plus en plus accentué la foi en la présence eucharistique et qu’elle procède du même mouvement que les fêtes-Dieu et les bénédictions. Seulement ces dernières cérémonies se rapportent à la religion populaire, les visites sont l’utilisation de ce réalisme eucharistique par la piété.

On doit donc, au cours de la journée et de préférence dans l'après-midi, réserver un quart d’heure environ pour se recueillir dans une église ou chapelle en présence du tabernacle, dans lequel est conservé le pain eucharistique. C’est une sorte de halte pieuse par laquelle on fait trève au travail pour aller prier: et cette halte se fait à l’église, pour que ce soit réellement devant Dieu que l’on se sente.

De formules de prières pour cet exercice, il n’y en a pour: ainsi dire pas”1). Il n’y a pas davantage de méthode précise : on peut y prier de la manière que l’on veut et il est recommandé d’y prier avec le plus d'initiative possible, plus encore que dans l’oraison, pour que ce soit moins un « exercice » qu’une « visite » dans le véritable sens du mot, c’est-à-dire une occasion de se raconter soi-même devant Dieu comme devant un ami, non plus comme devant un maître qui enseigne ou comme devant un juge qui corrige. Comme telle, cette visite fait partie intégrante de la vie de piété, sensiblement au même titre que l’oraison ou l’examen de conscience. Qui plus est, dans les communautés religieuses, on la multiplie le plus possible jusqu’à faire de la chapelle un lieu de prédilection, auquel on voue un

71) Si ce n’est un petit opuscule de saint Alphonse de Liguori.

sentiment analogue à celui que les anciens Juifs vouaient au temple. Par là encore la piété chrétienne reprend à son compte la religion juive, en y ajoutant toutefois une nuance de familiarité et d'intimité que celle-ci ne possédait pas.

Une première remarque est à faire: Pour cet exercice, la part de l'influence coenesthésique sur le développement des sentiments de piété est beaucoup plus considérable. En effet, c’est à l’église qu'elle se fait, au milieu du silence et dans la pénombre, « entre chien et loup », si l’on peut dire, au moment le plus délicieux pour les causeries intimes. De plus c’est une halte, c'est-à-dire un repos: on laisse de côté le travail habituel; on n’a pas à s'imposer l'effort d’une oraison méthodique; on prend même la posture la moins fatigante. Enfin et surtout l’attention est fixée, non par la volonté de faire attention, mais par un objet extérieur: la présence eucharistique, qui est fortement sentie et que tout rappelle: l’église, le silence, l’autel, le tabernacle, la petite lampe”7?). Le recueillement est donc grandement facilité et, si les distractions ne sont pas totalement arrêtées, la tonalité affective 73) générale n’en est pas moins établie dans le sens de la piété.

Une seconde remarque porte sur la part beaucoup plus grande laissée à l'initiative de celui qui prie dans sa manière de prier. Précisément parce qu’il n’y a pas de méthode indiquée — ou elles ne le sont qu'à titre de remèdes contre une distraction

72) « En face de ce tabernacle qui se profile dans J’ombre, au milieu du silence qui règne autour de moi, loin du monde, je crois entendre une voix qui me dit: Le maître est là et il t’appelle. Oui, Ô Jésus, vous êtes 14. ma foi tout entière le proclame. Vous, moins aimant? Pourquoi résideriez-vous dans ce tabernacle?.… pourquoi vous condamneriez-vous aux longues solitudes des nuits? Vous êtes là et vous me regardez. Si je murmure une prière, vous m’entendez. Si je pleure, vous tressaillez », etc. Pr. pr. II, 14-15. Cf. encore OSTERMANN, p. 127. Il importe de remarquer que de tels sentiments sont fortifiés considérablement par cet exercice, parce qu’ils sont proposés du dehors au moment où l’on fait une démarche qui prouve qu'on y croit et parce que cette démarche transforme ces pensées en sentiments compris, puis éprouvés. Ce n’est pas un fort amour de Dieu qui, à l’origine, au moins, conduit à l’église; mais c’est en y allant que cet amour devient fort. Il arrive souvent le contraire dans Le amour humain, nous aurons à voir pourquoi, Cf, encore Pr. pr.,

Ds 970.

73) C’est pourquoi, cet exercice facilite l’oraison affective ou de Simplicité, Cf. PouLAIN, p. 22.

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