‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 90 sur 165 · L’OBJECTIVISME DU RECUEILLEMENT · texte numérisé non relu

L’OBJECTIVISME DU RECUEILLEMENT

trop persistante — on y pense à n'importe quoi de ce qui se rapporte à la vie de piété, et on y pense exactement comme on le ferait si l'on venait faire ses confidences à un ami. Par là encore l'exercice est plus reposant que pénible ou difficile. C’est une sorte de détente, mais à la faveur de laquelle les sentiments de piété s’'épanouissent, au lieu d’être le repos purement négatif par lequel on ne fait absolument rien. On sait du reste que tout changement dans l’activité repose; mais ici la restauration de la tension psychologique se fait exclusivement au bénéfice des tendances pieuses, alors que toute autre diversion risquerait de réparer cette tension au bénéfice de n’importe quelle tendance.

C’est pourquoi cet exercice de piété est de tous le plus affectif, ou plus exactement celui qui contribue le plus puissamment à modifier l’affectivité générale dans le sens de la piété. Il ne donne pas une formation précise, mais il consolide la formation acquise par ailleurs en la faisant pénétrer dans le fond de la conscience.

La première formation de la piété, à partir du moment où elle devient vraiment de ia piété intérieure, est donc constituée par une direction générale des intentions et de l’affectivité vers tout ce qui est objet de piété. D'autre part et par suite, ces objets de piété prennent ainsi une consistance de plus en plus forte, non seulement par la précision apportée à la connaissance que l’on en a, mais par la valorisation 7*) qui leur est donnée aux yeux de la conscience. Enfin, il y a une surveillance incessante de l’activité, pour que le rapport entre cette direction générale et cette valorisation soit constamment maintenu, rectifié, précisé.

C’est donc en somme une sorte d’architecture psychologique qu’il faut construire en soi pour devenir pieux. Seulement

74) Car c’est cet objet plus encore que les « activités du chrétien » qui, aux yeux de la conscience de celui qui se recueille et fait oraison, sont marqués d’une sorte de « coefficient divin » (MARECHAL,

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l'essentiel en est — comme de toute architecture — non pas l'agencement des matériaux, mais le style. Ici, l'agencement des matériaux, c’est l’organisation en soi de cet ensemble de pensées qui constituent l’objet général de la piété; et le style c'est cette direction, plus exactement cette intentionalité, par laquelle cet objet est saisi, voulu, réalisé et qui transforme plus ou moins profondément le sujet. Mais regardons-y de plus près.

D'abord il est facile de remarquer qu’à lire les auteurs spirituels pour s’instruire, on est presque toujours déçu: ce sont à peu près les mêmes idées qui reviennent chez les uns et chez les autres. Ils ont sans doute une doctrine plus ou moins ferme, mais cette doctrine est d'ordre affectif ou sentimental, fort peu d'ordre intellectuel; et si on veut faire l’histoire conceptuelle de la spiritualité, on a très vite l’impression de tourner dans un même cercle: l’originalité de chaque auteur est beaucoup plus dans son caractère personnel que dans ses idées. C’est pourquoi du reste une « histoire littéraire du sentiment religieux » semble un contresens absolu: comment faire de la littérature à propos d'hommes qui font profession de mépriser la littérature et qui n'ont souci ni de leur pensée, ni de leur style, mais simplement de tourner l’un et l’autre en piété? Il faut donc ne chercher en eux ni de quoi se plaire, ni de quoi s’instruire, mais de quoi « s’édifier », suivant le terme reçu, terme du reste profondément exact: il s’agit en effet d’édifier, puisque c’est soi-même que l’on construit.

En second lieu, le recueillement est soumis, nous l’avons vu, à certaines conditions; mais celles-ci ne sont pas toutes d'ordre psychologique. Le silence que l’on s'impose, silence extérieur et silence intérieur, n'existe que si quelque chose parle à l'âme. Sans doute ce quelque chose peut n'être qu’un écho des pensées du milieu ou de ses propres sentiments. Mais — et là nous touchons au noeud de la question du recueillement — le retraitant qui écoute son prédicateur comme le novice qui fait oraison, tant que les influences du dehors ne sont pour eux que des enveloppes plaquées sur leur vie personnelle, ne sont pas vraiment recueillis. I1 faut qu’il se produise en l’âme une sorte de résonance assez mystérieuse, par laquelle les paroles

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