OBJECTIVISME DU RECUEILLEMENT
deviennent capables d’être entendues et d’éveiller des vibrations spirituelles. Alors se produit une certaine tonalité, sans laquelle il ne pourrait pas plus y avoir piété qu’il pourrait y avoir de la musique sans un instrument et sans que cet instrument vibre d’une manière qui ne peut pas du tout être n'importe laquelle. En quoi consiste-t-elle ?
Sans doute, par le recueillement, c’est en soi surtout et même uniquement que l’on regarde. Mais c’est autre chose que soi-même que l’on y cherche ou plutôt on se cherche par rapport à cet autre chose. Encore est-ce de nouveau mal dit; ce n’est pas soi-même que l’on cherche, mais ce rapport. En d’autres termes les idées de piété deviennent de plus en plus objet de piété en même temps que le sujet devient de plus en plus sujet
pur, pour n’avoir plus, par rapport à l’objet qu’une attitude tendue uniquement vers lui. L'âme recueillie est plus une âme qui possède sa piété qu’une âme qui se possède elle-même et sa piété, c’est un objet, ce n’est pas le sentiment: elle ne fait plus rien ou elle tend à ne plus rien faire que la recherche de cet objet.
L'originalité de la piété est donc dans un aller vers l’objet sans retour sur le sujet, ou tout au moins, à en juger par ce que nous en savons jusqu'ici, dans le désir d’une telle attitude, que nous verrons du reste se dessiner de plus en plus nettement, à mesure que nous avancerons. Nous ne sommes encore qu’au commencement, mais à un commencement qui sera principe du reste.
Seulement l'attitude à l’égard de cet objet est entièrement différente de l'attitude de connaissance d’un objet scientifique : au lieu d’en chercher une définition abstraite et précise, on en cherche une aperception directe et exclusive. On fortifie la base affective du sujet pour assurer la réalité de l’objet à ses yeux, mais c’est l’objet lui-même qui en profite: il apparaît de plus en plus objectif, si l’on peut dire, à mesure que la subjectivité est de mieux en mieux tournée vers lui et l’unité de la conscience s'établit en fonction même de cet objet.
D'autre part, au lieu de se présenter à la conscience simplement comme une émotion à éprouver — c’est par là que commence l’âme pieuse, mais elle ne doit pas s'arrêter à ce stade
— cet objet se présente comme une réalité à saisir. Il est ainsi à la fois présent à l’esprit et absent de l’âme, de telle sorte que l’intentionalité vers lui, non seulement se trouve excitée dans son mouvement, mais déterminée dans sa direction. De plus cette intentionalité ne persiste et ne dure que si elle est déjà une construction, de la même façon qu’un architecte n’est vraiment conquis par son oeuvre qu'à mesure qu’il en fait le plan, c’est-à-dire à mesure que l’âme s’ « édifie » par rapport à cet objet. Celui-ci n’est pas créé de toutes pièces. Il ne l’ést de tout un ensemble de données qui sont présentées de l’extépas dans sa matière: il a fallu tenir compte pour le comprendre rieur et qu’on ne peut négliger, nous le verrons de mieux en mieux. Il ne l’est pas même dans sa forme, car il n’existe nulle oeuvre humaine qui ne soit plus ou moins inspirée de ce qui s’est fait auparavant ou de ce qui se fait en même temps qu’elle. Mais il n’y en a pas moins en lui une essence particulière, posée par le recueillement, mais indépendante de lui.
Car l’on peut dire que cette essence une fois posée existe en tant que telle, même si le sujet cessait d’exister. Que l’on supprime par la pensée tous ceux qui font une retraite, l’idée elle-même, nous voulons dire ici l’ensemble des représentations qui ont présidé à leurs exercices, subsistera en tant que telle, puisque cet ensemble a pris une forme déterminée et que cette forme, une fois acquise, dure au delà de ceux qui la déterminent, de la même façon qu’un morceau de musique survit indépendamment du compositeur, indépendamment de la notation sur le papier, indépendamment même de tout exécutant, puisque l’exécution est la recherche d’une certaine musique à produire. Ainsi le recueillement est la recherche d’une attitude subjectivo-objective, dont le caractère est principe des attitudes à prendre. On peut donc dire que cette soumission à la Grâce possède, en tant que représentation, sinon en tant que chose existant matériellement, une certaine essence et cette essence resterait identique, même s’il n’y avait aucune âme recueillie, même si la Grâce était chose inexistante.
Or, cette essence est celle d’une relation typique entre un sujet et un objet, relation telle qu’il y a information réciproque de l’une par l’autre. Il ne s’agit donc pas de l’essence existen-