L'ACCUSATION DES FAUTES
proportions gardées, étant donné que l’aveu est considéré par tous comme une réconciliation, il y a là quelque chose d’analogue à l’accomplissement d’une formalité qui met en règle, avec cette différence que la régularisation n’est pas seulement extérieure, mais surtout intérieure et porte sur un conflit intime entre l'état réel et l’idéal que la société avait appris à aimer. L’aveu sacramentel est donc une resocialisation, si l’on peut dire, de l’âme, qu’une faute avait désaxée par rapport à son milieu spirituel. La conscience que l’on a de ce retour à l'harmonie en soi de l’individuel et du social s’accompagne évidemment d'une émotion, laquelle constitue le soulagement éprouvé dans la confession.
Mais ce n'est pas tout. Il faut tenir compte aussi de ce qu’il y a de personnel dans le remords, à savoir le désir contrarié de sa propre estime, l’humiliation de se sentir inférieur à ce qu’on voudrait être. La souffrance vient ici de l’arrêt d’une tendance vers un idéal moral. Or l’aveu confessionnel, surtout avec ce qu’il a d’humiliant, est le triomphe de cette tendance et ce triomphe prend conscience de lui-même en s’exprimant par un acte positif. Il remet l’équilibre en donnant la suprématie à l’une des tendances et en l’harmonisant avec les valeurs admises: au lieu de préférer ce que l’on jugeait mauvais, on recommence à préférer ce que l’on juge bon. D'où l'émotion de paix qui en est la conséquence.
Tout ce que nous venons de dire ne s’applique pas seulement aux confessions de fautes graves, mais aussi aux confessions de piété, dans lesquelles le pénitent, pour n'avoir rien que d’assez léger à accuser, n’en a pas moins un sentiment très vif de ce qu’il accuse.
C’est du reste pour toutes ces raisons que la confession, pour avoir, cet effet psychologique, exige la foi théologique, et non seulement une foi théorique, mais une foi fortement affective: la confiance complète en l’acte sacramentel comme moyen de perfectionnement. Sans quoi l’aveu serait sans portée ni psychologique ni morale : il aurait même quelque chose de déprimant, à cause des facilités qu’il pourrait offrir de se pardonner à soi-même. Il faut de plus qu’il y ait un désir réel de conversion; sinon la « validité » psychologique serait aussi nulle que
la validité théologique.
La confession sacramentelle est donc un instrument pédagogique de premier ordre, par lequel la piété pénètre du milieu extérieur dans l’intérieur de l’âme et s’y développe. Mais elle ne l’est qu’à la condition d’être accomplie comme acte social 2) : l'âme en se confessant doit chercher, non à se rendre pieuse par elle-même, mais à s’incliner devant la piété telle qu’elle lui est présentée. Elle doit aller au-devant de l’influence qui s'exerce sur elle pour s’y soumettre à l’avance, sans que cette démarche lui apparaisse comme la cause de l’effet souhaité. Autrement la confession deviendrait un exercice de perfectionnement personnel, alors qu’elle doit être une réception de la grâce. C’est pour cela qu’elle est un rite sacramentel: l’âme sent ce qui se passe en elle, quand elle se confesse, comme ne venant pas d'elle, au lieu de s’imaginer que c’est elle qui opère par ses propres forces. L’ex opere operato, quelle qu’en soit la réalité ontologique, correspond ainsi à une réalité psychologique: l’attribution à un autre que soi de ce qui est en soi.
IV. — Enfin tout cela est confirmé et affermi par l’absolution sacramentelle. Là encore nous n’avons à nous occuper que de l'effet psychologique. Or, de ce point de vue, nous retrouvons une fois de plus la vérification de la loi déjà remarquée: tout sentiment a besoin, pour se consolider, de s’objectiver, c’està-dire de s'attacher à des idées ou images précises, qui lui donnent sa consistance en lui permettant de prendre conscience de lui-même. Lorsque l’on aime, on a besoin de sentir que l’on aime et pour cela d’avoir quelque chose qui soutienne et renouvelle la conscience du sentiment que l’on a. L'homme sait ses sentiments fragiles : il faut qu’il ies accroche, si l’on peut dire, à autre chose qu’à lui21); et comme, pour en jouir, il lui faut l'intermédiaire d'images mises sous la dépendance de sa volonté, ce à quoi il les accroche, doit être un objet ou une idée à laquelle il puisse penser quand il le veut. C’est pourquoi, de même que
20) C’est pour cela qu’il est fortement conseillé de ne faire qué des confessions brèves, limitées à l’essentiel, qui ne se tournent jamais en confidences (Cf. HUYSsMANSs, En route, p. 146). Se raconter, c’est en effet se chercher, tandis qu’avouer, c’est se soumettre.
21) « L’homme toujours soupçonneux à l'égard de ce qu’il découvre en lui-même » cherche « éternellement un appui hors de son intelligence et de son coeur ». Truc, Grâce, p. 13-14. !