‹ Pensées (volume 2)Chapitre 104 sur 306 · V. Gr · texte numérisé non relu

V. Gr

5. Pascal leur demandait tout à l'heure un cri d'angoisse («7 faudrait qu'ils criassent); ils répondent par de

négligence n'est pas supportable. Il ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelque personne étrangère, pour en user de cette façon; il s'agit de nous-mêmes, et de notre tout.

L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes-si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet'.

Ainsi, notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite*. Et c'est pourquoi, entre ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence de ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire 3, à ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.

Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leurs principales et leurs plus sérieuses occupations.

Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les en persuadent4, négligent de les chercher ailleurs et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui, quoique obscures d'ellesmêmes, ont néanmoins un fondement très solide et inébranlable 5, je les considère d'une manière toute différente.

vaines déclamations. Il n'est pas jusqu'à la symétrie de tous les termes qui ne soit un puissant moyen de dialectique pour les confondre.

1. L« (^rnf'er oy/e^, celui vers lequel tout tend et converge, est aussi le plus important.

2. Voltaire est en cela du même avis que Pascal : « L'athée pauvre et violent, dit-il, sera un sot, s'il ne vous assassine pas pour vous voler votre argent. »

3. Autant il montrait de dédain pour les sceptiques légers et frivoles,

autant sa tendresse est profonde pour les chercheurs sincères et gémissants.

(Cf. I, 9-)

4. Au subjonctif ; qui puissent les persuader. Platon disait de même que toute la vie des philosophes doit être une méditation de la mort; on sait que Spinoza soutenait au contraire que le seul art de bien vivre, c'est de méditer la vie.

5. On voit dans quel but apologétique très précis Pascal a démontré plus haut la justesse de certaines opinions papulaires. (Cf. III, 18 ; V, 14.)

Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éterniié, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ' ; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. J'entends au contraire qu'on doit avoir ce sentiment par un principe d'intérêt humain et par un intérêt d'amourpropre ; il ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées.

Il ne faut pas avoir l'àme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide; que tous nos plaisirs ne sont que vanité; que nos maux sont infinis; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux *.

Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves 5, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. Qu'on fasse réflexion làdessus, et qu'on dise ensuite s'il n'est pas indubitable qu'il n'y a de bien en cette vie qu'en l'espérance d'une autre vie ; qu'on n'est heureux qu'à mesure qu'on s'en approche 4, et que comme il n'y aura plus de malheurs pour ceux qui avaient une entière assurance de l'éternité ;, il n'y a point aussi de bonheur pour ceux qui n'en ont aucune lumière.

C'est donc assurément un grand mal que d'être dans ce doute; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher, quand on est dans ce doute ^; et ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble bien malheureux et bien injuste. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa

1. Cette sainte colère est encore un moj-en d'apostolat, la seule ressource qui reste à Pascal pour vaincre l'indifférence de l'incrédule.

2. Anéantis, si la religion nous trompe en nous enseignant l'immortalité de l'âme, malheureux, si elle dit vrai en nous menaçant des peines éternelles.

3. Cf. Bossuet : « Les entendrai-je toujours ces libertins déclarés qui tout plongés qu'ils sont dans les choses basses se mêlent de décider hardiment des plus relevées ? les ver-

rai-je toujours triompher dans les compagnies ? » {Divinité de la Religion, 1665.) C'est exactement la date du Don Juan de Molière.

Page 1