‹ Pensées (volume 2)Chapitre 12 sur 306 · Le mot est de saint Augustin · texte numérisé non relu

Le mot est de saint Augustin

dans le Traité de la Véritable Religion, que venait de publier Arnauld en 1656.

4. Pures = dans leur pureté. — C'est sous une forme heureusement imagée, la même réflexion que Goethe aimait plus tard à répéter en ces termes abstraits : « L'homme ne concevra jamais combien il est anthropomorphiste. »

5. « La manière dont les esprits sont unis aux corps ne peut être comprise par l'homme, et cependant c'est cela même qui est l'homme. »

(S. Aug., de Civ. D., 21, 10, cité par Montaigne, Ess., Il, 12.)

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sommer* la preuve de notre faiblesse, je finirai par ces deux considérations '.

1 his. Infinis, milieu. Quand on lit trop vite ou trop doucement, on n'entend rien.

1 ter. Trop et trop peu de vin : ne lui en donnez pas, il ne peut trouver la vérité ; donnez-lui en trop, de même.

2. Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête 2j car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée 3, ce serait une pierre ou une brute.

3. La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable 4. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédés.

4. La grandeur dcriiomrae. La grandeur de l'homme est si visible, qu'elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l'appelons misère en l'homme, par où nous reconnaissons que, sa nature étant aujourd'hui pareille à celle

1. On ignore par quelles considérations Pascal se proposait de terminer cet important morceau. Plusieurs pensées qui s'y rapportent étroitement se trouveront à la fin de ce même article.

2. Descartes ne trouvera pas de termes plus forts pour exprimer son hardi spiritualisme : « Pour me considérer simplement tel que je me sais être, il a fallu que je me considérasse sans jambes, sans bras, sans tête, en un mot, sans corps. » {Dial. post., 1701.)

3. Par la pensée, Pascal entend tout acte de la volonté aussi bien que de l'intelligence. Ainsi l'existence de l'être pensant n'est pas, comme dans Descartes, conclue en vertu d'un rai-

sonnement plus ou moins explicite ; elle est connue de soi et immédiatement saisie comme la plus évidente des réalités.

4. .Se connaître : Socrate entendait par là : Démêle en toi ce qu'il y a d'essentiel à ta nature et ap;is conformément à ce véritable toi-même. Pascal nous dit : Connais-toi grand et misérable, et comprenant les contradictions de ton être, demande à la religion le secret de les fondre dans une harmonie toute divine.

5. On connaît les beaux vers où Lamartine a condensé cette pensée de Pascal :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux.

L'homme est un Dieu tombé qui se souvient

[des cieui^

des animaux, il est déchu d'une meilleure nature qui lui était propre autrefois K

Car qui se trouve malheureux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé 'Trouvait-on Paul-Émile malheureux de n'être plus ropsul ? Au contraire, tout le monde trouvait qu'il était heureux de ''avoir été, parce que sa condition n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n'être plus roi,.parce que sa condition était de l'être toujours, qu'on trouvait étrange de ce qu'il supportait la vie ^. Q.ui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche? et qui ne se ir<">uvera malheureux de n'avoir qu'un œil ? On ne s'est peutêtre jamais affligé de n'avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n'en point avoir.

4 his. Paul-Emile [en] reprochait à Persée de ce qu'il ne se

tuait pas.

5. fiiaiidcur (le l'homme. Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n'être pas dans l'estime d'une âme; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

5 his. La plus grande bassesse de l'homme est la recherche de la gloire 5, mais c'est cela même qui est la plus grande marque de son excellence; car, quelque possession qu'il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que, quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il n'est placé avantageusement auss» dans la raison de l'homme, il n'est pas content. C'est la plus belle place du monde : rien ne le peut détourner de ce désir, et c'est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l'homme.

1. Tout un livre de VAugusttnus était consacré à établir l'infinie supériorité de l'Adam primitif sur le monde animal et à montrer en lui l'union idéale de la Liberté absolue et de la Sainteté parfaite (I, De Gratia primi aominis et angelorimi).

2. duand Persée envoya demander à Paul-Emile la grâce de ne point paraître derrière son char de triomphe : Qu'il s'adresse cette requête à luimême^ répondit le consul, voulant

dire par là qu'il n'avait qu'à se donner la mort s'il voulait échapper à l'ignominie. (Cf. Mont., £«., I, 19.)

3. Tandis que les Grecs ne concevaient pas de bien plus précieux que la gloire, « ce phare de la vie humaine » (Pindare, Olymp. 11, 23), Pascal estime que rien ne nous .-ibaisse davantage, puisque rien ne met plus complètement notre volonté en esclavage. (Cf. Boss., Sermon sur l'Anibition.)

Et ceux qui méprisent le plus les hommes ' et les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment : leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l'homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.

6. L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant ^. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue 5, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien 4.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée 5 C'est de là qu'il faut nous relever, et non de l'espace e^ de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale^.

6 bis. Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée?. Je n'aurai

1. C'est désigner avec autant de clarté que de profondeur les épicuriens. Plus loin (il, ?), ce sera le tour des stoïciens, qui font profession de mépriser la gloire et ne laissent pas de la rechercher. C'étaient les deux seules sectes en vue au temps des Pères de l'Église et par conséquent, celles qu'ils ont le plus combattues.

2. « De toutes les œuvres de la nature, dit un contemporain commentant cette image sublime, je suis la plus fragile et cependant c'est à moi qu'elle aboutit. Dans cet atome s'ouvre un second monde qui réfléchit l'autre, qui se réfléchit lui-même, et qui, au delà de lui-même et de l'autre, saisit l'éternelle Loi qui les engendre tous les deux. » Mais tandis •qu'on ne revendique ici pour l'homme •qu'une supériorité intellectuelle sur la nature, le cri de Pascal est celui de la conscience morale qui proteste de son inviolable dignité jusque sous le coup des fatalités physiologiques qui l'étreignent.

3 . Au neutre, car ce qui le tue n'a ni intelligence, ni personnalité.

4. Admirable protestation de l'esprit contre la matière, qui devient plus saisissante encore quand ou songe à Pascal, sachant aussi qu'il m:urt et offrant plus que personne le noble contraste d'un corps débile et d'une âme héroïque.

5 . Il n'appartenait qu'à Pascal souffrant d'exprimer cette haute doctrine. La pensée fait le malheur, mais aussi la noblesse de l'homme. Or, il ne s'agit pas pour l'homme d'être heureux, mais d'être parfait.

6. Les divers axiomes auxquels on a prétendu réduire la morale, comme Suivre la raison. Développer sa person~ nalité, Soumettre sa volonté à l'ordre universel, peuvent se ramener à cette belle formule, véritable impératif de la conscience humaine. -^

7. On voit que pour Pascal la morale est plus haute encore que la pensée : la pensée même n'a selon lui toute sa grandeur qu'en tant qu'elle

pas davantage en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point; parla pensée, je le comprends*.

7. Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bétes, sans lui montrer sa grandeur, et il est encore dangereux de lui faire voir sa grandeur sans sa bassesse.

Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l'un et l'autre.

7 his. Il ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu'il ignore l'un et 1 autre, mais qu'il sache l'un et l'autre».

8. Contrarieiés^. Que l'homme maintenant s'estime son prix. Qu'il s'aime, car il y a en lui une nature capable de bien; mais qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu'il se méprise, parce que cette capacité* est vide ; mais qu'il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu'il se haïsse, qu'il s'aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d'être heureux ; mais il n'a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.

Je voudrais donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s'est obscurcie par les passions ; je voudrais bien qu'il hait en soi la concupiscence qui le détermine d'elle-même 3, afin qu'elle ne l'aveuglât point pour faire son choix, et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.

9. Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui

est le principe de la morale. C'est ce qui rattache la doctrine du roseau pensant à la théorie des trois ordres.

(Art. XVII.)

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