‹ Pensées (volume 2)Chapitre 128 sur 306 · Ce parallèle entre Adam et J.-C · texte numérisé non relu

Ce parallèle entre Adam et J.-C

est un des thèmes familiers de saint Augustin. (Cf. De peccato or., t. X,

5. La dinlectique de Pascal excelle à ces surprises : le péché originel, loin d'être contraire à la justice de Dieu, sert au contraire à l'établir. V. 7, sq*

défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapieniius est homviibus^. Car, sans cela, que dira-t-on qu'est l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible*. Et comment s'en fût-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose contre la raison, et que sa raison, bien. loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente?

8. Cette duplicité* de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paraissait mcapable de telles et si soudaines variétés d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur^.

9. Toutes ces contrariétés*, qui semblaient le plus m'éloigner de la connaissance de la religion, est ce qui m'a le plus tôt conduit à la véritable.

10. Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe, que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité : car la nature est telle, qu'elle marque partout un Dieu perdu, et dans l'homme et hors de l'homme, et une nature corrompue'.

11. Sans ces divines connaissances, qu'ont pu faire les hommes, sinon, ou s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s'abattre* dans la vue de leur faiblesse présente ? Car, ne voyant pas la vérité entière, ils n'ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable : ils n'ont pu fuir, ou l'orgueil, ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices ; puisqu'il ne peut sinon, ou s'y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l'orgueil. Car, s'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en igno-

1. « La sagesse de Dieu est plus forte que les hommes. » (I Cor., i,

2. Cf. Montaigne : « Cette variation et contradiction qui se veoid en nous si souple a faict que aulcuns songent en nous deux âmes. » (Ess., Il, I.)

3. Jansénius avait, d'après saint Augustin, opposé, aux luttes humiliantes de l'homme actuel contre la nature, la domination toute puissante et glorieuse de l'Adam primitif sur la Création tout entière. (De Gratia pritni bominis, VI.)

raient la corruption; de sorte qu'ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe. Et s'ils reconnaissent l'infirmité de la nature, ils en ignorent la dignité : de sorte qu'ils pouvaient bien éviter la vanité, mais c'était en se précipitant dans le désespoir.

De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l'un par l'autre, par la sagesse de la terre, mais en chassant l'un et l'autre, par la simplicité de l'Évangile. Car elle apprend aux justes, qu'elle élève jusques à la participation de la divinité même, qu'en cet état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend durant toute la vie sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la griice de leur rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l'espérance par cette double capacité qui est commune à tous, et de la grâce et du péché, qu'elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespoir; et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler : taisant bien voir par là qu'étant seule exem.pte d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire et de corriger les hommes.

Qui peut donc refuser à ces célestes lumières de les croire et de les adorer? Car n'est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d'excellence ? Et n'est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette contusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante, qu'il est impossible de résister ^P

12, Nous ne concevons ni l'état glorieux d'Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s'en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans l'état d'une

1. Le dogmatisme intempérant et le scepticisme académique, le stoï- -cisme et l'épicurisme, toutes les sectes ptiilosophiques en un mot flattent en nous quelque vice, les unes l'orgueil, les autres la corruption.

peinture des contradictions de notre nature suggère toujours à Pascal quelque image saisissante et passionnée : ici, c'est le cri de notre confu~ sioii monstrueuse, là c'est le spectacle de l'homme égaré qui se perd dans la présomption ou s'abat dans la lâcheté..

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nature toute différente de la nôtre, et qui passent notre capacité* présente'. Tout cela nous est inutile à savoir pour en sortir; et tout ce qu'il nous importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ; et c'est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre. Ainsi*, les deux preuves de la corruption"et de la rédemption se tirent des impies, qui vivent dans l'indifférence de la religion, et des Juifs, qui en sont les ennemis irréconciliables^.

13. Le christianisme est étrange! Il ordonne à l'homme de reconnaître qu'il est vil, et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids, cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait terriblement abject.

14. La misère persuade le désespoir, l'orgueil persuade la présomption. L'Incarnation montre à l'homme la grandeur de sa misère, par la grandeur du leméde qu'il a fallu?.

15. ...Non4 pas un abaissement qui nous rende incapables du bien, ni une sainteté exempte du mal.

16. Il n'y a point de doctrine plus propre à l'homme que celle-là, qui l'instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d'orgueil.

17. Les philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états >. Ils inspiraient des mouve-

1. Dernière et profonde explication du dogme de la chute : les iaitt racontés dans l'Écriture se sont passés dans une humanité et dans un monde si différents des nôirôs que, pour en porter quelque jugement, k réalité présente ne nous offre que de très insuffisantes analogies.

2. Même procédé de dialectique paradoxale et accablante que dans la célèbre théorie du Dieu caché (XX) :

c'est l'incrédulité elle-même qui prouve les dogmes les plus ardus de la religion.

j. La doctrine de l'Incarnation ne tiendra donc pas moins de place dans

la théologie de Pascal que la doctrine de la Rédemption, et à la psychologie de la nature humaine correspondra la psychologie de l'Homme-Dieu.

(a. XVIÎ.)

4. Suppl. : la religion prêche abaissement et sainteté, mais...

5. Ce qui est proportionné à nos deux états de grandeur et de bassesse, ce n'est ni la. grandeur de mérite, telle que l'enseignaient les stoïciens, ni la bassesse de nature telle que la professaient les épicuriens, mais une grandeur de grâce et une bassesse de péni^ tence.

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ments de grandeur pure, et ce n'est pas l'état de l'homme. Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure, et ce n'est pas l'état de l'homme. Il faut des mouvements de bassesse, non de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller* à la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur, non de mérite, mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse.

18. Nul n'est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable'.

19. Avec combien peu d'orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d'abjection* s'égale-t-il aux vers de la terre ! La belle manière de recevoir la vie et la mort, les biens et les maux !

20. Incompréhensible^. — Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être. Le nombre infini. Un espace infini, égal au fini 3.

Incroyable que Dieu s'unisse à nous 4. — Cette considération n'est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l'avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui) . Car je voudrais savoir d'où cet animal, qui se reconnait si faible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d'v mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. Il sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne sait

1. Idéal de sainteté souriante et d'austérité attendrie, dont on aime à croire que Pascal, avec le progrès de ses souffrances, s'approchait lui-même de plus en plus.

2. Première objection, tirée des obscurités de la Révélation. Pascal y répond en signalant les antinomies non moins insolubles que soulève lldée d'infini.

3. Cf. Amauld : « Si l'on prend la moitié d'un carré, et la moitié de cette moitié, et ainsi à l'infini, et que l'on joigne toutes ces moitiés par leur plus longue ligne, on en fera un espace qui diminuera toujours à Vinfini, mais qui sera égal à tout le carré. » (espace fini. Logique de P.-

R., rV, i). Autrement dit tout espace fini est composé d'une quantité infinie d'infiniment petits. Cf. 21 et Réflexions sur rÈsp. géo., I" fragment.

4. Seconde objection tirée de la bassesse de l'homme. Pascal avec sa dialectique hardie va faire sortir de la difficulté même le principe de la solution : nous sommes si bas que nous ne pouvons juger les desseins de Dieu.

5. On voit comment l'apparent scepticisme de Pascal se résout soudain en un véritable dogmatisme :

notre raison est si faible que nous ne pouvons affirmer que nous sommes incapables d'une communication quelconque avec Dieu.

pas ce qu'il est lui-même : et, tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne le peut pas rendre capable de sa communication ! Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il l'aime en le connaissant ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable à lui, puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance. Il est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est^ et qu'il aime quelque chose. Donc s'il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s'il trouve quelque sujet d'amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelque rayon de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaître et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira se communiquer à nous? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements, quoiqu'ils paraissent fondés sur une humilité apparente, qui n'est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu.

21. Croyez-vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties^ ? Oui. Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie; car il est en tous lieux, et tout entier en chaque endroit.

Que cet effet de nature ' qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu'il ne vous reste rien à savoir; mais qu'il vous reste infiniment à savoir. (XXIV, 2.)

22. Toute la foi consiste en J.-C. et en Adam; et toute la morale en la concupiscence et en la grâce 4. (XXIV, 4.)

1 . Le principe de Descartes va ainsi d'une manière inattendue concourir à la construction du vaste édifice théologique entrepris par Pascal.

2. L'Etre infini et sans parties, c'est la définition que Pascal aime à donner de Dieu^ en des termes qui semlflent, aux yeux du vulgaire, s'exclure réciproquement.

3. Le point abstrait, sur lequel spécule ainsi la mécanique rationnelle, n'est pas proprement un effet de nature.

un être réel et concret : mais on a vu déjà que la pente du génie de Pascal est de réaliser les abstractions mathématiques. Cf. !*'■ frag. de VEsp. géo., où l'infiniment petit {point mobile) et l'infiniment grand (vitesse infinie) sont aussi considérés comme des faits naturels.

4. Condensation énergique de la doctrine exposée par saint Augustin dans son Traité du Péché originel.

23. Le seul ' qui connaît la nature ne la connaîtra-t-il que pour être misérable ? le seul qui la connaîtra sera-t-il le seul malheureux?

...Il ne faut [pas] qu'il ne voie rien du tout^ ; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il le possède 3 ; mais qu'il en voie assez pour connaître qu'il l'a perdu : car, pour connaître qu'on a perdu, il faut voir et ne voir pas; et c'est précisément l'état où est la nature. (XXIV, 9.)

24. Il faudrait que la véritable religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l'estime et au mépris de soi, à l'amour et à la haine. (XXIV, 9 bis.)

25. La dignité de l'homme consistait dans son innocence à user et à dominer sur les créatures, mais aujourd'hui à s'en séparer et à s'y assujettir. (XXIV, 11 bis.)

26. Dieu, pour se réserver à lui se'ul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d'y arriver : de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connaître 4. (XXIV, 15 ter.)

27. Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connaît à fond ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière s ? (XXIV, 18 bis.)

28. Qu'ont-ils à dire contre la résurrection et contre l'enfantement de la vierge ? du'est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal ou de le reproduire ? Et s'ils n'avaient jamais vu une espèce d'animaux, pourraient-ils deviner s'ils se produisent sans la compagnie les uns des autres 6 ? (XXIV, 20.)

1. L'homme, dont il va démontrer la nature déchue. Cf. i, sq.

2. Ent. : il ne faut pas qu'il soit assez aveuglé pour ignorer le bien qu'il a perdu

3. Ent.: il ne faut pas non plus qu'il ait consers'é assez de lumières sur le bien, sur Dieu, pour s'imagiuer qu'il le possède. V. Gr., 36.

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