VIE DE PASCAL XI
fixer l'attention des plus indiflférents/ La société était alors égrisedes choses de resgrit ; tant de découvertes surprenantes, exposées avec l'éloquence qui lui était naturelle, durent lui valoir plus d'un succès, et l'on devine quelle place il conquit dans le monde de Roannez, le jeune duc élégant et fin , de Méré , le spirituel chevalier, de Thévenot, le voyageur, de Desbarreaux, le poète épicurien, de Miton, le beau joueur, parmi tous ces gens à la .mode qu'attiraient tour à tour les salons et les laboratoires, les théâtres et les réunions littéraires, les tables de jeu et les instruments de physique^C'était aussi le temps de la Fronde, et la politique passionnait tous les esprits : Pascal ne vit pas seulement dans cette grande crise sociale une occasion précieuse d'étudier l'homme à nu et d'entendre agiter par la foule ou par les demi-habiles toutes les obscures questions de la propriété e: de la naissance, de la royauté et du droit; il prit luimême parti avec cette ardeur qu'il apportait à tout, et la monarchie héréditaire n'eut pas, au milieu même des émeutes et dans les faubourgs en révolte, de plus fougueux et de plus déclaré partisan. C'étaityenfin une égogue de haute et spirituelle galanterie : le Discours sur les Passions de V Amour est là pour nous révéler de quel éclat devait briller dans les cercles la parole singulièrement experte et pénétrante de ce moraliste mondain. Sans doute on aurait tort d'y voir comme une histoire confidentielle de ses sentiments intimes ; mais ce ne serait pas moins se tromper que de prendre pour de l'impartialité et de la froideur la subîiHté aiguë de ces analyses et la noble élévation de cette théorie toute cornélienne de l'amour. Si Pascal a pu dans sa belle Prière pour la maladie remercier Dieu d'avoir éloigné de lui jusqu'à l'occasion des grands crimes, rien ne prouve qu'il n'ait connu quelque sentiment profond; mais, quel qu'en ait été l'objet, on peut s'assurer que, selon ses propres vues, nul n'a tenu à mettre plus de raison dans sa tendresse, plus de choix: dans ses sympathies, plus de discernement dans les choses de l'âme, et qu'enfin personne n'a eu plus à cœur de ne rien chérir qui ne fût en même temps digne de le charmer et capable de l'élever lui-même et de l'ennoblir. Peut-être un spectateur superficiel aurait-il été tenté de croire alors Pascal bien éloigné de la voie que plus tard il devait suivre ; un buste de Montaigne placé dans sa chambre, le volume des Essais toujours sous sa main comme un livre de chevet, eussent bientôt appris à mieux juger le jeune savant mondain. Pour qui; l'eût bien pénétré, Pascal, à son insu peut-être, poursuivait déjà sa grande oeuvre, et sa première ambition n'était autre en somme que de connaître cette nature humaine que plus tard, armé de tout son. savoir et fort de toute son expérience, il devait chercher à guérir.
Sa conversion. — Quand on parle de la conversion de Pascal, il importe de ne pas oublier quel sens particulier attachait à ce mot la société religieuse du xviie siècle. 11 ne s'agit pas ici, en effet, de cette transformation, radicale qui d'un impie et d'un libertin fait un croyant plus ou moins zélé, mais du passage d'une vie •dissipée et mondaine à une vie d'austère et profonde piété, à une conformité étroite non seulement aux préceptes, mais aux conseils "évangéliques. C'est ce qui arriva pour Pascal : sa foi avait pu être languissante; elle n'avait jamais été éteinte. Si, sous l'influence de certaine maxime favorite, de son père, il avait fait deux parts de sa vie, l'une pour Dieu et l'autre pour la science, jamais il n'avait abandonné la religion, et l'unique question qui se posait pour lui à l'heure de sa conversion était de savoir s'il chercherait encore à concilier dans son cœur l'amour du monde et le service de Jésus- Christ.^ .K^i.^-- x/f/
Déjà, vers l'âge de vingt- trois ans, Pascal s'était senti sollicité par'; la grâce de quitter les divertissements mondains. La lecture d'un ouvrage du célèbre évéque d'Ypres, Jansénius, sur la Réformalion de rhomtne intérieur, un sermon de Singlin, le confesseur de Port-Royal, sur la Routine chei les gens du monde, avaient déterminé ce premier élan de ferveur et d'ascétisme. Mais sur le conseil des médecins qui l'engageaient à se distraire, il rentra dans la vie mondaine et y reprit goût insensiblement. Ce n'est qu'en 1654, à l'âge de trente-quatre ans, que Pascal consomma, dans une sorte de ravissement de joie, son définitif retour à Dieu. Nous en avons le témoignage le plus précis dans un écrit qui fut trouvé après sa mort dans la doublure ■de son habit, où il prenait soin de le recoudre lui-même chaque fois ■qu'il changeait de vêtement. C'est une page manuscrite, d'une écriture presque illisible; en tête se trouve une croix dans un globe de feu, et, au-dessous, ces mots formant des lignes inachevées : « L'an de grâce, 1654, lundi, 25 novembre, jour de s. Clément..., depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, — feu — Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. — Certitude, certitude, sentiment, joie, paix — Dieu de Jésus-Christ — Joie, joie, pleurs de joie. — Eternellement en joie pour une heure d'exercice sur la terre. » Les philosophes du xviiie siècle qui' se sont récriés sur l'étrangère de cet écrit et l'ont appelé dédaigneusement Vamuktte de Pascal, ignoraient ■à coup sûr l'histoire intime de ces héros de la vie morale qui s'appellent saint 'Vincent de Paul, sainte Chantai, sainte Thérèse, et dont la sainteté ne méprisait pas tel mystique mémorial qui avait à jamais scellé pour eux une date sacrée.