A cet esprit de discernement, on
peut comparer Vesprit de netteté, que Pascal s'efforce d'inculquer dans le premier fragment.
réponses aux objections qu'on y peut faire, et toute l'économie de l'ouvrage; au lieu qu'en l'autre ce soient des paroles mortes, et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stérile qui les a reçues en vain ? Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas delà même sorte; et c^est pourquoi l'incomparable auteur àeVJrt de conférer " s'arrête avec tant de soin à faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d'un homme, par l'excellence d'un bon mot qu'on lui entend dire : mais, au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne, qu'on pénètre, dit-il, l'esprit d'où il sort ; qu'on tente s'il le tient de sa mémoire ou d'un heureux hasard; qu'on le reçoive avec froideur et avec mépris, afin de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas à ce qu'il dit l'estime que son prix mérite : on verra le plus souvent qu'on le lui fera désavouer sur l'heure, et qu'on le tirera bien loin de cette pensée, meilleure qu'il ne croit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur; comment, par où, jusqu'où il la possède : autrement, le jugement précité sera jugé téméraire.
Je voudrais demander à des personnes équitables si ce principe : La matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser, et celui-ci : Je pense, donc je suis, sont en eftet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin, qui a dit la même chose douze cents ans auparavant ^.
En vérité, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en faire
1. Montaigne (£«., III, 8), qui va précisément lui suggérer plu? d'une expression (souder, logé en son auteur, etc.)
2. « Je ne crains pas ici les arguments des académiciens disant : Mais si vous vous trompez? Car si je me trompe, j'existe., En effet celui qui n'existe pas ne peut pas se tromper. »
(S. Aug., De Civ. Dei, XI, 26; Cf. So- UL, II, 15.) Descartes remercia Arnauld de lui avoir signalé ces analogies, en ajoutant qu'il s'en serait prévalu, s'il les avait connues plus tôt.
On ne pouvait revendiquer le mérite de l'originalité avec plus de justice, et, en même temps, avec plus d'esprit.
un principe ferme et soutenu d'une physique ' entière, comme Descartes a prétendu le faire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ces écrits d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.
Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot, et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il l'a appris, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante, qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité.
Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées; Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire lui-même à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu'ensuite quelques autres, les ayant ouï estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en connaître l'excellence; et c'est alors que la différence d'un même mot en diverses bouches paraît le plus.
C'est de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force ; et ainsi, en les mettant à l'aventure, parmi celles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de là qu'ils ^ aient entré dans l'esprit de la géométrie ; et je serai bien éloigné, s'ils n'en donnent pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant, de les mettre en parallèle avec cette science, qui apprend la véritable méthode de conduire la raison. Mais je serai au contraire bien disposé à les en exclure, et presque sans retour. Car de l'avoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est renfermé làdedans, et, au lieu de suivre ces lumières, s'égarera perte de vue après des recherches inutiles, pour courir à ce que celles-là offrent et qu'elles ne peuvent donner, c'est véritablement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et 3 bien plus que si l'on avait manqué de les suivre parce qu'on ne les avait pas aperçues.
La méthode de ne point errer est recherchée de tout le
I. Au sens des anciens : la science du monde et de l'âme, considérés dans leur nature.
2. Ils = les logiciens, compris, paf syllepse, dans le mot logique.
}. Suppl. : et le montrer.
monde. Les logiciens font profession d'y conduire; les géomètres seuls y arrivent, et, hors de leur science et de ce qui l'imite, il fi'y a point de véritables démonstrations. Tout l'art en est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dits; ils suffisent seuls, ils prouvent seuls ; toutes les autres régies sont inutiles ou nuisibles. \'oilà ce que je sais par une longue expérience de toutes sortes de livres et de personnes.
Et sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces régies, parce qu'ils les avaient en efTet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses, dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui, cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu'ils n'en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable aussi bien que celui qui, sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l'on recherche, et pour laquelle on ne jetait pas tout le rer^te.
Le défaut d'un raisonnement faux est une maladie qui se guérit par ces deux remèdes '. On en a composé un autre d'une infinité d'herbes inutiles, où les bonnes se trouvent enveloppées, et où elles demeurent sans effet, par les mauvaises qualités de ce mélange. Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnements captieux, ils ont inventé des noms barbares, qui étonnent ceux qui les entendent ;'et au lieu qu'on ne peut débrouiller tous les replis de ce nœud si embarrassé qu'en tirant l'un des bouts que les géomètres assignent, ils en ont marqué un nombre étrange d'autres où ceux-là se trouvent compris sans qu'ils sachent lequel est le bon. Et ainsi, en nous montrant un nombre de chemins diftérents qu'ils disent nous conduire où nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent (il f;iut savoir les marquer en particulier), on prétendra que la géométrie, qui les assigne certainement ne donne que ce qu'on avait déjà des autres, parce qu'ils donnaient en effet la même chose et davantage; sans prendre garde que ce présent perdait son prix par son abondance, et qu'il était en ajoutant.
Rien n'est plus commun que les bonnes choses, il n'est question que de les discerner ; et il est certain quelles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le monde, mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est univer-
r. DéfiuJr les' termes et substituer mentalement la définition au défini
sel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s élève pour y arriver, et on s'en éloigne ; il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu'ils auraient pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.
Je ne fais donc pas de doute que ces règles, étant les véritables, ne doivent être simples, naïves, naturelles, comme elles le sont. Ce n'est pas harhnra et baralipton ' qui forment le raisonnement. Il ne faut pas guinder l'esprit; les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. Et l'une des raisons principales qui éloignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances du véritable chemin qu'ils doivent suivre, est l'imagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières : ces noms-là leur conviennent mieux ; je hais ces mots d'enflure ^
I. Mots mnémotechniques, qui expriment certains modes du syllogisme.
2 Cf. Montaigne : « On a grand tort de la peindre (la philosophie) inaccessible aux enfants, et d'un visage renfrogné, sourcilleux et terrible...
La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante...
C'est baroco et btiraliptoii qui rendent leurs suppôts ainsi crottés et enfumés. » (Ess., I, 25.) Tout en imitant Montaigne. Pascal garde une verve et une originalité qui témoignent comment ces principes de sa rhétorique étaient, selon son expression, logés en lui ei jusqu'où il les possédait. On ne voit rien à mettre en parallèle que les plus belles pensées de Pascal lui-même sur l'éloquence et le style.
(Pens., VI, 52; VII, 28, 34, etc.)Ces réflexions sur VEsprit géométrique étaient-elles destinées, comme on l'a récemment conjecturé, à servir de préface à un Traité de Géométrie que Pascal entreprit, à la prière d'ArnauId, et qu'il jeta finalement au feu, le trouvant moins clair que les Nouveaux
Eléments de Géométrie composés alors par son ami ? Rien n'empêche de l'admettre, sans qu'on en doive conclure néanmoins que les fragments sur l'Esprit géométrique sont postérieurs à l'Entretien sur Epictéte et Montaigne. On peut supposer, en effet. qu'Arnauld demanda ce travail à Pascal, dans les derniers mois de l'année 1654, alors que le grand géomètre, encore dans le monde, faisait à sa sœur Jacqueline de si fréquentes visites au parloir de P. R. Entre l'admirateur fervent de la géométrie, disciple avoué de Montaigne et de Descartes, et l'auteur sévèrement chrétien de l'Entretien avec M. de Saci, on ne peut méconnaître une certaine distance intellectuelle et morale : elle n'a été franchie que pendant les premiers temps qui suivirent sa conversion, et le travail intérieur que provoqua cette crise rapide mais profonde n'a p.is laissé de se trahir en plus d'une page de l'écrit que nous continuerons de regarder comme le dernier des opuscules philosophiques et le préambule immédiat des Pensées.