AVEC M. DE SACI SUR ÉPICTÈTE ET MONTAIGNE
M. Pascal vint aussi, en ce temps-là^ demeurer à Port-Royal des Champs. Je ne m'arrête pointa dire qui était cet homme, que non seulement toute la France, mais que toute l'Europe a admiré. Son esprit toujours vif, toujours agissant, était d'une étendue, d'une élévation, d'une sûreté, d'une pénétration et d'une netteté au delà de ce qu'on peut croire5... Cet homme admirable, enfin, étant touché de Dieu, soumit cet esprit si élevé au joug de Jésus-Christ, et c^ cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait. M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à Port-Royal, où M. Arnauld lui prêterait le collet* en ce qui regarde les autres sciences 4, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put se dispenser de le voir par honnêteté, surtout en ayant été prié par M. Singlin ; mais les lumières saintes qu'il tiouvait dans l'Écriture et les Pères lui firent espérer qu'il ne serait pas ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmait néanmoins et enlevait tout le monde. Il trouvait en effet tout ce qu'il disait fort juste, mais il ny avait rien de nouveau. Il avouait avec plaisir
1. Cet Entretien est tiré des Mémoires de Fontaine, le secrétaire de M. de Saci ; la profondeur des idées, la vigueur et le mouvement du style font croire que Fontaine s'est borné à rassembler des notes rédigées par Pascal lui-même avant cette conférence. Quatre autres sources peuvent servir à l'établissement du texte : le texte imprimé du P. Desmolets (1726), le ms. de la Mazarine, le ms.
de Sainte-Beuve et le ms. publié par M. Gazier (1895).
2. Au commencement de 1655, très peu de temps par conséquent après la conversion de Pascal. Si l'on tenait à voir dans cet Entretien le système général et le plan de son Apologie de la Religion, il faudrait en conclure que sa pensée est restée inactive
depuis lors, et que plusieurs années de travail n'ont pas modifié ses première > vues sur ce sujet. Peut-être vaut-il mieux considérer ce parallèle d'Epictète et de Montaigne comme une des Pensées qui, à tour de rôle, ont occupé plus ou moins fortement son esprit, et rattacher ces pages aux fragments que lui a inspirés en particulier l'étude des philosophes.(Cf. Art.MlI .)
3. Portrait rapide mais fidèle du génie de Pascal : activité intense et continue, profondeur et vaste portée de k pensée, lucidité incomparable de l'esprit.
4. Arnaud n'était pas moins versé dans la géométrie que dans la théologie scolastique, et il passait pour êtrt aussi profond philosophe que controversiste habile.
la force de son esprit et de ses discours. Tout ce que M. Pascal lui disait de grand, il l'avait vu avant lui dans saint Augustin, et, faisant justice à tout le monde, il disait : M. Pascal est extrêmement estimable en ce que, n'ayant point lu les Pères de l'Église, il avait de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu'ils avaient trouvées. Il les trouve surprenantes, disait-il, parce qu'il ne les a vues en aucun endroit; mais, pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres. Ainsi, ce sage ecclésiastique trouvant que les anciens n'avaient pas moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenait, et estimait beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin '.
La conduite ordinaire de M. de Saci, en entretenant les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S'il voyait, par exemple, M. Champ.igneî, il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M. Hamon^, il l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient ou la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disaient tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui sers-ait pour passer auss'tôt à Dieu et pour y faire passer les autres 4. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fond et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Ëpictète et Montaigne, et il lui fît de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond.
« Épictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde qui a mieux connu les devoirs de Ihomme. Il veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet >, qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout avec justice; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une très grande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures et préparera son esprit à souffrir paisi-
1. Dédaigneux de la philosophie ancienne, M. de Saci, le directeur de Port-Royal, rapporte tout à s.iint Augustin, sans se demander si toutes ses doctrines sont également originales.
2. L'auteur de l'admirable tableau du Louvre où l'on voit représentées à genoux deux religieuses de P. R., sa fille et la mère Agnès.
3. Le médecin de P. R. . qui assista plusieurs religieuses à leurs derniers moments et composa pour elles d'admirables épitaphes latines.
4. On a noté le même trait de saint François de Sales, et l'on sait que ce fut aussi le procédé de Socrate ; mais tandis que celui-ci n'y vovait qu'un moyen de parvenir à la connaissance de soi-même, les saints se faisaient ainsi des créatures « comme une échelle pour atteindre le Créateur ».
5. Dieu tient-il autant de place dans la philosophie d'Epictète ? Il semble que le devoir y soit moins le respert de la volonté divine que le sentiment de la dignité humaine.
blement les événements les plus fâcheux. Ne dites jamais, dit -il [,E^yBip., il]. J'ai perdu cela; dites plutôt, Je l'ai rendu. Mon fils est mort , je l'ai rendu. Ma femme est morte, je l'ai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me l'ôte est un nuchant homme, dites - vous . De quoi vous mettez -vous en peine, par qui celui qui vous l'a prêté vous le redemande? Pendant qu'il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il, désirer que ces choses qui se font, se fassent comme vous voulez; mais vous devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font. Souvenez-vous, dit-il ailleurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez le personnage d'une comédie, tel qu'il plaitau maître de vous le donner. S'il vous le donne court, jouez-le court; s'il vous le donne long, jouez-le long : s'il veut que vous contrefesiez le gueux, vous le devez faire avec toute la naïveté qui vous sera possible; ainsi du reste. C'est votre fait de jouer bien le personnage qui vous est donné; mais de le choisir, c'est le fait d'un autre. Ayez tous les jours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables; et jamais vous ne penserez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès'.
« Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble, qu'il cache ses bonnes résolutions, surtout dans les commencements, et qu'il les accomplisse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire^. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre.
« Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu le devoir de rhomme.
« J'ose dire qu'il méritait d'être adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance, puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi, comme il était
I. La morale d'Épictète simule l'ascétisme, en soumettant l'homme à de dures épreuves morales et même physiques ; mais son seul dessein est de 1 "-tifier la volonté.
?. Est-ce bien de l'humilité ? Tan-
dis que le chrétien cache ses bonnes œuvres parce qu'il sait que le mérite lui en est étranger, le stoïcien cèle ses bonnes actions pour échapper aux éloges qui entraveraient peut-être sa liberté.
terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. Il dit que Dieu a donné à l'homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obligations • ; que ces moyens sont toujours en notre puissance : qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir, puisque Dieu nous les a données à cette fin; qu'il faut voir ce qu'il y a en nous de libre; que les biens, la vie, l'estime ne sont pas en notre puissance et ne mènent donc pas à Dieu; mais que l'esprit ne peut être forcé de croire ce qu'il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse : que ces deux puissances sont donc libres, et que c'est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits; que l'homme peut par ces puissances parfaitement connaître Dieu, et l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses vices, acquérir toutes les vertus, se rendre saint ainsi et compagnon de Dieu ^. Ces principes d'une superbe diabolique le conduisent à d'autres erreurs, comme : que l'àme est une portion de la substance divine ?, que la douleur et la mort ne sont pas des maux; qu'on peut se tuer quand on est si persécuté qu'on peut croire que Dieu appelle, et d'autres encore.
« Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, monsieur, que je vous parle +, étant né dans un Etat chrétien, il fait profession de la religion catholique, et en cela il n'a rien de particulier. Mais comme il a voulu chercher quelque morale que la raison devrait dicter sans la lumière de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition; et ainsi, en considérant l'homme destitué de toute révélation, il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans un doute universel et si général, que ce doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire s'il doute î et doutant^ même de cette dernière supposition, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et
1. Pascal pense avec saint Augustin que nos obligations dépassent nos moyens naturels d'action, et que notre fin est trop haute pour ne pas exiger un secours divin.
2. En prêtant à Épictète ce langage tout chrétien, Pascal semble oublier que le Dieu du stoïcisme n'est autre que l'âme du monde, ou, pour mieux dire, le cosmos lui-même.
j. C'est moins la conseiueuce,
qu'un des principes de la doctrine stoïcienne.
4. Parler de Montaigne à celui qu'on a pu regarder comme le plus timoré des jansénistes, l'entreprise n'est pas médiocrement hardie et vaut bien cette excuse.
5. Ent. : Montaigne doute de son doute, et ainsi son doute s'emporte lui-même.