V. Cji
sans repos; s'opposant également à ceux qui assurent que tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas, parce qu.'il ne veut rien assurer '. C'est dans ce doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, et qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. Car s'il dit qu'il doute, il se trahit, en assurant au moins qu'il doute, ce qui étant formellement contre son intention, il n"a pu s'expliquer que par interrogation; de sorte que ne voulant pas dire : Je ne sais, il dit : Que sais-je? dont il fait sa devise, en la mettant sous des balances qui, pesant les contradictions, se trouvent dans un parfait équilibre : c'est-à-dire qu'il est pur pyrrhonien. Sur ce principe roulent tous ses discours et tous ses Essais ; et c'est la seule chose qu'il prétend bien établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que, les apparences étant égales de part et d'autre, on ne sait où asseoir sa créance.
« Dans cet esprit, il se moque de toutes les assurances; par exemple, il combat ceux qui ont pensé établir dans la France un grand remède contre les procès par la multitude et par la prétendue justesse des lois : comme si l'on pouvait couper la racine des doutes d'où naissent les procès, et qu'il y eût des digues qui pussent arrêter le torrent de l'incertitude et captiver les conjectures! C'est là que, quand il dit qu'il voudrait autant soumettre sa cause au premier passant, qu'à des juges armés de ce nombre d'ordcmnances, il ne prétend pas qu'on doive changer l'ordre de l'Etat, il n'a pas tant d'ambition; ni que son avis soit meilleur, il n'en croit aucuns de bons. C'est seulement pour prouver la vanité des opinions les plus reçues; montrant que l'exclusion de toutes lois diminuerait plutôt le nombre des différends que cette multitude de lois qui ne sert qu'à l'augmenter, parce que les difficultés croissent à mesure qu'on les éclaire; que les obscurités se multiplient par les commentaires; et que le plus sûr
I. De même que tout à l'heure, par la rigueur hardie dont il traduisait la prose d'Ëpictète, Pascal rendait
de même ici, par la molle souplesse Je son stj'k, il égale et fait comprendre la fluidité de cette sagesse ondoyante
sensible l'austère àpreté du stoïcisme, 1 et subtile.
moyen pour entendre le sens cf un discours est de ne le pas examiner et de le prendre sur la première apparence : si peu qu'on l'observe, toute la clarté se dissipe '. Aussi il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant librement sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les régies de la raison, qui n'a que de fausses mesures, ravi de montrer par son exemple les contrariétés dun même esprit. Dans ce génie tout libre, il lui est entièrement égal de l'emporter ou non dans la dispute; ayant toujours par l'un ou par l'autre exemple, un moyen de faire voir la faiblesse des opinions; étant porté avec tant d'avantage dans ce doute universel, qu'il s'y fortifie également par son triomphe et par sa défaite 2.
« C'est dans cette assiette, toute flottante et chancelante qu'elle est, qu'il combat avec une fermeté invincible les hérétiques de son temps, sur ce qu'ils s'assuraient de connaître seuls le véritable sens de l'Ecriture; et c'est de là encore qu'il foudroyait plus vigoureusement l'impiété horrible de ceux qui osent assurer que Dieu n'est point. Il les entreprend particulièrement dans l'Apologie de Raymond de Sebonde; et les trouvant dépouillés volontairement de toute révélation et abandonnés à leurs lumières naturelles, toute foi mise à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet Etre souverain qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent véritablement aucune des moindres choses de la nature! Il leur demande sur quels principes ils s'appuient; il les presse de les montrer. 11 examine tous ceux qu'ils peuvent produire et y pénétre si avant, par le talent où il excelle, qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus éclairés et les plus fermes. Il demande si l'àme connaît quelque chose et si elle se connaît elle-même; si elle est substance ou accident, corps ou esprit; ce que c'est que chacune de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit de l'un de ces ordres; si elle connaît son propre corps, ce que c'est que matière, et si elle peut discerner entre l'innombrable variété d'avis
1. Le me'lleur moj'eti de s'entendre, c'est donc, d'après Montaigne, ûe ne pas beaucoup s'expliquer.
2. Le libre génie de Âlont^igue n'a jamais été plus finement dépeint, et
l'on ne pouvait mieux démêler l'idée fondamentale des Essais, qui est d envelopper dans un égal scepticisme les princfpisde la raison et les préjugés de la coutume.
qu'on en produit '; comment elle peut raisonner, si elle est matcrielle; et comment elle peut être unie au corps particulier et en ressentir les passions, si elle est spirituelle : quand a-t-elle"commencé d'être, avec le corps ou devant, ou si elle finit avec lui ou non; si elle ne se trompe jamais; si elle sait qu'elle erre, vu que l'essence de la méprise consiste à ne la pas connaître; si dans ses obscurcissements elle ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six qu'elle sait ensuite que c'est cinq; si les animaux parlent, raisonnent, pensent, et s'ils peuvent décider ce que c'est que le temps, ce que c'est que l'espace ou étendue, ce que c'est que le mouvement, ce que c'est que l'unie, qui sont toutes choses qui nous environnent et entièrement inexplicables; ce que c'est que la santé, maladie, vie, mort, bien, mal, justice, péché, dont nous parlons à toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons et qu'on appelle axiomes ou notions communes, parce qu'elles sont conformes dans tous les hommes, et conformes dans la vérité essentielle. Et puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Etre tout bon nous les a donnés véritables en nous créant pour connaître la vérité, qui saura sans cette lumière si, étant formés à l'aventure, ils ne sont pas incertains, ou si, étant formés par un être faux et méchant, il ne nous les a pas donnés faux afin de nous séduire? montrant par là que Di.u et le vrai sont inséparables, ou que si l'un est ou n'est pas, s'il est incertain ou certain, l'autre est nécessairement de même ^. Qui sait donc si le sens commun, que nous prenons pour juge du vrai, en a l'être de celui qui l'a crée 5? De plus, qui sait ce que c'est que vérité, et comment peuton s'assurer de la voir sans la connaître? Qui sait même ce que c'est qu'être, qu'il est impossible de définir, puisqu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait pour l'expliquer, se servir d'abord de ce mot-là même, en disant : C'est? Et puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même être4, ni expliquer