En= là-dess'js, à ce propos
2 . Ce n'est pas Montaigne à la vérité, c'est Descartes qui, avec cetie rigueur de dialectique, fait dépendre de l'existence de Dieu la certitude de nos facultés.
3. tint. : a l'être d'un juge, est réellement un juge, par le fait de celui qui l'a créé.
4. Cette critique pénétrante des notions fondamentales de l'intelligence, ce n'est pas à la vérité dans les Essais qu'il faut la chercher, c'est dans les Pensées et, un siècle plus tard, dans la Critique de la Raison pure
l'idée que nous nous en formons; comment nous assureronsnous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'avons d'autre marque que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes? car ils peuvent bien être différents et conduire néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux.
« Enfin il examine si profondément toutes les sciences et la géométrie, dont il montre l'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point, comme d'étendue, de mouvement, etc.; et la physique en bien plus de manières, et la médecine en une infinité de laçons; et l'histoire, et la politique, et la morale, et la jurisprudence, et le reste : de telle sorte que l'on demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à. présent que dans quelques songes dont nous ne nous éveillons qu'à la mort et pendant lesquels nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins, il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée et la met par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu'elle ignore % la menaçant, si elle gronde, delà mettre au-dessous de toutes, ce qui est aussi facile que le contraire; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour remarquer sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte insolence. »
M. de Saci, se croyant vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue, il se disait en lui-même les paroles de saint Augustin : O Dieu de vérité! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? Il plaignait ce philosophe qui se piquait, se déchirait de toutes parts des épines qu'il se formait, comme saint Augustin dit de luimême lorsqu'il était en cet état. Après donc une assez longue patience, il dit à M. Pascal :
« Je vous suis obligé, monsieur; je suis sûr que si j'avais longtemps lu Montaigne, je ne le connaîtrais pas autant que je fais depuis cet entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on ne le con-
I. Si ce raisonnement ne se trouve 1 fii-fl/i n'entend pas être moins bon pas dans Montaigne, il est bien le I catholique que parfait pyrrhonien. fond de sa pensée : l'auteur des |
1. L que par les récits que vous faites de ses écrits; et il pourrait dire avec saint Augustin : Ibi me vide, attende. Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes '. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fond d'humilité et de piété. On pardonnerait à ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait académiciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant chez les chrétiens pour une folie? C'est le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire après lui de Montaigne : 11 met dans tout ce qu'il dit la foi à part; ainsi nous, qui avons la foi, devons de même mettre à part tout ce qu'il dit. Je ne blâme point l'esprit de cet auteur, qui est un grand don de Dieu ; mais il pouvait s'en servir mieux, et en faire plutôt uu sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un bien, quand on en use si mal? Qiiid proderat, etc.? dit de lui-même ce saint docteur avant sa conversion. Vous êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de ces personnes qu'on appelle des docteurs, plongés dans l'ivresse de la science, qui ont le cœur vide de la vérité. Dieu a répandu dans votre cœur d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouvez dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce plaisir dangereux, a jucunditate pestifera, dit saint Augustin, qui rend gr.îces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop les vanités. Saint Augustin * est d'autant plus croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments ; et comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute universel qu'il combat les hérétiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute des académiciens que saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à cette vanité, qu'il appelle sacrilège, et fit ce qu'il dit de quelques autres ; il reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de ne pas nous laisser séduire par ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain agrément qui enlève : on croit quelquefois les choses véritables, seulement parce qu'on les dit éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, que l'on sert en de beaux plats ; mais ces viandes, au lieu de nourrir le cœur, elles le séduisent. On ressemble alors à des gens qui dorment et qui croient manger en dormant : ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu'ils étaient.
M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses semblables : sur quoi M. Pascal lui dit que, s'il lui faisait compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvait lui dire sans compliment qu'il possédait
I. Critique très fine de l'exposé de Pascal : le grand reproche qu on peut faire à ce résumé des Essais, c'est de tormer un système plus rigoureux et mieux encliaîné que l'original luimême.
2. La répétition devient à la longue presque plaisante : c'est le cas de dire avec Sainte-Beuve que « M. de Saci est à cheval sur son saint Augustin. » (Cf. Conf., III, 6; IV, 16; V, 4; VII, 20, etc.)
OPLSCCLES PHILOSOPHIQ.UES
bien miea-; saint Augustin, et qu'il le savait bien mieux tourner, quoiqi e peu avantageusement en faveur de M. Montaigne. 11 lui parut être extrêmement édifié de la solidité de tout ce qu'il venait de lui représenter ; cependant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et lui dit :
« Je VOUS avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, qui, de la société avec Dieu, où il s'élevait par les maximes de la seule raison ', le précipite dans la nature des bêtes ^ ; et j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant disciple de l'Église par la foi, il eût suivi les règles delà morale, en portant les hommes, qu'il avait si utilement humiliés, à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître.
« Mais il agit, au contraire, de cette sorte en païen. De ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans l'incertitude, et considérant bien combien il y a que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres ; et demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur les sujets, de peur d'y enfoncer en appuyant; et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides, que, quelque peu qu'on serre la main, ils s'échappent entre les doigts et la laissent vide. C'est pourquoi il suit le rapport des sens et les notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fit violence pour les démentir, et qu'il i ne sait s'il gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse et qu'il ne veut pas résister pour la même raison, mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvements naturels de crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on accuse d'être mauvais, quoique la
I. « Ne sais-tu pas d'où tu es venu ? demande Épictète à son disciple. Tu es un fragment de la di /ir.ité : c'est un Dieu que tu portes partout, et tu n'en sais rien, malheureux! » C'est ce que Pascal appelle le langage d'une superbe diabolicjue, et ce qu'il s'applaudit, avec une joie quelque
peu farouche, mais combien éloquente, de voir invinciblement froissé, par les armes de la seule raison naturelle dans le livre de Montaigne.
2. Var. : « par les maximes des iiihlcsAe précipite dans la nature des bètes par celles des prétendus esprits forts. » (Ms. Gazier.)
nature parle au contraire '. Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite ; il agit comme les autres hommes ; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que, les vraisemblances étant pareillement d'un et d'autre côté, l'exemple et la commodité sont les contrepoids qui l'entraînent.
« Il suit donc les mœurs de son pays, parce que la coutume l'emporte ; il monte sur son cheval, comme un homme qui ne serait pas philosophe, parce qu'il le souffre, mais sans croire que ce soit de droit, ne sachant pas si cet animal n'a pas, au contraire, celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque violence pour éviter de certains vices, et même il a gardé la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres; mais si celle qu'il prendrait surpasse celle qu'il évite, il y demeure en repos, la régie de son action étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé, et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher^ : fantôme, à ce qu'il dit, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait là autre chose, avec un travail continuel, que de chercher le repos, où elle n'arrive jamais. La sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée, et, pour ainsi dire, folâtre; elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peines, que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il dit lui-même '.
« Je ne puis pas vous dissimuler, monsieur, qu'en lisant cet auteur et le comparant avec Épictéte, j'ai trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus illustres défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde et les seules conformes à la raison, puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes,
1. Ent. : en sens contraire. C'est ainsi que du scepticisme de Montaigne découle nécessairement, d'après Pascal, une morp.le épicurienne.