VIE DE PASCAL XII
Faut-il maintenant, comme on l'a prétendu, attribuer la conversion de Pascal à l'accident qu'il avait éprouvé au pont de Neuilly, lorsque les chevaux de son carrosse s'étaient subitement emportés et avaient failli le précipiter dans le fleuve LMais ce fait, qui remonterait d'ailleurs au mois d'octobre précédent, est lui-même d'une autorité douteuse, et rien n'est plus notoirement faux que la légende à laquelle il a donné lieu. L'abîme que Pascal aurait vu constamment ouvert à ses côtés et qui, d'après Voltaire, aurait fini par troubler sa raison, a simplement été inventé par l'abbé Boileau, pour rassurer une bonne dame affligée de quelques hallucinations. En réalité, cette grande crise de conscience, préparée par les fréquentes visites que Pascal faisait alors à sa sœur Jacqueline au parloir de Port-Royal, fut , comme la première de ses deux conversions, déterminée par la parole austère et pénétrante de M. Singlin. A cette question qui. résumait tout le sermon du 21 novembre : « Avez-vous le droit dej vous engager dans le monde, sans être assuré que Dieu vous y appelle ? » Pascal comprit l'imprudence d'un plus long partage entre le monde et Dieu, et si l'on était étonné des ravissements d'esprit' qui accompagnèrent sa décision suprême, on n'aurait qu'à se rappeler de quel ton d'extase Descartes racontait certaines de ses découvertes, dont il ne croyait pouvoir remercier le ciel que par un pèlerinage à la Vierge de Lorette. Ce serait être bien étranger aux choses de l'âme que de croire avec les encyclopédistes que Pascal' n'a pu sans quelque atteinte de folie connaître de ces heures inoubliables où tout devient transparent pour l'âme, et où le cœur,, enivré de lumière et d'harmonie, semble vivre véritablement de la vie éternelle. S'il était après cela nécessaire d'opposer un dernier argument à ceux qui ont prétendu découvrir dans la conversion de Pascal des traces d'exaltation et de démence, il suffirait de citer le chef-d'œuvre d'ironie froide et de subtile discussion qui l'a suivie. On a pu comparer les Provinciales à une campagne savamment concertée où tous les coups sont calculés par un tacticien de génie : le moven de supposer que ces prudentes manœuvres, cette stratégie cauteleuse, ces adroites embuscades furent l'œuvre non d'un esprit lucide et sûr de lui à faire peur, mais d'un dément et d'un halluciné ?
: Les Provinciales. — Le duc de Liancourt, un ami des solitaires de Port-Royal, s'était vu refuser l'absolution par son confesseur, le curé de Saint-Sulpice, parce qu'il faisait élever sa petite-fille à Port- Royal des Champs. Le docteur Arnauld, disciple de Saint-Cyran,
écrivit à ce sujet deux lettres qui irritèrent au plus haut point les adversaires du jansénisme et furent menacées d'une censure en Sorbonne. Le parti se résolut alors d'en appeler de la sentence des ■docteurs au jugement du public. Un essai de factum, rédigé par Amauld dans le style théologique qui lui était ordinaire, n'ayant obtenu des solitaires eux-mêmes qu'un accueil très froid, le docteur se tourna tout à coup vers Pascal, alors en retraite à Port-Royal : Vous qui êtes jeune, lui dit-il, qui êtes curieux, c'est-à-dire bel esprit, vous devriez faire quelque chose. Le lendemain Pascal apportait la première des Lettres au Provincial, et l'on devine si l'applaudissement fut unanime Les petites Lettres se succédèrent ainsi au Bombre de dix-neuf, du mois de janvier 1656 au mois de mars 1657. Publiées dans le plus grand secret et sous le voile du pseudonyme Louis de Montalte (de la Haute-Montagne, à savoir du Puyde-Dôme), elles furent répandues partout avec une habileté extraordinaire, et l'on connaît l'aventure du lieutenant de police venu pour visiter la maison où elles s'imprimaient et, après de longues et vaines recherches, trouvant dans son carrosse des paquets encore tout humides de la feuille qu'on venait de tirer. Dévorées avec avidité, elles passionnèrent le public tout entier pour les questions les plus abstruses de la théologie dogmatique comme pour les problèmes les plus épineux de la morale, et de tous les bons esprits du siècle il n'en fut peut-être pas un seul qui n'enviât à Boileau son heureuse repartie au jésuite qui le pressait de nommer le plus parfait ■chef-d'œuvre de notre langue : « Mon Père, ce sont les Provinciales. »
rriù- Certes il faut regretter dans cette œuvre de polémique et même, si l'on veut, de chicane théologique, non seulement plus d'une erreur de détail, plus d'une citation inexacte, mais un ensemble de vues singulièrement contestables -Qui peut nier, en effet, qu'il n'y ait eu quelque injustice à faire tomber dans le décri cette indispensable science de la casuistique qui fait le fond de la morale aussi bien que de l'histoire, du drame même aussi bien que de la psychologie IQui ne reconnaît encore que c'est se faire de la morale chrétienne une idée bien étroite que de se refuser à la distinguer de la morale ascétique et de ne pas vouloir admettre les nuances très légitimes qui distinguent par exemple le duel du guet-apens ou même le péché d'ignorance du péché d'habitude LQui n'admet enfin que, sur la question de savoir si les doctrines jansénistes étaient réellement condamnées, la distinction du fait et du droit, plaidée par Pascal, a justement paru aux yeux de Bossuet une vaine argutie, et que Pascal