Montaigne, pour montrer quelles
petites causes peuvent avoir les plus grands événements, avait dit de même : « Les pouils sont suffisants pour faire vacquer la dictature de Sylla. » {Ess., Apol.) L'exemple de Cromwell, le Sylla moderne, était d'un intérêt autrement vif et actuel.
5. Charles II ne fut rétabli qu'en 1660, deux ans avant la mort de Pascal ; la maladie n'avait donc pas encore interdit tout travail à l'auteur des Pensées. — On a fait remarquer ici que Cromwell, qui d'ailleurs est mort de la fièvre et non de la gravelle, ne manifesta jamais d'intentions conquérantes contre la chrétienté ni contre Rome. Quel qu'ait été le genre de mort de Cromwell, il suffit pour l'argumentation de Pascal que la plus petite cause ait pu délivrer l'Europe de la terreur qu'il inspirait et dont témoigne encore si visiblement VOraison funèbre de la Reine d'Angleterre.
6. Il = l'homme. On va montrer son impuissance naturelle à fonder une juste et solide organisation sociale.
veut gouverner? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier? Quelte confusion! Sera-ce sur la justice? Il l'ignore.
Certainement, s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les moeurs de son pays; l'éclat de la véritable équité aurait assujéti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands et des Indiens^ On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence 2. Un méridien décide de la vérité; en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent; le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime?. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà4.
Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes,
Pascal avait vu les ravages de la guerre de Trente ans, les troubles de la Fronde, son père menacé de la Bastille par Richelieu, de la ruine par les vanu-pieds de Normandie, plus tard ses amis de Port-Royal persécutés et traqués par le pouvoir civil : on ne s'étonnera donc pas s'il parle moins en philosophe qu"en historien, et si pour dénoncer les aberrations de la justice sociale il emploie telles expressions que ne souscrirait sans doute par un théologien raisonnant sur des principes abstraits.
1. Pascal résume et enchaîne avec une rigueur systématique les idées de Mont:iigne sur la/;iS(ia' : « Si l'homme en connaissait (une) qui eût corps et véritable essence, il ne l'attacherait pas à la condition des coutumes de cette contrée ou de celle-là... Ce ne serait pas de la fantaisie des Perses ou des Indes que la vertu prendrait sa forme. » (Ess., Apol.). Pascal s'est contenté d'ajouter les caprices dfs Allemands, peut-être par allusion à l'influence des coutumes germaniques sur le droit moderne.