‹ Pensées (volume 2)Chapitre 32 sur 306 · Trois degrés de latitude, c'est · texte numérisé non relu

Trois degrés de latitude, c'est

précisément la distance entre Paris et Londres, dont on sait si les deux jurisprudences se ressemblent.

3. Le régicide par exemple était passé du nombre des actions glorieuses à celui des forfaits à une date qu'on pouvait fixer avec la précision d'un phénomène astronomique et que tout le monde se rappelait encore au commencement du xvii' siècle.

4. Cf. Montaigne : « Quelle bonté est-ce que je voyais hier en crédit et demain ne l'être plus et que le trajet d'une rivière fait crime}... Q.uelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà} » {Ess. Apol.) — Ajoutons que cette thèse déjà développée dans l'antiquité par le sceptique Carnéade avait été réfutée par Cicéron lorsque sous l'infinie variété des institutions et des coutumes il proclamait « une loi universelle, non écrite, supérieure à toutes les lois qui en émanent, loi immuable et sainte, qui n'est pas autre à Athènes, autre à Rome, autre aujourd'hui, autre demain. » {Rép., 3, 17.)

mais qu'elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils la' soutiendraient opiniâtrement, si la témérité* du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point.

Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères,

. tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien

de plus plaisant, qu'un homme ait droit de me tuer parce

qu'il demeure au delà de l'eau et que son prince a querelle

contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?

Il y a sans doute des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu ^ : Nihil aiiipUiis vostnim est; quod nostriim dicimus, artis est. Ex seuatus-consuUis et plebiscitis crimina exercent ur . Ut oliin vitiis, sic niinc îegibiis lahoramus.

De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sur' : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue : c'est le fondement mystique* de son autorité. Qui la ramène à son principe l'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit, parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi : elle est toute ramassée en soi; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger4, que, s'il n'est accou-

1. La = la justice. Ce passage est extrait presque mot pour mot de V Apologie de R. de Sebonde, et Montaigne a suggéré aussi à Pascal le souvenir des institutions lacédémoniennes, « la subtilité de desrobber, les mariages entre les proches, le meurtre des enfants, le meurtre des pères. »

2. Cette idée d'une corruption originelle est étrangère à Montaigne ; quant aux citations, elles sont simplement tirées des Essais : « Rien n'est plus notre fait ; ce que nous nous appelons notre fait est le fait de l'art. (Cic, de Tin., 5, 21.) — C'est en vertu de sénatubconsultes et de plébiscites qv 'on commet des attentats. (Sén.,E/)., 95.) — Autant nous souffrions jadis

de nos crimes, autant nous souffrons aujourd'hui de nos lois. » {Tac, Ann.,

5. Pascal transcrit encore Montaigne : « Protagoras et Ariston ne donnaient autre essence à la justice des lois que l'autorité et opinion du législateur... Thrasymachus, en Platon, estime qu'il n'y a point d'aultre droit que la commodité du supérieur...

Les Cyrénaïques, qu'il n'y a rien juste de soi, que les coutumes. » (Ess.j III,

4. Ent. : l'autorité des lois a pour fondement un mystère qu'il faut accepter sans chercher à le comprendre. La théorie et l'expression sont de Montaigne : « Les lois Se

tumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et révérence. L'art de fronder, bouleverser les États, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut d'autorité et de justice. Il faut, diton, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume injuste a abolies '. C'est un jeu sûr pour tout perdre; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dés qu'ils le reconnaissent; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs du fondement des coutumes reçues et des lois fondamentales d'autrefois -. (Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple.) C'est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper* ; et un autre, bon politique : Cum veritatem, qua Uberetur, ignorety expedit qiiod fallatur 3. Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation 4; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme

maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont lois; c'est le fondement mystique de leur autorité... Il n'est rien si lourdement et si largement faultier que les lois, ni si ordinairement. Quiconque leur obéit parce qu'elles sont justes ne leur obéit pas justement par où il doit. » {Ess., III, 15.)

1. Pascal a laissé à Montaigne la vivacité quelque peu incohérente de ses images : « Il est dangereux de les ramener (les lois) à leur naissance :

elles grossissent et s'annoblissent en roulant comme nos rivières... Voyez les anciennes considérations qui ont donné le bransle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'honneur et de révérence, vous les trouverez si légères et si délicates!.., » {Ess., Apol.)

2. Retz n'a pas tracé de la Fronde un tableau différent : « Aussitôt que le Parlement eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla. L'on chercha en s'éveillant, comme à tâtons les lois; on ne les trouva plus, on s'efïara,

on cria, on se les demanda, et dans cette agitation, les questions... d'obscures qu'elles étaient et vénérables par leur obscurité devinrent problématiques... Le peuple entra dans le sanctuaire, il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. »

(A/c')«., II, init.)

5. On demandait à Solon s'il avait donné aux Athéniens les meilleureslois : « Les meilleures, répondit-il,^ qu'ils pussent recevoir. » Platon, plus hardiment encore, dit dans la République (p. 389) qu'il est nécessaire de tromper les hommes pour les gouverner, et Varron, au témoignage de saint Augustin, tenait pour maxinie^ que, l'homme ignorant la vérité qui l'affranchirait, i! lui est utile d'être trompé. (Cf. Ess., II, 12.)

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