Ent. : la vérité que la loi n'est qu'une usurpation
authentique, éternelle, et en cacher le commencement si l'on ne veut qu'elle ne prenne bientôt fin '. ' ' ■ ■'■■ , '" ^- -""'/,
9. L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui^. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne 'pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà» ! O ridicolosissimo eroe!
10. Il y a une différence universelle et essentielle entre les actions de la volonté et toutes les autres.
La volonté est un des princioaux organes de la créance ; non qu'elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté, qui se plait à l'une plus qu'à l'autre, détourne l'esprit de comprendre les qualités de celles qu'elle n'aime pa'^ à voir : et ainsi l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté 4, s'arrête à regarder la face qu'elle aime, et ainsi il en juge par ce qu'il en voit >'.
1. Ce fragment célèbre n'est composé en quelque façon que de phrases empruntées à Montaigne. Mais tandis que Fauteur des Essais amuse sa verve en faisant une cuarge ou deux, ou, comme il dit encore, en pelotant à droite et à gauche, Pascal va droit au but avec une géométrique et inflexible rigueur. C'est le cas de rappeler le mot si juste de M. de Saci à Pascal à propos de Montaigne : « Cet homme avait de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a. par Venchainement si juste que vous faites de ses principes. »
2. Cf. Montaigne : « Ce ne sont pas seulement les grands accidents qui renversent notre jugement, les moindres choses le tournetirent. » {Apologie.') Et ailleurs : « J'ai l'esprit tendu et facile à prendre l'essor; quand il est empesché à part soy, le moindre hour-
donncment de mouche Tassassincn (Ess., 3 , 1 3 .) De cet aveu plaisant que Montaigne laisse échapper avec bonhomie, Pascal va faire une arme contre la raison de l'homme.
5 . Bossuet s'écrie de même : « Nous foulons tous être de petits dieux.
Eritis sicut dii... O superbe, ô petit dieu ! » (Sur Fhonneur du monde, III.) Mais Bossuet se contente d'abaisser ici l'homme devant Dieu ; il semble que Pascal éprouve une sorte de joie sauvage à bafouer Tintelligence de ce monarque de l'univers (première rédaction de celte pensée).
^ . La métaphore est de Montaigne :
« Je fais coutumièrement entier ce que je fais, et marche tout d'une pièce. » {Ess.- i, 2.)
5. En = des choses. — Descartes avait enseigné que la croyance dépend directement de la volonté, et qu'il
11. L'imagination grossit les petits objets jusqu'à en remplir notre âme, par une estimation fantastique ; et, par une insolence téméraire, elle amoindrit les grands jusques à sa mesure, comme* en parlant de Dieu'.
12. Faiblesse. Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et ils ne sauraient avoir de titre pour montrer qu'ils le possèdent par justice, car ils n'ont que la fantaisie* des hommes- ; ni force pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie l'ôte. Nous sommes incapables et de vrai et de bien 3.
13. du'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux 4 ?
Une différente coutume en donnera, d'autres principes naturels s. Cela se voit par expérience ; et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature et à une seconde coutume 6. Cela dépend de la disposition.
Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne
est en notre pouvoir par exemple de croire ou de ne pas croire que 2 et 2 font 4. Pascal corrige cette doctrine hasardeuse avec une admirable précision. La volonté, dit-il, est maîtresse non de la croyance, mais de l'attention, et, dans le conlîit incessant des motifs de croire ou de nier, nous pouvons toujours arrêter notre pensée à tel parti plutôt qu'à tel autre et préparer ainsi au fond de nousméme sa victoire ou sa défaite. M.
Ollé-Laprune a développé cette vue dans son beau livre de la Certitude Morale.
1. Cette pensée est devenue dans Fénelon une admirable prière : « O Dieu, peu de pensées atteignent jusqu'à vous... je vous afï.iibïis, je vous diminue... quand sera-ce que je verrai ce qui est ? » {Exist. de Dieu,
2. Pascal corrige lui-même ailleurs ce que cette assertion a d'évidemment outré. (Cf. VI, 7 et 50.) C'est pour
n'avoir pas tenu compte de ce que la forme des Pensées a de tranchant et de paradoxal, que Nicole a jugé si sévèrement les vues de Pascal sur le droit de propriété. {Lettre an marquis de Scvigné, Essais de Mor., VIII.)
3. En travaillant avec tant de zèle à nous corriger de nos erreurs et de nos vices, Pascal témoigne lui-même combien il est éloigné de croire que l'erreur et le mal nous soient nécessaires.
4. Pascal semble, comme les naturalistes contemporains, ramener l'instinct à une habitude héréditaire.
5. C'est le ton, le geste même de l'entretien le plus familier : les Pensées semblent être ici et là comme des lambeaux de conversation. V. Gr., 42. ^
6. C'est ainsi par exemple que l'habitude crée en nous des besoins factices mais impérieux, et que l'usage des plaisirs les rend aussi indispensables qu'insipides.
s'efface. Quelle est donc cette nature, sujette à être effacée ? La coutume est donc une seconde nature, qui détruit la première. Mais qu'est-ce que nature ? pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume', comme la coutume est une seconde nature -.
14. Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan était sur de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi 5 qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage 4, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer dans de tels malheurs en effet*. Et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tout différents, et qu'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité > ; qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement ê, comme quand on voyage ; et alors on dit: lime semble que je rêve , car la vie est un songe un peu moins inconstant 7.
1. On reconnaît ici le problème tant de fois agité par les évolutionnistescontemporains: ce qu'on appelle nature, loin d'être premier et irréductible, ne serait-ce pas en définitive une séné d'acquisitions fixées par l'habitude et transmises par l'hérédité ?
2. Cest ]a définition bien connue d'Aristote. {De la Mémoire.')
3. Ce que l'expression a d'ironique n'échappera pas, si l'on se rappelle les troubles de la Fronde, dont Pascal avait été le 'émoin ému et passionné QJ. Introd.)