‹ Pensées (volume 2)Chapitre 34 sur 306 · Suppléez : des représentations de la veille · texte numérisé non relu

Suppléez : des représentations de la veille

6. Ent. : elle ne change avec brusquerie que rarement, par es. en voyage.

7. Ce ne sont pas seulement des poètcb qui ont comparé la vie à un songe. Ce que Pindare disait de notre vie qu'elle est « le rêve d'une ombre», ou encore Shakespeare « que nous sommes de la matière dont on fait les rêves et que nos petites vies sont les iles du sommeil », ou enfin Calderôn, « que dans notre vie éphémère le révc et la vérité ne font qu'un », des philosophes comme Platon (Theèt., 45), Montaigne {Esi., 11, 12) et Désertes {Méthode, 4° p.) l'avaient développe à leur manière. Pascal avec

15. Contre le pjrrlionisme. Nous supposons que tous les hommes ' conçoivent de même sorte : mais nous le supposons bien gratuitement ; car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps cnanger de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot. en disant l'un et l'autre qu'il s'est mù ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée ; mais cela n'est pas absolument convaincant de la dernière conviction, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative ; puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences de suppositions différentes 2,

Cela suffit pour embrouiller au moins la matière ; non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses : les académiciens auraient gagné*; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire* de la cabale* pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans une certaine obscurité douteuse 3 dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres 4.

16. Spoiigia solis. 5. Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité natu-

autant de poésie que les premiers et non moins de profondeur que les seconds rappelle ce qui caractérise le songe et le différencie de la veille, à savoir son incohérence et son absurdité : « La vie est un songe un peu moins inconstant. »

1. Les notions fondamentales de temps, d'espace, de mouvement, de nombre, d'égalité : « C'est une chose étrange, disait Pascal, qu'on ne puisse définir ces choses sans les obscurcir. » (^Barré dans le manuscrit.)

2. Ainsi, par exemple, du prétendu principe que la nature a horreur au vide et de la théorie alors toute nouvelle de la pesanteur de l'air, on tirait au temps de Pascal des conséquences toutes semblables. — On remarquera que cette hardie critique de notre faculté de connaître n'a rien à envier aux vues les plus pénétrantes

de ce qu'on nomme le suhjedivisme de Kant.

3. Les académiciens estimaient qu'on ne peut rien savoir ; les dogmatistes, qu'on peut sur certains points arriver à la certitude ; les pyrrhoniens ne savaient pas si l'on peut savoir ou non : c'est ce dernier parti que Pascal appelle une ambiguïté ambiguë, une obscurité douteuse. (Cf.

Art. VIII )

4. Elit. : Ni nos doutes ne peuvent empêcher le pyrrhonisme d'être clair, ni nos lumières ne peuvent dissiper les ténèbres qu'il répand.

5. C. à. a. taches du Soleil : elles semblent préparer son obscurcissement et nous annoncer le jour où sa lumière s'éteindra, en dépit de l'induction naturelle qui fait toujours attendre aux hommes sa clarté.

relie, comme, qu'il sera demain jour, etc. ; mais souvent la nature nous dément, et ne s'assujétit pas à ses propres régies '.

17. Contradiction est une mauvaise marque de vérité^. Plusieurs choses certaines sont contredites, plusieurs

fausses passent sans contradiction : ni la contradiction n'est marque de fausseté, ni l'incontradiction* n'est marque de vérité 5.

18. Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est la vraie sagesse de l'homme +. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis >. Mais c'est une ignorance savante qui se connaît^. Ceux d'entre eux, qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante et font les entendus ".

Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde; ceux-là ^

1 . L'induction était à peine connue du temps de Pascal : il en énonce le principe et en même temps il en fait la critique, en montrant que la conclusion du particulier au général ne saurait conférer qu'une probabilité, si haute que l'on voudra.

2. Ent. : Le fait qu'une doctrine est contredite ne prouve rien contre sa vérité.

3. Réfutation sans réplique du récent système de Lamennais : le consentement universel {V incontradiction) est le critérium de la vérité.

*4. C'était un des aphorismes de Socrate, que, pour bien juger, il faut être ignorant, et Kant a dit dans le même sens que Pascal : Le vulgaire marche d'un pas plus sûr que le philosophe, car celui-ci n'a pas un principe de plus que celui-là, et d'autre part une foule de considérations étrangères peuvent égarer son jugement.

5. Cf. Montaigne: « Il se peut dire, avecquesapparence, qu'il yaignorance abécédaire qui va devant la science, et ignorance doctorale, qui vient après la science. (£■«., i, 54.) L'ignorance qui était naturellement en nous, nous l'avons par longue étude confirmée et avérée. » (Ess., Il, 12.)

6. Absolument comme la grâce suffisante qui ne suffit pas, dans la première Provinciale.

7. Montaigne qui traite les demisavants avec -une verve si plaisamment gouailleuse, est au fond moins dur que Pascal : « Les métis, qui ont dédaigné le premier siège de l'ignorance des lettres, et n'ont pu joindre l'autre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d'autres), sont dangereux, ineptes, importuns ; ceulxcy troublent le monde. » (£î5. i, 54.)

8. Ceux-là = les demi-savants, les prétendus habiles. L'idéal politique

le méprisent, et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.

19. L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité: tout l'abuse. Ces deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences; et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour: elle s'en revanche. Les passions de l'àme troublent les sens, et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l'envi'. Mais outre ces erreurs qui viennent par accident et par un manque d'intelligence, avec ces facultés hétérogènes... (Il faut commencer par là le chapitre des Puissances trompeuses.)

20. Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n'être pas fou *. (XXIV, 71.)

21. Quand notre passion nous, porte à faire quelque chose, nous oublions notre devoir. Comme* on aime un livre, on le lit, lorsqu'on devrait faire autre chose. Mais, pour s'en souvenir, il faut se proposer de faire quelque chose qu'on hait ; et alors on s'excuse sur ce qu'on a autre chose à faire, et on se souvient de son devoir par ce mo5>en5. (XXV, i.)

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