‹ Pensées (volume 2)Chapitre 36 sur 306 · Résumé de -Montaigne {Ess., 11, 12). Cf. tnévie art · texte numérisé non relu

Résumé de -Montaigne {Ess., 11, 12). Cf. tnévie art

Le divertissement. ^^'T'V" ^^^

Ennui du fond de Tdme (/, 4). Ne pas y penser, m isèrahh consolation (/). S'oublier dans les affaires, le remuement, les occupations tiimultuaires (^', ^, id). Le jeu et non le gain ;4a chasse et non la prise; h combat et non la victoire (2. S). Les condamnés à mort (7).

1. Divfriissemeni ' . On charge les hommes, dès l'enfance du soin ue leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l'honneur de leurs amis^. On les accable d'affaires, de l'apprentissage des langues et d'exercices, et on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser 5 dés la pointe du jour. \'oilà, direz-vous4, une étrange manière de les rendre heureux! Q ue pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? Comment ! ce qu'on pourrait faire? 11 ne faudrait que leui ôter tous ces soins ; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vontJ; et ainsi on ne peut trop

1. V'jlI divertissement, Pascal entend tout ce qui disirait l'homme et le détourne de sa véritable fin, les affaires aussi bien que les plaisirs, le travail et la science aussi bien que la science et la musique. Cette théorie est déjà esquissée dans Montaigne (£«., 3, 15). Mais tandis qu'à ses yeux le divertissement n'a d'autre

.inconvénient que de troubler nos jouissances égoïstes, il est aux yeux de Pascal le plus redoutable ennemi de notre salut.

2. Cf. Montaigne : « Nos affaires ne nous donnaient pas assez de peine ; prenons encores, à nous tourmenter et rompre la teste, de ceulx de nos voisins et amis. » (Ess., i}8.) De même Êpictète blâme ceux qui se

laissent accabler d'occupations extérieures par les autres et les compare à un acteur médiocre qui se laisse charger d'un rôle au-dessus de ses forces. {Man., 23, 37.) 5. V. Gr.. 29.

4. La théorie du divertissement, avec toutes les surprises de aialect'-^ue et toutes les conséquences imprévues qu'elle renferme, se prêtait particulièrement à cette forme du dialogue si chère à Pascal.

5. La menace contenue dans ce simple mot est développée dans le sermon de Bossuet sur Vlmpènitence finale ou le Mauvais riche (1662) qui renferme une théorie complète du divertissement.

les occuper et les détourner ; et c'est pourquoi après leur avoir tant préparé d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l'employer à se divertir, à jouer, et à s'occuper toujours tout entier. (Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure' !)

2. Quand ]e m'y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la Cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en~repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher que parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j'ai pensé de plus près, et que, après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs 2, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous v pensons de prés.

Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'en imagine [un roi] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher; s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse consi-

I. Cf. Is., I, 6 et surtout, pour la vanité des occupations de riiomme, Ecclh., I, sq. : J'ai li.n le tr.ivail, j'ai haï la vie; quiconque augmente sa science augmente sa douleur, etc.

Peut-être n'aurait-il pas dû tenir moins de compte du beau texte de la Genèse : » L'Eternel plaça l'homme dans un jardin pour le cultiver, tdo^eraretiir ilhid. » (2,15.) CommeNicoie, en effet, dans une lettre célèbre au marquis de Sévigué, semble l'avoir très bien montré, il n'est pas vrai que

l'activité soit par elle-même un mal, ni même qu'elle décèle un malaise intime et comme un besoin secret de s'étourdir.

2. Remarquer le mouvement antithétique de ces deux paragraphes :

« Quand je m'y suis mis... j'ai découvert... Mais quand j'ai pensé (regardé) de plus près... j'ai trouvé... » L'ampleur des formes oratoires, n'était pas, ou le voit, étrangère à l'auteur des Provinciales.

dérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point; il tombera par nécessité dans les vues des maladies qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit*.

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait, en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court. On n en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible ', et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu'on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit. (Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise.)

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible 2. Et c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois de [ce] qu'on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi et à l'empécher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir aptes un lièvre qu'ils 3 ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit. Et ainsi quand on leur reproche que ce qu'ils recherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient, comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien, qu'ils ne recherchent en cela qu'une occu-

1. Usage mol et paisible, plus haut, félicité languissante, ces épithètes ▼aient une démonstration.

2. C'était la doctrine favorite des Solitaires de Port-Royal que pour j J. V. Gr, 46 aimer la solitude, il faut être un

chrétien humble et pénitent : « Les superbes peuvent être seuls, mais ils nt peuvent être solitiires. » (Hamon, Traité de la Solitude,')

pation violente et impétueuse, qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie". Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes; ils ne savent pas que ce n'est que la chasse et non pas la prise qu'ils recherchent^. (Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal ; mais son piqueur n'est pas de ce sentiment-là. — La danse : il faut bien penser où l'on mettra ses pieds.)

Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que ragit ation 5.

Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct* secret, qui reste de la grandeur de notre première nature qui leur l'ait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet contus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation 4, et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos ,^ '''"•""/ t )

Ainsi s'écoule* toute la vie ?. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et, si on les a surmontés^ le repos

1. Pascal ajoute ici en marge : « La danse : il faut bien penser ou Von mettra ses pieds. »

2. Cf. Montaigne : « Il ne fault pas trouver étrange si gents désespérés de la prinse n'ont pas laissé d'avoir plaisir en lâchasse. ■) (Ess., II, 12.)

5. Cf. Sénèque : « Je prendrai ma retraite à cinquante ans, dit l'un ; la soixantaine ne me trouvera pas en charge, dit l'autre. On ne vit pas, on se propose de vivre. » {De Breiitate Vita. Cf. Hor., Sat., 1,1.) Les moralistes anciens se contentaient d'en foire la remarque; Pascal veut en démêler la cause.

4. Cf! Lucrèce : « Ils ne savent ce qu'ils veulent et ils cherchent toujours à changer de place, comme s'ils pouvaient se débarrasser ainsi de leur fardeau (III, 1046). A une analyse plus aiguë Pascal joint un tour d'imagination qu'on ne trouvera pas moins poétique.

5. C'est la même brusquerie de mouvement que dans Bossuet : « Tout mon être tient à un moment ; celui-là s'écoule, j'en prends un autre... Voilà ce que c'est que de ma vie. » (^Brièveté de la Vie.)

devient insupportable. Car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée % ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles ^, et de remplir l'esprit de son venin. Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu'il allait chercher par tant de fatigue, recevait* bien des -difficultés 5, •

-7/i Ainsi l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même

' sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion ;

et il est si vain* qu'étant plein de mille causes essentielles

d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle

qu'il pousse, suffisent pour le divertir 4.

Mais, direz-vcus, quel objet a-t-il en tout cela? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joué qu'un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qu'on n'aurait pu trouver jusques ici 5 ; et tant d'autres s'exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré ^. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils les savent ; et ceux-là sont les plus sots de la bande 7, puisqu'ils le sont avec connaissance, au lieu qu'on peut pen-

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