VIE DE PASCAL XV
lui-même au surplus a eu plus tard grandement raison de la répudier? Quand on songe combien, en définitive, ces jésuites attaqués par les Provinciales, les Petau et les Sirmond, les Labbe et les Halloix, l'emportaient en véritable savoir, en esprit critique et même en saine philosophie sur leurs antagonistes de Port-Royal, on regrette qu'ils n'aient pas, pour plaider leur cause, joint le talent d'écrire à tant d'autres mérites, ou du moins qu'ils n'aient pas été mieux connus d'un adversaire, de génie si digne de les apprécier.
UiÀi On a loué d'autre part et avec non moins de raison dans les Proi'iticiales Téminente beauté de la forme, et en particulier cette
— variété jie style jusqu'alors inconnue qui fait prendre à l'écrivain tous les tons, rendre les émotioiis ]es plus divejseSj réunir toutes les sortes d'éloquence et tous les genres d'esprit, depuis les traits de la plus fine raillerie, comme par exemple l'invention inoubliable du bon père, jusqu'aux mouvements les plus pathétiques, comme la défense des religieuses de Port-Royal, ou le parallèle entre les triomphes de la violence et les victoires de la vérité. Ce n'est pas à tort qu'on a prononcé à propos de telle lettre le nom de Platon," a propos de telle autre celui de Démosthène','^ et qu'à presque toutes les pages, on ne peut s'empêcher d'évoquer le souvenir de Molièré^Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que cette variété infinie de beautés d'expression ne tient à nulle autre cause qu'à la richesse même et
',r4 à la fécondité des idées : dangers du formalisme religieux et en
■~ même temps de ce qu'on peut appeler le mauvais goût en piété, fondement du droit de punir et plus généralement de la justice sociale, définition de la vertu chrétienne, rapports de la foi et de la science, théorie de la corruption de notre nature et de la nécessité pour l'homme d'un secours divin, réduction hardie de la morale évangélique ou plutôt de toute morale au triomphe de la grâce sur la concupiscence, autant de vastes problèmes que nul n'a plus profondément creusés que Pascal, et qui font apparaître l'étroit rapport des Provinciales au livre des Pensas, C'est dire ce qui en fait la valeur unique pour qui cherche à bien connaître son Apologie de la Religicn, et du même coup expliquer aussi pourquoi, dans la suite, les fragments du Livre des Pensées n'apparaissent jamais mieux commentés que par des extraits des Petites Lettres^.
I. On sait que les Provinciales ont été censurées par la congrégation de l'Index et que le jansénisme, dont Pascal s'y est fait l'avocat passionné, a été l'objet des copdamnations les plus formelles du Saint-Siège.
Les dernières années de Pascal. — L'affaire des Provinciales ,,^ avait resserré plus étroitement encore les liens qui depuis longtemps ./v^r-j/l'unissaient à Port-Royal. Il avait été jusque-là le visiteur assidu r'Ai.^es solitaires, il devint leur hôte le plus familier : le grand Arnauld, l'infatigable controversiste, Arnauld d'Andilly, le traducteur de saint Augustin et des Pères, Nicole, l'auteur des Essais de morale, Saci, le pieux interprète des Écritures, Antoine Le Maître, l'ancien avocat devenu chef des Pénitents, partagèrent avec lui leur vie méditative et austère, entièrement livrée à la prière, à l'étude et au travail des mains. Telle est l'atmosphère morale où Pascal vécut ses dernières années, où il prépara et écrivit par fragments son grand ouvrage pour la défense de la religion. . IJ;^ Sa santé toujours délicate, profondément ébranlée par ses grands '/ travaux scientifiques, était devenue de plus en plus frêle. Miné par //'V«-une maladie nerveuse, accablé par des douleurs de tout genre qui
'ûe lui laissaient aucun relâche, il n'avait pas, depuis sa première
jeunesse, passé, nous dit sa sœur, un seul jour sans souffrir. Certains médecins, auxquels il faut joindre Descartes, lui avaient conseillé un repos prolongé et une nourriture abondante et substantielle : d'autres avis prévalurent qui le soumirent à des diètes fréquentes et à un régime déprimant. Bientôt ses maux s'accrurent et, dans ce corps usé par la souffrance, ne laissèrent plus rien d'intact, avec le génie, qu'une sensibilité toujours plus frémissante et une plus grande capacité de souffrir. Pour cette âme altérée de sacrifice, affamée de martyre, on sait que ce ne fut pas assez encore : jaloux de vaincre en lui par les pratiques de l'ascétisme cette concupiscence de l'esprit, ce désir de l'excellence qui avait toujours été sa tentation la plus redoutée, il se revêtit d'une ceinture armée de pointes de fer qu'il s'enfonçait dans la chair d'un coup de coude au moindre mouvement de vanité. Ne pouvant préparer lui-même ses aliments, il allait humblement les chercher à la cuisine, et, en les mangeant, il faisait en sorte de les goûter le moins possible. On s'était refusé à le porter aux Incurables où il avait rêvé de mourir dans la compagnie des pauvres ; il recueillit chez lui un ménage indigent auquel, par égard pour un petit enfant malade, il finit par abandonner son propre logis, pour aller mourir chez son beau-frère, /.■î/,,./ Cependant jamais son âme n'avait été plus sereine et plus joyeuse. ■•"i"'\\ avait toujours professé que la maladie est l'état naturel des chré- ■ ■"" tiens, une précieuse conformité avec Jésus crucifié, et en quelque manière un véritable signe d'élection. A ces consolantes espérances se joignit pour lui la satisfaction profonde de voir deux de ses amis du monde, le duc de Roannez et le jurisconsulte Domat, se convertir à