Allusion au mot de Montaigne
« Nous louons un cheval de ce qu'il est vigoureux et adroit, non de son hanwis... Pourquoi de même n'estimons-nous un liomme par ce qui est rien ? " (Ess. , i, 41.) Epictète avait dit de même : « Le cheval ne dit pas au cheval : Je vaux mieux que toi, car j'ai des brides d'or et de beaux harnais, mais je suis plus s-ite. » — Mais, répond Pascal, l'ajustement d'un homme n'est pas comme un harnais; il est sien, et il montre exactement ce que vaut cet homme pour les autres hommes, quelle est en un mot sa valeur sociale.
13. Raison des effets. Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle, et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c'est une force. C'est bien de même qu'un cheval bien enharnaché, à l'égard d'un autre ! Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, et d'admirer qu'on y en trouve, et d'en demander la raison. De vrai, dit-il, d'où vient, etc '.
14. Le peuple a les opinions très saines : par exemple : 1° D'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie^. Les demi-savants s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais, par une raison qu'ils ne pénétrent pas, on a raison. 2° D'avoir distingué les hommes par le dehors, comm.e par la noblesse ou le bien ; le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est très raisonnable. (Cannibales se rient d'un enfant roi '.) 3° De s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très souhaitable, à cause des autres biens essentiels qui y sont joints. Et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir* est accablé d'injures et de nécessités* 4. 4° Travailler pour l'incertain, aller sur la mer ; passer sur une planche >.
15. Que la noblesse est un grand avantage, qui, dés dixhuit ans, met un homme en passe*, connu et respecté comme
1. V. le passage de Montaigne cité plus haut. — Il est à peine besoin de remarquer que ce qui est surtout étranger à Montaigne, c'est le sentiment altier de la dignité humaine que décèlent tous ces traits d'incisive ironie contre la force brutale.
2. Les maîtres de Port-Roj'al estimaient que la poésie est « un exerrice plutôt dangereux qu'utile à la jeunesse » (Lancelot, Traité des règles de la poésie française), et Boileau, leur ami, aimait à citer le mot de Malherbe qu'un poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un joueur de quilles.
3. Allusion à une anecdote de Montaigne sur les sauvages présentés à Charles IX ; « Ils dirent qu'ils trou-
vaient fort étrange que tant de grands hommes portant barbes, forts et armés, qui estoient autour du roy, se soumissent .i. obéir à un enfant. » {Ess., I, 30.)
4. Avec juste raison, selon Pascal, car rien n'est plus nécessaire à la société que le sentiment de l'honneur, quoiaue, en même temps, rien ne soit plus vain et plus ridicule.
5. Cf. 9 bis. Ceux qui tremblent et suent à l'idée de franchir un abîme sur une planche, même plus large qu'il ne faut, n'ont pas tort, quoi qu'en pense Montaigne (Cf. III, 3) :
un instant de vertige tient sa place dans leur instinctif calcul des probabilités.
un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans ! C'est trente ans gagnés sans peine ^
16. N'avez-vous jamais vu des gens qui, pour se plaindre du peu d'état que vous faites d'eux, vous étalent l'exemple de gens de condition qui les estiment ? Je leur répondrais à cela : Montrez-moi le mérite par où vous avez charmé ces personnes, et je vous estimerai de même ^.
17. Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? Non; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l'aime-t-il? Non ; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus. Et si Ton m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme 5 ? Et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités . qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent.'' Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.
18. Les choses qui nous tiennent* le plus, comme de cacher son peu de bien, ce n'est souvent presque rien. C'est un néant que notre imagination grossit en montagne. Un autre tour d'imagination nous le fait découvrir sans peine 4.
1. La Bruyère ne p.arle pas avec une plus éloquente amertume de Vhorrible peine de se faire jour et de l'infinie supériorité qu'ont sur les hommes de mérite ceux qu'il appelle « les enfants des Dieux ».
2. Tandis que l'auteur des Caractères se contente de décrire les Painphiles, qui n'étant rien par euxmêmes, sont d'après un grand. Pascal démasque le besoin universel d'illusion qui fait rechercher aux hommes l'estime des gens de condition.
3 . Les psychologues contemporains qui ont étudié le moi dans son fond et dans sa substance, n'ont pas sondé le problème de notre identité personnelle avec plus de profondeur et d'intrépidité que ne l'a fait Pascal dans cette analyse du plus simple fait de conscience.
4. Le = que c'est un néant. V. Gr., 44. Peut-être est-ce un souvenir des embarras d'argent qu'éprouva Pascal au temps de ses relations mondaines avec Méré et Roannez.
19. ...C'est ' l'effet de la force, non de la coutume ; car ceux qui sont capables d'inventer sont rares ; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s'ils s'obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n'inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneraient des coups de bâton-. Q u'on ne se pique donc pas de cette subtilité, ou qu'on se contente en soimême i.
20. Raison des effets. La concupisccnce 4 et la force sont les sources de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires; la force, les involontaires. (XXIV, éi.)
21. Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte, et une fausse image de la charité ; car, au fond, ce n'est que haine s. (XXIV, 80.)
22. Grandeur. Les raisons des effets marquent la grandeur de l'homme, d'avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. (XX I\', 80 bis.)
23. Grandeur de l'homme dans sa concupiscence même, d'en avoir su tirer un règlement admirable, et en avoir fait un tableau de la charité. (XXIV, 80 ter.)
2i. Mais dans le fond, ce vilain fond de l'homme, ce figmentuin malum n'est que couvert ; il n'est pas ôté ^. (XXIV, 81.)
1. Suppl. : si les nouveautés ont peine à se produire, c'est...
2. C'est un inventeur que Pascal met aux prises avec la foule grossière et brutale; dans le Gorgias, c'est un philosophe que Platon suppose bafoué et frappé par des méchants.
3. Ent. : qu'on ne cherche donc pas à se faire valoir par cette subtilité d'esprit (qui permet justement aux inventeurs de secouer l'opinion commune) et qu'on se satisfasse par la seule conscience de son génie. Cf. I, 6, où ce n'est plus Vitivenieiir, mais simplement l'homme qui proteste avec
fierté contre l'empire de la force brutale.
4. La concupiscence est l'inclination de la nature déchue vers les jouissances de la chair, de la curiosité et de l'orgueil. (Boss., Traité de la Concupiscence, I.)
5. Avant Darwin et en même temps que Hobbes, Pascal a vu que l'institution sociale dissimule à peine une âpre lutte pour la vie et que la guerre de tous contre tous subsiste au fond de toute civilisation.
6. « Dieu sait de quelle argile il nous a faits. » (Ps. 102, 14.)
25. S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion; car elle n'est pas certaine'. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout, car rien n'est certain ; et qu'il y a plus de certitude ^ à la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n'est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la religion. Il n'est pas certain qu'elle soit; mais qui osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain, par la règle des partis qui est démontrée 3, (XXIV, 88.)
26. Raison des effets. Il faut avoir Une pensée de derrière, et juger de tout parla, en parlant cependant comme le peuplet, (XXIV, 90.)
27. J'aurai aussi mes pensées de derrière la tête. (XXIV, ■90 bis.)
28. La force est la reine du monde, et non pas l'opinion ; mais l'opinion est celle qui use de la force 5.
C'est la force qui fait l'opinion. La mollesse est belle, selon notre opinion. Pourquoi? Parce que qui voudra danser sur la corde sera seul; et je ferai une cabale plus forte de gens qui diront que cela n'est pas séant 6. (XXIV, 91.)
1. Ent. : de ce genre de certitude qui est propre aux vérités géométriques. Mais Pascal, dans une conférence faite à Port-Roj-al, avait insisté sur ce point qu'il y a des certitudes morales d'un autre ordre mais aussi ^ûviplctes que celles de la gcowctrie.
(Préface des premières éditions des Pensées, par Filleau de la Chaise.)
2. Pascal admet constamment qu'il y a des degrés, comme il y a des ordres différents, dans la certitude.