VIE DE PASCAL XVII
son exemple. Il avait éprouvé vers le même temps une sorte de joie acre et austère à voir entrer dans le cloître, sur ses pressants conseils, la jeune et délicate Mademoiselle de Roannez, et, plus ce cœur saignant et doux avait eu peine à s'arracher à la tendresse des affections domestiques, plus ce sacrifice, mêlé de déchirements et de larmes, causait je ne sais quelle religieuse douceur à celui qui le partageait en l'inspirant. 11 eut bientôt une joie plus vive encore, quand, vers la fin de sa polémique contre les jésuites, sa nièce, la petite Marguerite Périer, fut guérie subitement d'une fistule de la glande lacrymale au contact d'une relique conservée à Port-Royal, une épine de la couronne de J.-C : ce fut à ses yeux un signe manifeste de la protection spéciale dont Dieu couvrait et sa cause et les siens II goûtait enfin avec un ravissement toujours plus intime les consolations de la foi et rien n'égale les pieux transports dont il accueillit avant de mourir le seul Ami qu'il eût aimé d'une passion véritable sur la terre. Sentant sa fin s'approcher, il avait réclamé avec instance le saint viatique : des circonstances de régime obligèrent d'abord de le différer ; mais bientôt il n'y eut plus à tarder et l'on se rendit à son religieux désir. Le curé de Saint-Etienne-du- Mont, sa paroisse, entra vers minuit dans sa chambre, et lui montrant la sainte hostie ; « Voici, lui dit-il. Celui que vous avez tant désiré. » L'agonisant, réveillé à ces mots, retrouva soudain les forces qui l'avaient abandonné, et se soulevant à demi sur sa couche : « Que Dieu ne m'abandonne jamais! » répondit-il, et il reçut, dans une extase de tendresse et de joie le divin Consolateur. Il mourut le 19 août 1662 à l'âge de trente-neuf ans.
Le manuscrit des Pensées ; l'édition de Fort-Royal. —
Pascal, au milieu des souffrances les plus aiguës, n'avait cessé de 17 poursuivre le projet qui lui était si cher, celui d'une Apologie de la Religion chrétienne. Depuis l'année 1654, date de sa conversion, jus-, qu'à l'année 1658, il en avait élaboré le plan et rédigé par écrit ou', simplement imprimé dans sa mémoire les morceaux les plus consi-( dérables. A partir de cette époque, sa santé s'altéra si profondément) qu'il dut se borner à jeter sur le papier, d'une écriture presque iUi-' sible, les pensées qui lui venaient à l'esprit. Ce sont ces fragments, matériaux, notes, plans, indications, morceaux achevés ou ébauchés, exprimant beaucoup moins le résultat que le travail et, pour ainsi dire, la fermentation de sa pensée, que ses amis retrouvèrent après sa mort, sur des feuillets de toutes les formes et de toutes les dimensions, enfilés en liasse, sans ordre et sans suite.
''^'à^'j- Malgré les assurances d'une préface où les éditeurs de Port-Royal - — -^s'engageaient à ne rien changer, on fit subir au texte plus d'une j>.^XJ. modification de détail-Les unes étaient inspirées par un goût litté- J, futi raire quelque peu timoré, comme par exemple quand on supprima <^'> tous les termes familiers, toutes les brusqueries de tour et les savoureuses originalités d'expression» Les autres furent commandées par un assez juste souci d'atténuer certaines exagérations doctrinales que Pascal eût été certainement le premier à corriger en revoyant à tête reposée ces notes fiévreuses et hâtives; c'est ainsi que nombre d'assertions trop manifestement sceptiques, comme : « le pyrrhonisme est le vrai », telle brutalité de style, comme le célèbre « cela vous abêtira », eussent sans contredit disparu de l'Apologie publiée par Pascal lui-méme D'autres suppressions ou corrections eurent enfin pour but de rendre simplement possible la publication des Pensées, en faisant disparaître tout ce qui touchait aux questions controversées et pouvait par suite troubler l'état de douteuse et passagère tranquillité i/,/-/v ' qu'on appelait alors la paix de l' Eglise^-jDn le voit donc, si les édi- ',„J„^ .*.xeurs de Port-Royal n'ont pas toujours respecté, s'ils n'ont même '' "■ pas toujours compris parfaitement le texte qu'ils publiaient, ils ren dirent en somme un signalé service en déchiffrant un manuscrit illisible et en réussissant par leur modération savante à en faire autoriser la publication. Peut-être même n'est-il pas téméraire de dire qu'ils ont montré pour la véritable pensée He Pascal plus de respea que n'en ont eu quelques-uns de ses admirateurs les plus bruyants, partisans déclarés de la restitution du premier texte : ils avaient, en eflfet, la véritable clé du livre de Pascal, c'est à savoir la même doctrine, la même foi, et il n'est pas que la longue intimité de ce grand esprit ne leur ait donné plus de lumières qu'à nul autre pour l'intelligence de sa pensée,
'^àrl.'orj Ajoutons que les principales éditions, après celle de Port-Royal f,it,i,u (^1670), ont été celle de Condorcet(i776), qui n'a d'autre but que de travestir les Pensas et d'en ruiner la valeur apologétique ; celle de Voltaire (1778), qui les défigure par un commentaire ironique et perfide; celle de l'abbé Bossut (1779), longtemps la plus complète et la plus répandue. A la suite d'un Rapport célèbre de V. Cousin sur le manuscrit des Pensées (1842), Faugère publia la première édition conforme au texte autographe (1844); elle fut suivie de l'édition Havet qui reproduisit le travail de l'abbé Bossut, en y ajoutant tous les fragments nouvellement découverts de l'édition Molinier (1877), faite après une nouvelle récension de l'autographe, et enfin de l'édition Michaut (Bâle, 1896) qui est la reproduction pure ei simple du manuscrit.
ARTICLE PREMIER Les deux infims. •^-/''•/'^
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Disprol?ortion de l' homme avec la nature et avec Dieii.J— Impossibilité d'atteindre les derniers principes des choses et par suite de rien connaître vérilaMement (7, 12, i^, 14, /j). L'homme suspendu entre deuxinfinis, entouré de silence et de mystère {1, 16, ly, 20). Grandeur de Th(Jfnine ; h roseau pensant {46). Les contrariétés de la mture (9, 10, 18). L'Etre nécessaire (j/, 20).
1. Dis£roj)ortion de l'homme ^ Que l'homme contemple donc^ la nature entière dans sa haute et pleine majestés, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent +, qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclai- /; rer l'univers ; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate î à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le fir-
1 . Il s'agit de la disproportion entre l'homme et la nature, et, par suite, de l'impossibilité pour l'homme de connaître les objets qui le dépassent ou par leur infinie grandeur ou par leur infinie petitesse.
2 . Donc se réfère au titre : L'homme veut-il se convaincre de la disproportion qui est entre la nature et lui?
Qu'il ccntemple donc...