‹ Pensées (volume 2)Chapitre 76 sur 306 · Miscellanea, mélanges · texte numérisé non relu

Miscellanea, mélanges

3. Peut-être ne serait-il pas téméraire de lire entre les lignes le nom de Balzac ou celui de quelque héroïne de Corneille aux discours subtils et pleins d'antithèses symétriques.

4. De même qu'on peut déchiffrer un système quelconque d'écriture, où les lettres sont substituées â des lettres, de même, dit Pascal, on doit pouvoir déchiffrer une langue, où les

mots sont substitués à des mots. La découverte des hiéroglyphes par Champollion et de l'assyrien par Grotefend et Burnouf est venue justifier dans notre siècle le principe posé par Pascal.

5 . C'est une sorte de proportion, et comme une règle de trois appliquée à l'esthétique : ce qu'une maison agréable est à notre nature, quelle qu'elle soit, un discours éloquent, de beaux vers le sont aussi. En d'autres termes, il y a une convenance étroite entre un certain modèle d'agrément et notre goût.

6. Avoir le goût bon (expression favorite du chevalier de Méré), c'est sentir aussi vivement l'affectation d'un sonnet que le ridicule d'une toilette ; c'est en définitive aimer le naturel.

(Cf. 28.)

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il y en a une infinité. Mais chaque mauvais sonnet, par exemple, sur quelque faux modèle qu'il soit fait, ressemble parfaitement à une femme vêtue sur ce modèle. Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d'en considérer la nature et le modèle, et de s'imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là'.

25. Beanié. poétique. Comme on dit beauté poétique, on devrait aussi dire beauté géométrique, et beauté médicinale -. Cependant on ne le dit point : et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie, et qu'il consiste en preuves, et quel est l'objet de la médecine, et qu'il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément*, qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imit-er; et, à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres : « siècle d'or, merveille de nos jours, fatal 3, etc. ; •>■> et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s'imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes 4, dont il rira, parce qu'on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s'y connaîtraient pas l'admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine : et c'est pourquoi nous appelons les sonnets ^aits sur ce modèle-là les remes de village 5.

1. En résumé, il y a un modèle général du beau et on le reconnaît (}ans les objets les plus différents de nature. Pascal ne suppose donc pas comme Platon une idée éternelle pour chaque objet ; il admet un t}-pe idéal de beauté commun à tous les objets.

2. Voltaire dans le Dictionnaire philosophique a repris, comme l'on sait, la même plaisanterie, o J'assistais un jour à une tragédie près d'un philosophe : Que cela est beau 1 disait-il. — Que trouvez-vous là de beaiu? lui dis-je. — C'est, dit-il, que l'auteur a atteint son but. Le lendemain, il prit une médecine qui lui fit du bien : Elle a atteint son but, lui disje, voilà une belle médecine ! »

}. Fatal, au sens du latin Jataîis,

voulu par les destins, avait été mis â la mode par Malherbe : « Puissance, quiconque tu sois — Dont la fatale diligence — Préside à l'empire françois. » (Od., IV.) Le Siècle d'or est décrit dans la Houlette de Louis, et le mot merveille revient un peu partout dans les vers de son école.

4. Cf. Montesquieu : « Ce sont ici les poètes, dont le métier est d'accabler la raison sous les agréments, comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs ornements et leurs parures. » {Lett. pers., 137.)

5. Ce nom, que donnaient les amis de Pascal aux mauvais sonnets, paraît être une réminiscence de Balzac :

« O rhétoricien, qui faites des paraphrases... vous pensez les parer (les

26. Quand un discours naturel peint une passion, ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend ', laquelle on ne savait pas qu'elle y fût 2, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette communauté d'intelligence que nous avons aVec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer 3.

27. Éloquence. Il faut de l'agréable et du réel; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai4.

28. Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un hommes. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur : PJtis poetice quam hiimane loculus es*^. Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie".

29. La derniè/e chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première^.

apôtres et les prophètes), et vous les cachez comme des mariées de village sous vos affiquets et vos bijoux. »

1. C'est la définition même de l'art classique, et quand il dira plus loin : « Ce n'est pas dans Montaigne, c'est dans moi que je trouve tout ce que j'y vois, » il ne fera que noter sous une autre forme le genre d'excellence dont il se montre le plus jaloux.

2. Essai de traduction de la tournure latine : quam inesse nesciehant.

Cf. Gr., 23.

3. Nous sommes portés à aimer celui qui peint nos propres sentiments, et ainsi le plaisir du beau se trouve, selon Pascal, avoir sa racine dans la concupiscence et l'amourpropre.

4. En d'autres termes, la passion et la raison, l'imagination et la logique, le sentiment et la vérité doivent se fondre et se pénétrer. Ainsi dans les Provinciales, l'exposé des doctrines sous forme narrative et dramatique

forme une œuvre où la fiction même est vraie, de la vérité de l'art.

5. Cf. Montaigne : « J'ai fait ce que j'ai voulu... tout le monde me reconnaît en mon livre et mon livre en moy. » {Ess., I, i.) Méré pensait de même : « Je disais à quelqu'un fort savant qu'il parlait en auteur. — Eh quoi! me répondit cet homme, ne le suis-je pas } — Vous ne l'êtes que trop et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant liomme. » (De la conversation, p. 76.)

6. « Il y a deux heures que tu t'entretiens avec moi, dit l'auteur du Satyricon à un poète, et tu ne m'as parié qu'en poète et non en homme. »

(90.) Le sens est donc tout autre dans Pascal que dans l'original.

7. Le génie de l'expression, joint à la science de la théologie, c'est précisément ce que les amis de Pascal admiraient le plus dans leur saint Augustin.

8. C'est quand on a réuni toute ses pensées sur un sujet qu'on en dé-

30. Langage. Il ne faut point détourner l'esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos; le délasser quand il faut, et non autrement ; car qui délasse hors de propos, il lasse ; et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là ' ; tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu'on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnaie^ pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.

31. Qjaelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux !

32. Un même sens change selon les paroles qui l'expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. Il en faut chercher des exemples 5...

33. Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment* ne comprennent rien aux choses de raisonnement 4 ; car ils veulent d'abord pénétrer d'une vue, et ne sont point accoutumés à chercher les principes. Et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes, et ne pouvant voir d'une vue.

34. Géométrie finesje. La vraie éloquence se moque de l'éloquence), la vraie morale se moque de la morale; c'est-à-dire que la morale du jugement se moque de a morale de l'esprit, qui est sans règles 6, Car le jugement est celui à qui appar-

couvre l'ordre définitif. On peut croire que Pascal, au moment de sa mort, n'en était pas encore arrivé là dans la composition de son grand ouvrage.

1. C'est ce que J.-B. Rousseau a tourné en épigramme : Faisons-les courts en ne les lisant pas.

2. La denrée, dit Voltaire, qui critique ici Épictète (Entret., III, j), ea croyant corriger Pascal.

j. Pour se rendre compte de ce que les paroles donnent ou ôtent de dignité à une idée, on n'a qu'à comparer l'exorde de Bossuet : Celui qui règne dans les deux... avec les vers bien connus où La Fontaine renvoie

le paysan, au conseil de celui qui précht son curé.

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