‹ Pensées (volume 2)Chapitre 8 sur 306 · V. Gr · texte numérisé non relu

V. Gr

3. Comparaison célèbre que l'on trouve déjà dans la Préface de Montaigne, dans le Pantagruel de Rabelais

et, longtemps auparavant, dans les poèmes philosophiques d'Empédocle, mais qui ne paraît nulle part mieux à saplace que dans cette page de Pascal.

4. Par une progression saisissante, Pascal passe de cette vague immensité (ce qui est), au canton détourne de la nature, puis au cachot oii l'homme est logé (cf. Montaigne : ce petit caveau oit tu es logé), pour arriver enfin à cet univers que nous estimons si vaste et que cette gradation nous fait voir si petit.

5. Le ciron, c'est, dans la langue vulgaire, tout animalcule microscopique, et en particulier, cette classe d'insectes qui se développent dans la farine ou le fromage. La physique du temps (Hobbes, de Corpore) leur attribuait des vaisseaux et des veines : on sait aujourd'hui que le liquide nourricier baigne simplement les cavités de leur corps.

dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours*, il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome '. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et, trouvant encore dans les autres . la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres dans leur étendue ^ ; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible j lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un i monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant 3 où l'on ne ' peut arriver ?

Qui se considère de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera à la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus dicposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption 4,

1. L'atome ou corpuscule indivisible des philosophes antiques est aux yeux de Pascal toujours divisible, et^ selon son énergique expression, la pensée peut indéfiniment le raccourcir.

C'est ce que n'avaient pas compris sans doute les éditeurs de P. R. qui écris'ent, non sans platitude : Cet atome imperceptible.

2. Micbelet cherche à expliquer, dans rimecie, la surprise émue de Pascal devant l'infini, en rappelant que Galilée venait à peine de diriger le télescope vers le ciel et Swammerdam de tourner le microscope vers l'infiniment petit. «Que savait-on de l'infini avant i6oo?Riea du tout. La page célèbre de Pascal est l'étonnement naïf de l'humanité si vieille et

si jeune qui ouvre enfin les yeux au réel et s'éveille entre deux inanis. »

On pourrait deraalider à Michelet s'il est bi( n sûr que Jnous en sachions aujourd'hui beaudbup plus que la naïve humanité du temps de Galilée et de P:.scal.

3- Dans la langue des mathématiques, que parle constamment Pascal, l'infiniment petit est égal à zéro, au néant. — Ainsi l'i ifinitude divine se manifeste à la fois et dans l'immensité qui l'imite et dans l'extrême petitesse qui le prouve {ma.ximus in minimis Deiis) : deux infinis entre lesquels nous sçmmes suspendus.

4. Etre ejjrayé de soi-même, trembler, contempler en silence, rien ne paraît trop fort à Pascal pour exprimer sa

ces merveilles les comprend ; tout

Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu între rien et tout ^. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable; également incapable de voir le néant d'où il est tiré * et l'infini où il est englouti.

Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir [I'] apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches* 3 ? L auteur de ^utre ne peut le faire.

Manque* d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avaient quelque proportion avec elle.

C'cât Hae chose étrange, qu'ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu'à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité* infinie comme la nature.

Quand on est instruit, on comprend que la nature ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches ; car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de propositions à

religieuse terreur en présence de cet univers où les anciens n'avaient vu qu'un ordre harmonieux, "/.O^aoç, fait pour nous inspirer une admiration joyeuse.

1. A parler rigoureusement, entre rien et tout, il n'y a pas de milieu. Ce n'est qu'en mathématiques que le zéro ou rien est un terme à partir duquel ou s'élève dans l'ordre de la quantité. Pascal a le même tour d'imagination que Pythagore et Platon : comme eux il réalise les nombres et personnifie les abstractions.

2. Il s'agit ici non du néant d'où l'homme a été tiré, mais des éléments infiniment petits qui le composent — En d'autres termes, le commencement

et la fin de toutes choses nous échappent. Si loin qu'on pousse l'explication des faits et la généralisation des lois, on n'en rencontre pas moins la formidable question qui hantait plus tard d'Alembert : Pourquoi y a-t-il quelque chose?

5. Ce n'est plus l'esprit qui se meut pour passer de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Ces démarches sont celles de l'univers lui-même qui s'anime et se déroule par un mouvement continu sous les yeux de l'homme. La poésie philosophique de Goethe n'a pas plus de profondeur et elle a moins d'éclat. (Cf. Faust, I, i, devant le Macrocosme.)

exposer? Elles sont aussi infinies dans la multitude et la <rélicatesse de leurs principes ', car qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux-mêmes, et qu'ils sont appuyés sur d'autres, qui, en ayant d'autres pour appui, ne souftVent jamais de dernier?

Mais nous faisons des derniers qui paraissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles, où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n'aperçoivent plus rien, quoique divisible infiniment et par sa nature.

De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible, et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connaître toutes choses : Je vais parler de tout, disait Démocrite ^.

Mais l'infinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver; et c'est là où tous ont achoppé*. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : v. Des principes des choses », « Des principes de la philosophie ' », et aux semblables, aussi fastueux en effet*, quoique moins en apparence, que cet autre qui crève les yeux : De. omni scibili +.

On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence 5, L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement ; mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder; et cependant il ne faut pas moins de capacité* pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. Il la faut infinie pour l'un et l'autre ; et il me semble

1. Les notions de la géométrie paraissent de plus en plus délices à mesure qu'on passe du volume à la surface, de la surtace à la ligne, de la ligne au point.

2. Ou plus exactement : Voici ce que j'ai à dire du tout, lÉyco zioz zîpî Tdiv aua-âvTwv. (Sext. Emp., 7, 245 .)

J. Titre d'un ouvrage de Descartes.

Ce n'est pas le seul trait de Pascal contre ce philosophe plus spéculatif à son gré que religieux et bien moins chrétien que stoïcien.

4. Pic de la Mi randole ne manquait pas en effet de présomption, étant de ces jeunes seigneurs italiens du xV

siècle qui prétendaient arriver à la science « par un chemin de prince ».

Mais dsns celle de sps 900 thèses qui traitait de oiirii scibili, il s'agissait uniquement ce tracer la limite de nos connaissances et de proposer simplement une définition de l'inconnaissable.

5. V. Gr. 14. — On a fait honneur à Kant de nous enseigner l'humilité intellectuelle : cette démonstration de notre impuissance de connaître laisse bien loin derrière elle à cet égard les analyses les plus aiguës de la Critique de la Raison Pure,

que qui aurait compris les derniers principes des choses pourrait aussi arriver jusqu'à connaître l'infini. L'un dépend de l'autre, et l'un conduit à l'autre. Ces extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.

Connaissons donc notre portée; nous sommes quelque chose, et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d'être nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini '.

Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature.

Bornés en tout genre, cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos impuissances *.

Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue ; trop de longueur et de brièveté de discours* l'obscurcit; trop de vérité nous étonne : j'en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro 3. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de consonances déplaisent dans la musique 4; et trop de bienfaits irritent : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette : Bénéficia eo usque lata sunt dum videntur exsolvi posse ; iihi multum anievenere, pro gratta oditim redditur 5.

Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit; trop et trop peu d'instruction '■\ Enfin les choses extrêmes sont pour

1. La philosophie de Hegel n'explique pas autrement la grandeur et la misère de l'homme : sa grandeur, par ce que nous avons d'être, sa misère par le peu d'être que nous avons.

2 . Nos facultés , mis-Jrablement limitées, ne méritent plus aux yeux de Pascal le nom de puissances ; ce sont proprement des ivipuissances. V.

Gr., 44.

3. Peut-être s'agit-il ici non d'une soustraction algébrique (o — 4 := — 4, et non pas o), mais d'une division

( - ^ O 1 . Ces: bien là en effet un de

ces résultats si évidents qu'ils semblent faits, dit Pascal, pour étonner la raison.

4. En effet, une longue suite d'accords parfaits ou consonants fatigue.

5 . De tels services semblaient avoir détrôné Tibère, dit Tacite, car le bienfait conserve son mérite, tant que l'on croit pouvoir s'acquitter; quand la reconnaissance accable, on ne paye que par la haine (Ann.. 4, 18).

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