‹ Pensées (volume 2)Chapitre 9 sur 306 · V. Gr · texte numérisé non relu

V. Gr

nous comme si elles n'étaient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.

Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d'ignorer' absolument. Nous voguons* sur un milieu ' vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle* et nous quitte; et si nous le suivons, il échappe* à nos prises, nous glisse* et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous. C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination. Nous brûlons de désir de trouver une assiette* ferme et une dernière base constante*, pour y édifier une tour* qui s'élève à l'infini ^. Mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences : rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient 3.

Cela étant bien compris, je crois qu'on se tiendra en repos, chacun dans l'état où la nature l'a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que l'homme ait un peu plus d'intelligence des choses? S'il en a, il les prend un peu de plus haut +. N'est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée de notre vie n'est-elle pas également infiniment [éloignée] de l'éternité, pour durer dix ans davantage > ?

1. Non au sens abstrait, si fréquent aujourd'hui, mais au sens propre et concret, comme dans Montaigne.

« Toute humaine nature est toujours au milieu, entre le naitrc et le mourir. »

2. L'allusion au récit de la Tour de Babel n'est pas douteuse : c'est le symbole commenté, avec quelle poésie! des vains efforts de l'humanité pour atteindre l'infini.

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