‹ Pensées (volume 3)Chapitre 22 sur 54 · ARTICLE III · texte numérisé non relu

ARTICLE III

DE h'Â%T DE PEXSUADBa^

L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les hommes consentent à ce qu*on leur propose » et aux conditibns des choses qu on vent faire croire.

Personne n'ignore qu*ii y a deux entrées par où les opinions s'insinuent dans Tàme , qui sont ces deux principales puissances : Tentendement et la

t66 PENSÉES DE PASCAt,

Tolonté*^ lia plos naturelle eat eelle de renteftSa* ment; car on ne devroit jamais conseatir quaai

vérités démontrées j mais la plus ordinaire , q^uoiqae contre la nature ^ est celle de la volonté; ctf tout ce qu il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire, non pas par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse y indigne cl étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire, et même de n*tt» mer que ce qu'il sait le mériter..

Je ne parle pas ici d^s vérité» divines , que jt n*auroi& garde de faire tomber sous 1 art de pe^ suader; car elles sont infiniment au-dessus de U nature; Dieu seul peut les mettre dans Tâme, et par la manière qu'il lui plait. Je sais qu il a voula qtt*elle8 entrent du cœur dan» lesprit , et non pas de lesprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement , qui prétend de* voir être j,uge des choses que la volonté choisit i et pour guérir cette volonté infirme , qui s^Vst toute corrompue par ses indicées attachements. £t de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines , on dit qu*il faut les connoitre avant quf de les aimer, ce qui a passé en proverbe; ie^ Saints , au contraire , disent , en parlant des chose* divines ^ qu il faut le»aimer pour le» connoitre» et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité, ' dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences*

£n quoi il paroit que Dieu a établi cet ordit surnaturel , et tout contraire à Tordre qui devoit Être naturel aux hommes dans les chose» oatureiks*

ils ont néanmoins corrompu cet ordre, en fai* tant des choses proiancs ce (qu'ils dévoient faire des ehoMs saintes , parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. £t de là vient réloignement on nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne , toute opposée à nos plaisirs. Dites<-nons des choses agréables , et noua vous écouterons, disoient les Juiis à Moïse ; comme si lagrément devoit régler la crojance ! £t c est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme que Dieu ne verse ses lomièrea dans les esprits qu après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste , qui la charme et qui Tentralne.

Je ne parle donc que des vérités de notre por<r tée; et c*est d*elles que je dis que l'esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont remues dans râme; mais que bien peu entrent par t esprit 9 au lieu qu'elles jr sonlj introduites en fonle par les caprices téméraires de la volonté , sans le conseil du raisonnement !

Ces puissances ont chacune leurs principes et las premiers moteurs de leurs actions.

Ceux de l'esprit sont des vérités naturelles et connues ù tout le monde , comme que le tout est plus grand que sa partie , outre plusieurs axiomes particuliers y que les uns reçoivent , et non pas d'autres ; mais qui, dis qu'ils sont admis » sont aussi puissants I quoique faux, pour emporter- la croyance , que les plus véritables.

Ceux de la volonté sont de certains désirs na-

i69 . nv$tn$ dc pascal,

tureb et eoiBmtiii« à toas lu honuim » oosniie J#

désir d étre heureux , que personne ne peut ne pai avoir , oatre plusieuÀ objets particuliers qae eht* cun suit pour y arriver^ et qui , ajrant la force <k nous plaire , sont aussi forts , quoique pemiciMi ea effet, pour faire agir la yoioatéi que s'ils kif, soient son yéiitable bonheur. • '

Yoilà pour ce qui regarde les puissaoees ^1 nous portent à consentir.

Mais pour les qualités des choses que nous ds> vous persuader , elles sont bien diverses»

Les unes se tirent , par une conséquence néctssaire, des principes communs et des vérités avoucti/ Celles-là peuvent être iaiailliblenxent persuadée»^ car, anmontrapt le rapport qu elles ont avec ki principes accordés » il 7 a une nécessité iuévitabls de convaincre } et il est impossible qu elles iiê\ soient pas i\eçues dans l'âme dès qu^on a pn lesca«j rôler à ces vérités déjà admises. 4

Il y en a qui ont une liaison étroite aveclesdijets de notre satisfaction ; et celles-là sont cncoit reçues avec certitude. Car aussitôt qu*on faitape^ cevoir à Fâme qu une cho^e peut la oondniie à ei quelle aime souverainement , .il est inévital)!^ qu'elle ne s*y porte avec joie.

Mais celles qui ont cette liaison tout enseanbkf et avec les vérités avouées, et avec les désirs èB' cœur, sont si- sûres de leur effet , quil n jamii l qui le soit davantage dans la nature; comme, ts' contraire, ce qui n*a de rapport ni à nosciojw

FAEHliRE PAAtlE, ART. III. 169

CM, ni à nos plaisirs , nous est in^portun , faux et ibiolumeut étranger.

£ii toutes ces rencontres il n^ a point à douter. Mmiê il j en a où les choses qu'on Tent faire croire sont J>ien établies sur des yérités connues , mais qui sont en même temps contraires ans plaisin fui nous touchent le plus. £t celles-U sont en ^rand péril de faire voir, par une expérience qui n'est que trop ordinaire 9 ce que je disois au com* menccment , que cette àme impérieuse | qui se van-* loit de n'agir que par inison , suit , par un choii boQteuxet téméraire , ce qu'une volonté corrompue désire, quelque résistance que l'esprit trop éclairé puisse y opposer.

Cest alors qu'il se frit un balancement douteux tatre la vérité et la volupté; et que la connoissance

lune et le sentiment Je l'autre font un com^ bât dont le snccèa est bien incertain, puisqu'il iùudroit, pour en juger, counoitre tout ce qui se passe dans le plus intérieur de Thomme 9 que 1 komme mâmc ne connoit presque jamais.

Il parcrft de Ik que, quoi que ce soit qu'on veuille persuader, il iaut avoir égard à la personne k(}ui on en veut , dont il faut connoitre l'esprit et le eontr , quels principes il accorde , quelles choses il aime; et ensuite remarquer dans la chose dont i s'agit quel rapport elle a avec les principes (voués ou avec les objets censés délicieux , par les èannes qii*on leur attrilme. De sorte que Tart de ^smiader oonsiste autant en celui d'agréer qu'en

lya P£9S££S DE PASCAL^

celui cle convaincre , tant les hommes se gouyec' nent plus par caprices que par raison !

Or, de ces deux méthodes, Tune de convaia cre, Tautre d*agréer, je ne donnerai ici les règlet que de la première ; et encore au cas qu on ait ac cordé les principes, et qu*on demeure ferme à lei avouer : autrement je ne sais s'il j aoroit un uj pour accommoder les preuves à Tinconstance d(

nos caprices. La manière d*agréer est bien, sani comparaison, plus difficile, plus subtile, plu. utile et plus admirable; aussi si je n'en traite pas' c est parce que. je n en suis pas capable ; et je m i sens tellement disproportionné, que je crois pou! moi la chose absolument impossible.

• Ce n*est pas que je croie qu'il j ait des vèglé afissi sûres pour plaire que pour démontrer; é que celui qui les sauroit parfaitement connoitr et pratiquer, ne réussit aussi sûrement à se îàxt aimer des rois et de toutes sortes de persoaae» qu'i démontrer les éléments de la géométrie ; ceux qui ont assez d'imagination pour en com prendre les hypothèses. Mais j'estime^, et ces peut -être ma foiblesse qui me le iait croive , qui est impossible d y arriver. Au moins je sais que, i quelqu'un en est capable , ce sont des personne que je connois , et qu'aucun autre n'a sur cela d si claires et de si abondantes lumières.

La raison de cette extrême diâiculté vient de c que les principes du plaisir ne sont pas fermes il stables. Us sont divers en tons les hommes , et va riables dans chaque particulier, avec une telle di

PHEMIÈRE PARTIE, ART. IIX. I^I

Tersité, qu il ny a point d'Iiommo plus diffcveat d un autre que de soi-mâme , dans les divers temps. * Un hommt: a d autvt;3 plaisirs qu une femme ; uu riehe et un pauvre en ont de différents; un prince, un homme de guerre, un marchand, un hourgeois , un pa jsan , les vieux , les jeunes , les sains , les malades, tous varient ( les moindres accidents les changent.

Or il y a un art , et c'est celui que je donne , pour faire voir la liaison des vérités avec leurs ynincîpes, soit de vrai, soit de plaisir; pourvu que les principes qu'où a une fuis avoués demeu* rent fermes et sans âtre jamais démentis*

Mais comme il y a peu de principes de cette sorte , et que , hors de la géométrie , quii ne considère que des ligures très simples , il liy a presque point du vérités dont nous demeurions toujours d*accord, et encore moins d'objets de plaisirs dont nous ne changions à toute heure, je ne sais s'il y a moyen de donner des règles fermes pour accor* der les discours à Tinconstance de nos caprices.

Cet art , que j^appelle Vari de persuader, et qui n est proprement que la conduite des preuves méthodiques et parfaites, consiste en trois parties essentielles : à expliquer les termes dont on doit! se servir par des déliniiions claires; à proposer des principes ou axiomes évidents , pour prouvèr les choses dont il s*agit; et à substituer toujours mentalement dans la démonstration les définitions à la place des définis.

La raison de cette méthode est évidente ^ puis-

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