‹ Pensées (volume 3)Chapitre 25 sur 54 · P£9SÉES BE PASCAL · texte numérisé non relu

P£9SÉES BE PASCAL

logée en son auteur ; comment , par où , jusqu où

il la possède : autrement le jugement sera précipité.

Je^vvoudrois demander à des personnes équita^ bles , si ce principe , la matière est dans une incapth cité naturelle invincible de penser; et celui-ci, je pense, donc je suis y sont en effet les mcmes dans Tesprit de Descartes et dans lesprit de aaint Augustin y qui a dit la mcme chose douze cents aus auparavant. *

En vérité , je suis bien éloigné de dire que Descartes n en soit pas le véritable auteur, quand il ne 1 auroit appris que dans la lecture de ce grand Saint: car je sais combien il j a de différence eotre écrire un mot à laventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus éu ndue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouvt nt la d stinction des natures matérielle et spirituelle , pour en faire un principe ferme et soutenu d'une métaphysique entière, comme Descartes a prétendu faire. Car, sans examiner s*il a réussi eiUcacemenrt dans sa prétention , je supposa* qu il Tait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses écrits d'avec le même mot dans les autres qui Tout dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.

Tel dira une chose de soi-même , sans en comprendre rexcellence , où un autr<' comprendra un^ suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n est plus le même mot} et

<}u'ii ue le doit non plus à celui d'où il l*a appris , qu^un arbre admirable n'appartiendra pai à celui qui en auroit jeté la semence, sans ^penser et sans la conoottre , dans une terre abondante qui en auroit proiité de la sorte par sa propre fertilité.

Les mcmes pensées poussent (quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel , abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon espr't fait produire lui-môme à ses pro« près pensées tout le fruit dont ellea sont capables , et qu'ensuite quelques autres, les a^ant oui estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en conaoitre 1 excellence; et c*est alors que la difieréhce d'un même mot en diverses bouches paroit le plus.

C est de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en com-* prendre la farce : et ainsi , en les mettant à l'aventure parmi celles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de là que les logiciens soient entrés dans 1 esprit de la géométrie^ et s ils n'eu donnent pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant , je serai bien éloigné de les mettre en parallèle avec les géomètres qui apprennent la véii table iiianière de conduire la raison. Je serai , au contraire , bien disposé à les en ejLclure^et presque sans retour. Car de Tavoir dit en passant, sans avoir pris g;arde que tout est renfermé là-dedans , et au lieu de suivre ces' lumières , s egarér & pei^e de vue après des recherches inutiles pour courir a ce qu'elles of^ frent, et qu'elles ne peuvent donner, c eiit vérit»»

iBo PEOrsÉES DE PASCAL,

blement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et bien noins que si Ion n'avoit manqué de les suivre, que parce qu on ne les avoit pas aperçues.

La méthode de ne point errer est rechercliéc de tout le monde. Les logiciens font profession d jr condilire , les géomètres seuls y arrivent ; et hors de leur science et de ce qui 1 imite , il n*y a poial de véritables démonstrations ; tout Tart en est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dit,* ils suffisent seuls, ils prouvent seuls; toutes les antres règles sont inutiles ou nuisibles. Voilà ce que je sais par une longue expérience de toutei sortes de livres et de personnes*

£t sur cela je fais le même jugement de ceoi qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles , parce qu'ils les avoieot en effet 9 mais confondues parmi une multitaôe id'autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvoleot pas les discerner, que de ceux qui, cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de fauX| mais qu'ils ne sauroient pas en dlstingueri se vanteroient , en les tenant tous ensemble , ds posséder le véritable; aussi-bien que celui qoi| fans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur It pierre choisie que Ion rechercher, et pour laquelis on ne jetoit pas tout le reste.

Le dé£Biut d un raisonnement faux est -une maladie qui se guérit par les deux remèdes indiqués. On en a composé un autre d*une infinité d'herbtf inutile, où les bonnes se trouvent eaveloppsesi

PAXMièsE PAair», art. iii. i8t

it où elles clemeurent saus effet , par les mauvaises c^ualitcâ de ce mélange.. '

Poar découvrir tous les sophi^ea et toutes les équivoques des raisonnements captieux , les logiideiia ont inventé des noms barbares, qui étonnent ceux qui les entendent; et au lieu qu'on ne peut débrottiller tons les refais de ee ncend si embar^ rasséqu en tirant les deux bouts que les géomètres assignent, ils en ont marque un nombre étrange d'aatresoùceux4à sé trouvent compris, sans qu'ils sachent lequel est le bon.

Et ainsi , en nous montrant nn nombre de che<i mins différents y quils dirent nous conduire où noua tendons , quoiqu'il ny en ait que deux qui y mènent y et qu'il iaut savoir marquer en particu^ lier , on prétendra que la géométrie , qui les assi* gne certainement, ne donne que ce qu'on tenoit déjà d eux , parce qu'ils donnoient en effet la même ebote , et ^davantage , sans f>rendre garde que ee présent perdoit son prix par son abondance , et qu'il Atoit en ajoutant.

Rien n'est plus commun que les bonnes choses: il n'est question que de les discerner; et il est cer^ tain qu'elles sont toutes naturelles et à notre por* tée.et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas* les distinguer. Ceci est universel.. Ce u'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve i'exoeUenee de quelque genre que ee soit. On s élève pour y arriver, et on b'en éloigne.

Il fiiut le plus souvent s'abaisser* Lés meilleurs lf>

lS% P£9&££» P£ PA»CAL|

yrea août ceux <£ue chaque lecteur croit. C£U il au* roit pu faire ; la nature , qui seule eat bonne 9 est toute familière et commune.

' Je ne fais doue pas de doute que ces règles , étant les véritables , ne doirent être simples , naSves, naturelles , comme elles le sont. Ce n est Barbara et Baratipiom qui fonnent le raisonnement. 11 ne faut pas guiader Tesprit ; les manières tendues d pénibles le remplissent d une sotte présomption , par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. L une des raisons principales qui éloignent le plus ceux qui entrent dans ces connoissances, du véritable chemin qulls doivent suivre , est Timagination qu on prend d'abord qu^ les bonnes choses sont inaccessibles , en leur donnant le nom de grandes , hautes, élevées , sabUmes. Cela perd tout. Je voudrois les nommer basses^ C&tnnumes, familières: ces noms-' là leur conviennent mieux y je hais les mots d enflure*

ARTICLE lY.

Li A première chose qui s*ofire à Thomme quand ii s« regarde , c est son corps , c'est-ii-dirc , une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais , pour comprendre ce qu'elle est , il faut qu il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui

niiMiknB PAxiTiEy AaT. iv. |83

est an -* dessous y afin de reconnoltre ses justes Loraesi.

Qu'il ne s'arrête donc pas à regar(ler siniplemnit les objets qui reuTironnent ; qn*il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il considère cette éclatante lumière , mise comme une lampe éteraelle pour éclairer l'uni vern^ que la terre lui paroisse comme un point au prix du vaste tour que cet aatre décrit î et qu'il s etpnnu de ce que ce raste tour n est lui-même qu un point très délicat à l'égard de cdut que les astres qui roulent dans le (Irmament embrassent. Mais si notre tue s'arrête là » que Timagi nation passe outre. Elle se lassera piutùt de concevoir, que la nature do fournir. Tout ce que nous voyons du monde ii*est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature* Nulle idée n'approche de Tétendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n^enfantous que des atomes au prix de la réa* lité des choses. C'est une sphère iniinie dont le centre est partout, la circoniéreuce nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puîûaance de Dieii , que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que rbomme , étant revenu à soi , considère ce qu'il est au prix, de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la na* tiire ; et que de ce que lui paroitra ce petit cachot où il se trouve logé , c'est-à-dire , ce monde visiblCf il apprenne à estimer la terre , les roj^aumcs , les villes I et soi-même , son juste prix.

|84 FEVsisS PASCAL,

Qu*e§t-^ que rhomme datii Tinâiii? Qui pem le comprendre ? Mais pour lui présenter un auti-e prodige aussi étOBaant, qii*tl rechercha dans C0 qu il connoit les choses les plus délicates. Qu'un ciron , par exemple, lui o&e daiis la petitesse dé son corps des parties incomparablement plus petites , des jambes avec des jointures^ des veines dans ses )ambea, dn sang dans ces veinea , des humeurs dans ce sang, des gouttes dansces hunoteurs, des vapenvs dUms ces gouttes }qne, divisant encore ces dernières choses , il épuise ses forces et ses cou- Gestions ) et que le dernier objet où il peut arriTcr soit maintenant celui de notre discours. U |>eu#ea «peut-être que c'est là lextrême petitesse de la nature. Je yeux lui ùàve yoir là-dedans un cLbime nouveau. Je veux lui peindre, non-seulemeui l'u- «uiyefs yisibie , mats enoofs tout ce qu'il est capable de concevoii: de Timmensitédela nature ^ dans Tenaeinte de cet atome uapeveeplible. Quliy voie ' une infinité de mondes , dont chacun a son firaament , ses planètes , sa terre , en la même proportion que le monde yisibie ; dans cette terre , des animaux y et euGu des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les preBÛera ont.dmuié, trouTanf encore dans les autres la même chose , sans iin el sans repos. Qa*il se perde dans ces meryeiUes aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par ' leur étendue. Car qui n*admirera que notreeorps, qui tantôt n étoit pas perceptible dans l'univers» imperceptible lui-même dans le scia du tout, soit maintenant un colosse , un monde p ou plufôt un

pREiiifcaB PARTIS, aut* ly» .i85

lOQl»t à I égard Û0 là dkraiire petiteite où l*oa ne

peut arriver?

Qui se ooQiidéfera de im sorte i'efiraier» » Mai

doute 9 de «e voir comme «uspeudu dana la maaac qae la oatme lui a donnée entre eea denx ahimes de 1 iaiiiii et du néant , dont ileal également éloigne. Il tremblera dans la vue Je ces merveillrs; et )e crois qae , sa enriosité se ehangeant en admiration , il sera plus disposé à les contempler en silence qu*à les reckercber arec ptAMmptimi.

Car eniin, qu'est-ce que 1 lioîume dans la nv tnre ? Ua aéent à l'égard de Tinfiai , an tout à Té* gard du néant » un milieu entve rien et tout* Il eai infiniment éloigné des deux extrêmes ; et son £trc n est paa moins distant du néant d'où il est tiré (£uc de riniiiii où il est engloulit

Son tntelligenee tient dans l'ordre dea'ehoses iQleliigibles le même rang que sou corps dans Téteadae de la netare et tout ee ^ u elle peut faire , est d'apercevoir quelqius apparence du milieu des choses dans an désespoir étemel d*en eonnoitre ni le principe , ni la lin. Toutes choses sont sorties du néant, et portées juS4|uù Tinfini. Qui peut

suivra ces étonaaasea démarches ? L'auteur de ces

merveilles les comprend ; nul autre ne peut ie &ire.

Cet état| qui tient le ^lilieu entre les extrêmeSi se trouve en toutes nos puissances. Nos sens n*apei^ ^^oiveut rien d extrême. Trop de bruit nous assourdit , trop de lumière nous éblouit , trop de dih tance et trop de jiroximtté empéobeat la vue , trop de

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longDMr et trop de brièveté obscQTcktent an di«* cours y trop de plaisir incommode , trop de coosonaneei déplaisent* Nons ne sentons ni l'extrême chaud, ni 1 extrême froid. Les qualités excessires nous sont ennemies, et non pas sensibles. Kous ne les sentons pins , nons les souffrons. Trop de jeu* nesse et trop de vieillesse empêchent lesprit', trop et trop pen de nourriture troublent ses se* tious ; trop et trop peu d instruction labétissent. Les choses extrêmes sent ponr nous comme si ellei n'étoient pas, et nous ne sommes point k leur, égard. Elles nous échappent , ou nous à elles.

Voilà notre état véritable. C est ce qui resserct, nos connoissances en de certaines bornes que noiu^ ne passons pas , incapables de savoir tout , et;, d ignorer tout absolument. Nous sommes sur ui^^ milieu vaste , toujours incertains et flottants entn 1 Ignorance et la connoissauce ; et si nous peosoai aller pins avant notre objet branle et échappe 1 nos prises ; il se dérobe et luit d une fuite éu»^ nelle : rien ne peut larréter. G estnotreconditioi naturelle , et toutelbift la plus contraire à noire in clination. Tfous brûlons du désir d*approfandfl^ tout , et d édifier une tour qui s*élève jusqu'à l'iil, fini. Mais tout notre édiiice craque, et la terfl^ s*onvre jusqu'aux aUmes..

it

Je puis bien concevoir un homme sans maia^^

sans pieds ^ et je le concevrois même sans

si Texpérience ne m'apprenoit que c*est p^^-^

Pn£BlxI:ii£ PÂIITXE,^ ^RT. IT. 187

qu'il pense. C*est donc la pensée qui fait letre de rhommé , et sans -quoi on ne peut le conceToir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous ? Kst-ce la main ? E&tH^e le bras ? Est-ce la chair ? £st-ce le sang? ou verra qu'il faut que qe soit quelque eliofe d'immatériel;

L*homme est si grand, qne sa grandeur paroit même en ce q>n*il se connoit misérable. Un arbre ne se conaek pas misci^able. 11 est vrai que e est être misérable que de sa cou noitre misérable^ mak aussi c'est être grand qne de connoitre qu'on est misérable. Ainsi toutes ces misères prouvent sa grandeur. Ce sont misèrfes de grand seigneur^ misères d*ua roi dépossédé..

Qaî se trouve malheureux de n être pas roi, si« non un roi dépossédé? Trouvoit-on Paul Émile malheureux de n*ètre plus consul? Au contraire, tout le monde trouvoit qu'il étoit heureux de Ta- Voir été ; parce que sa conditiion n*étoit paa de 1 être toujours. Mais on trouvoit Persée si malheureux de n*étre plus roi , parce que sa condition étoit de rètre toujours , qu on trouvoit étrange qu'il pût supporter la vie. Qui se trouve malheuleux de n'avoir qu'une *boUche? et qui ne se trouve malheureux de n'avoir qu'un œil . On ne s'est pent'-étre jamais avisé de s'affliger de n'avoir pas trois yeuxp mais on est inconsolable de n'en avoir qu'un.

l88 PfeViiES DE VASCALj

Nous ayons une si grande idée de Tâme de

rbomme, que nous ne pouvons souiïrir d en être méprisés , et de n*étre pas dans l'estime d*une âme; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

Si d'un côté cette fausse gloire que les hommes clierclient est une grande marc|ue de leur misère et de leur bassesse, c en est «ne aassi de kwr excellence. Cai: quelques possessions qu'il ait sui la terre » de quelque santé cl oommodité essentielle qu'il jouisse, il n est pas satisfait, s'il n'est dans Festime des hommes. Il estime si grande la raisoB de 1 homme , que , quelque avantage qu'il ait daus le monde, il se croit malheureux, s*il n*est placé aussi avantageusement dans la raison de Thomine. C*est la plus belle place du monde : rien ne pent le détourner de ce désir ; et c'est la qualité la pins ineffaçable du cœur de l'homme. Jusque-là que ceux qui méprisent le plus les hommes , et qui les égalent aux bêtes , veulent encore en être admirési et se contredisent à eux-mêmes par leur propj» sentiment; la nature « qui est plus puissante que toute leur raison , les convaincant plus fortement de la grandeur de l'homme , que la raison ne les convainc de sa bassesse.

L'homme n*est qu un roseau le plus foible de )a

nature î mais c'est un roseau pensant. 11 ne i^ut

PACMlànE PAUT1£, AAT. IV. 189 ^

pas que runiyers entier s'armcî pour l'écraser. Uni» Tapeur, um goutte d eau suffit pour le tuer. Mais ^uand Tunivers lecraseroit , 1 homme seroit encore plat aeble que ce cfui le t«e , parée qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui , lunivers n en sait rien. Ainsi toute notre dignité consiste dam la pensée. G est de là qu 'il faut nous re* 'ever, non de ! espace et de la durée. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

n est dangereux de trop faire voir a Thomme combien il est égal aux bétes , sans lui montrer

giandeur. Il est encore dangereux de lui faire tvop voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer Tun

Tantre. Mais il est très avantageux de lui représenter lun et lautre.

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