‹ Pensées (volume 3)Chapitre 33 sur 54 · XX IL · texte numérisé non relu

XX IL

Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme qu'il sera demain jour, etc.; mais souvent

la nature nous dément , let ne s assujettit pas à ses propres règles.

Plusieurs choses certaines sont contredites; I plusieurs fausses passent sans contradiction : ni la i contiadiction n'est marque de fausseté, ni lia- j contradiction n*est marque de vérité.

PRElflkAE PA&TIE, ÂRT. VU ^1 1

Quand on est instruit » on comprend que , la na»

tiue poitant l'empreinte de son auteur gravée dans toutes choses , elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C*est ainsi que nous voj^ons que toutes les sciences sont infinies eu l'étendue de leurs recherches. Car qui cloute que la géométrie ^ par exemple V a une infinité d'infinités de pro* positions à exposer? Elle sera aussi infinie dans la multitude et la délicatesse- ée leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux-mêmes , etqu*ils sont appujés sur d'autres , qui , en ajrant d'autres pour appui , ne souffrent jamais de derniers.

On voit, d'une première vue, que larithméti-* que seule fournit des principes sans nombre V et chaque science de même.

Mais si Tinfinité en petitesse est bien moins visible , les philosophes ont bien plutôt prétendu j arriver ; et c'est là où tous ont choppé. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires, deêPrincîpe$ des choses , des Principes de la philosophie ^ et 9Mtvcs semblables, aussi fastueux en effet, quoique non eu apparence , que cet autre qui crève les yeux , de omni scibilL ■

Ne cherchons donc point d'assurance et de fer-

< C*est le titre des thèses que Jean Pic de La Miran-

dole soutint avec grand éclat à Borne ^ à l'âge de vingtquatre ans.

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meté. Notre raison est toujours déçue pari inconstaace des apparences; rien ne peut fixer le iini entre les deux infinis qui renferment et le foient. Cela étant bien compris, j^e crois qu'on s en tiendra au repos , chacun dans Tétat où la nature Va placé. Ce milieu qui nous est échu , étant toujours distant des extrêmes , qu'importe que Thomme ait peu plus d intelligence des- choses ? S'il en a , il les prend d'un peu plus haut. N est-il pas toujoui^ infiniment éloigné des extrêmes? Et la durée de notre plus longue vie n'est-elle pas infiniment éloignée de letcrnité ?

Dans la vue de ces infinis tous les finis sont cgaux ; et je ne TOis pas pourquoi asseoir son imagination plutôt suri un que sur l'autre? La seule comparaison que nous faisons de nous au fini, nous fait ^eine-

Les sciences ont deux extrémités ^qui se ton-' ^faent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant.

L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes , f|ui ; ayant parcouru tout ce que les hommes peuvelit savoir I trouvent qu ils né savent rien, et se rencontrent dans cette même ignorance d*où ils éfoient partis. Mais c'est une ignorance savante qui se counoit. Ceux d'entre deux qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et^ n'ont pu arriver à Tautre , ont quelque teinture do cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent b

]»A£mii:rc partie, art* VI. ai3

monde , et jugent plus mal de tout que les autres.

Le peuple et les habiles eomposcnt , pour l'ordinaire, le train du inonde; les autres le méprisent et eu sont méprisés.

On se eroit naturellement bien plus capahle

d'arriver au centre des ehoses que d embrasser leur cireonférenee. L*étendue visible du monde nous surpasse visiblement; mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses , nous nous croyons plus cap^ables de les posséder : et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu au tout. 11 la faut infinie dans l'un et dans lautre; et il me semble quequi auroit compris les derniers principes des choses pourroit aussi arriver jusqu'à connoîlrc rinfuii. L'uu dépend de 1 autre , et Tun conduit à lautre. Les exirémitéâ se touchent et se réunissent à force de s être éloignées , et se retrouvent en Dieu , et en Dieu seulement..

Si rhomme commençoit par s*étudier lui-même, il verroit combien il est iucapabie de passeroutre. Comment pourroit-il se faire qu une partie connût le tout? 11 aspirera peut-être à conuoitre au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion* Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînêmentrune avec l'autre , que je crois impossible de conuoitre Tune sansTautre, et sans le tout.

L*homme , par exemple , a rapport à tout ce

ai4 bbii$£es de pascal,

qa il conttoit. 11 a besoin de lieu pour le cODtenir

de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d éléments pour le composer , de chaleur et d'ali* meuts pour le nourrir, d air pour respirer. Il voit la lumière , il sent les corps , enfin tout tombe sous sou alliance.

Il faut donc , pour connoitre rhomme , savoir d où vient qu il a besoin d air pour subsister^ etj pour connoitre Tair , il faut savoir par où il a rapport à la vie de Thomme^i

La flamme ne subsiste point sans Tair:. donc p<'>ur connoitre l'un il faut connoitre lautre.

Donc toutes choses étant causées et causantes aidées et aidantes , médiatement et immédiatement, •et toutes s entretenant par un lien naturel et in sensible , qui lie les plus éloignées et les plus différentes , je tiens impossible de connoitre les par ties sans connoitre le tout , non plus que de con* ngitre le tout sans connoitre en détail les parties.

Et ce qui achève peut-être notre impuissance i connoitre les choses , c est qu'elles sont simples efl elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres, à'àmt et de corps : car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendroit que nous fussions simplement corporels , cela nous excluroit bien davantage de la connoissance des choses, ny ayant rien de si inconcevable que de dire que la Miatiè^e puisse se connoitre soi-même.

C est cette composition d esprit et de corps (^ni

FASMlèaS PARTIE, AAT. VI. AlS

a fiût qae presque tous les philosophes ont couibndu les idées des choses, et attribué au corps ce qui n appartient qu'aux esprits , et aux esprits ee qui ne peut couveair qu aux corps. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas , qu'ils aspirent à leur centre^ qu'ils fuientleurdcstruction^ qu'ils craignent le Tuide , qu'ils ont des inclinalions, des sympathies, des antipathies, qui sont tou(tes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. £t en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu , et leur attribuent le mouvement d'une place à une autre , qui sont des choses qui n'appartiennent qu'aux corps , etc.

!àu lieu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre ètx% composé toutes les choses simples que nous cour lempluiis.

Qui ne croiroit , à nous voir composer tontes

choses desprit et de corps, que ce m,élange-là nous seroit bien compréhensid>le ? C'est néanmoins la chose que Ion comprend le moins. L'homme est il iui-méme le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir ce que c'est que corps , et encore moins ce que c'est qu'esprit , et moins qu'aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C'est là le comble de ses difficultés, et cependant c'est sou propre être : Modas (fuo corporibus adliaeret spiritus comprekendi ab homint^ hu4 non poteslf ei hoc tameu homo est*

2IÔ P£2iS££S DE PASCAI^

L*honime ne^t donc qu*uii sujet plein d'errenn, ineffaçables sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout l'abuse. Les deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu ilsipanqnent son* vent de sincérité, s'abusent réciproquement Ton Tautre. Les sens abusent la raison par de frnsitt apparences; et cette même piperie qu-ils lui apportent , ils la reçoivent d elle à lenr tonr : elle s'en revanche. Les passions de Tâme troublent les sens j et leur font des impressions fâcheuses : ik mentent 9 et se trompent à Tenvi»

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