C'est dans le cœur de l'homme que
résident le commencement et la fin de toutes choses.
22. — Il n'est pas possible de servir en même temps la fausse vie de la chair et Tesprit.
23.' — Toute tentative de donner un sens quelconque à la vie, si elle n*est pas basée sur le renoncement à son égoïsme, si elle n'a pas pour but de servir les hommes, devient une chimère qui vole en éclats au premier contact avec la raison.
24. — L'existenee de Tanimal seul dans rhomme n'est pas la vie humaine. La vie, selon la seule volonté de Dieu, n'est pas non plus la vie humaine. La vie humaine est le composé de la vie divine et de la vie animale, et plus cet ensemble se rapproche de la vie divine, plus il y a vie.
25. — Il suffit de réfléchir à l'isolement de la vie personnelle de Thomine pour se convaincre que cette vie en tant qu'elle est personnelle, non seulement n'a pas le moindre sens pour chacun séparément, mais encore qu'elle est une cruelle raillerie pour le cœur et la raison.
26. — La vie de l'homme est double : l'une, c'est la vie intime, individuelle, d'autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits ; l'autre, c'est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l'entoure de sesloisetToblige à s'y soumettre.
27. — Comme le soleil ou comme chaque atome de l'éther forme une sphère achevée en elle-même, tout en ne présentant qu'un atome du grand Tout inaccessible à l'homme, ainsi chaque individu porte en soi son but à lui-même et en même temps sert le but commun inaccessible à la raison humaine.
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28. — Nous nous sommes formé une fausse conception de noire vie et de la vie universelle basée uniquement sur notre méchanceté et nos passions personnelles, et nous considérons notre foi dans celte fausse conception comme ce qu'il y a de plus important et de plus nécessaire pour la vie.
29. — En vain cherche-t-on dans notre monde civilisé quelques bases morales de la vie clairement formulées. Il n'y en a pas.
30. — La lumière qui est en nous est devenue ténèbres. Et les ténèbres dans lesquelles nous vivons sont épouvantables.
31. — Partout où des hommes se réunissent, il se forme une espèce de cristallisation sociale qui met chacun à sa place; de même qu'une gouttelette d'eau exposée au froid prend invariable-
LA VIE. l'homme, la SOCIÉTÉ 11
ment, et pour toujours, une certaine forme cristalline, de même chaque homme se trouve invariablement fixé au rang qu'il occupe dans la société.
32. — Nous vivons et nous organisons notre vie sans savoir le moins du monde pourquoi nous Forganisons ainsi et pas autrement. Mais on ne peut pas plus naviguer sans savoir où Ton va qu'on ne peut vivre sans savoir pourquoi.
33. — Pourquoi réunissez-vous des millions de troupes, et pourquoi vous faites-vous soldats vous-mêmes pour vous entretuer et vous estropier, les uns les autres ? Pourquoi avez-vous dépensé et dépensez-vous une somme énorme de forces humaines, qu'il faut chiffrer par milliards, à construire des villes inutiles et malsaines? Pourquoi organisez-vous vos tribunaux ridicules et envoyez-vous des gens, que vous considérez comme criminels, de France en Gayenne, de Russie en Sibérie, d'Angleterre en Australie,
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quand vous savez vous-mêmes que c'est insensé? Pourquoi abandonnez-vous ragriculture , que vous aimez, pour travailler aux fabriques et aux usines que vous n'aimez pas? Pourquoi élevezvous vos enfants de façon qu'ils continuent à mener cette existence que vous n'approuvez pas ? Pourquoi faites-vous tout cela?
34. — Pas un homme civilisé marchant en tète du progrès n'est en état de donner maintenant une réponse à la question directe : « Pourquoi mènes-tu la vie que tu mènes? Pourquoi fais-tu tout ce que tu fais ? »
35. — Un philosophe, de quelque école qu'il soit : idéaliste, spiritualiste, pessimiste ou positiviste, si on lui demande : Pourquoi vit-il comme il vit, c'est-à-dire en désaccord avec sa doctrine philosophique, commencera aussitôt à parler du progrès de l'humanité, de la loi historique de ce progrès qu'il a trouvée et suivant laquelle l'humanité gravite vers le bien. Mais jamais il ne répon-
vGooçle
dra directement à la question : Pourquoi lui-même, pour son compte, ne fait-il pas ce qu'il reconnaît comme raisonnable. Le philosophe, tout comme le croyant, est, on le dirait, préoccupé, non pas de sa vie personnelle, mais du soin d'observer Faction des lois générales sur Thumanité.
36. — L'homme « moyen », c'est-à-dire l'immense majorité des gens civilisés, moitié sceptiques, moitié croyants — tous ceux qui, sans exception, se plaignent de l'existence, de son organisation et prédisent la destruction de toute chose, — cet homme moyen, à la question : Pourquoi vit-il, lui, de cette vie qu'il blâme sans rien faire pour l'améliorer, commencera aussitôt, au lieu de répondre directement, à parler non pas de lui-même, mais des choses en général : de la justice, du commerce, de l'Etat, de la civilisation. L'homme moyen répond exactement ce que répondent le croyant, le philosophe, etc. A la place de la question personnelle, il glisse la question générale, et ce subterfuge, le croyant, le philosophe, l'homme moyen l'emploient également parce qu'ils ne
peuvent faire aucune réponse à la question personnelle : Qu'est-ce que ma vie ? parce qu'ils n'ont aucune doctrine positive de la vie. Et ils en sont inquiets parce qu'ils se sentent dans la situation humiliante de gens qui ne possèdent aucune doctrine de la vie, tandis que l'homme, en réalité, ne peut pas vivre en paix sans doctrine de la vie.
37. — Les sceptiques, comme les croyants, se font de la vie une fausse conception ; à leurs yeux, elle n'est pas ce qu'elle est, mais ce qu'ils se figurent qu'elle devrait être, et cette conception repose bien sur le même fondement que celle des croyants.
38. — L'existence, non pas l'existence raisonnable qui donne le bonheur à l'humanité, mais celle que les hommes ont organisée pour leur propre perte, est une chimère, la chimère la plus sauvage, la plus épouvantable, un véritable délire
LA VIE. l'homme, la SOCIÉTÉ 15
de folie dont il suffît de revenir une fois pour n'y plus jamais retomber.
39. — Tout ce que nous faisons pour assurer notre existence ressemble absolument à ce que fait l'autruche quand elle s'arrête et cache sa tête pour ne pas voir comment on va la tuer. Nous faisons pis que l'autruche ; pour établir les garanties douteuses (dont nous-mêmes ne profiterons pas) d'une vie incertaine dans un avenir qui est incertain, nous compromettons sûrement une vie certaine, dans le présent qui est certain . L'illusion consiste dans la ferme persuasion que notre existence pourrait être garantie par la lutte avec les autres. Nous sommes tellement habitués à cette chimère des soi-disant garanties de notre existence et de notre propriété que, nous ne remarquons pas tout ce que nous perdons pour les établir. Nous perdons tout, — toute la vie. Toute la vie est engloutie par le souci des garanties de la vie, par les préparatifs pour la vie, de sorte qu'il ne reste absolument rien de la vie.
40. — Il suffit de se détacher pour un instant de ses habitudes et de jeter un coup d'œii à distance sur notre vie, pour voir que tout ce que nous faisons pour la soi-disant sécurité de notre existence, nous ne le faisons pas du tout pour nous rassurer, mais uniquement pour oublier dans celte occupation que l'existence n'est jamais assurée et ne peut jamais Têtre. Mais c'est peu dire que d'affirmer que nous sommes notre propre dupe, et que nous compromettons notre vie réelle pour une vie imaginaire ; nous détruisons, le plus souvent, dans ces tentatives, cela même que nous voulons assurer.
41. — Il y a des minutes où l'avenir apparaît à l'homme sous des couleurs si sombres que, de peur d'arrêter son regard sur cet avenir, l'esprit suspend totalement en lui-même l'exercice de la raison et s'efforce de se persuader qu'il n'y aura pas d'avenir et qu'il n'y a pas eu de passé. Dans ces minutes, la pensée ne contrôle plus chaque impulsion de la volonté et les instincts
matériels demeurent les seuls ressorts de la vie.
42. — Si Tavenir d'un individu isolé, lors de son passage d'un âge à un autre, lui était parfaitement connu, il n'aurait plus de raison de vivre; de même pour l'humanité : si elle avait le programme de la vie qui l'attend lors de son entrée dans un âge nouveau, ce serait le plus sûr indice qu'elle ne vit pas, ne se meut pas, mais piétine sur place.
43. — 11 faut agir dans la vie selon la raison et la conscience ; car c'est la loi de l'être raisonnable pris séparément, comrhe celle de toute l'humanité.
44. — Le trait distinctif de l'homme civilisé, c'est d'obéir à ce qui est considéré par la plupart des gens comme inique, c'est-à-dire contraire à la conscience.