Toute notre vie est en contradiction
constante avec tout ce que nous savons et tout ce que nous considérons comme nécessaire et obligatoire.
46. — S'il n'y avait pas de moyen extérieur d'abrutissement, la moitié du genre humain se brûlerait la cervelle immédiatement, car vivre en contradiction avec sa raison est la situation la plus intolérable.
47. — Les hommes vivent, depuis longtemps déjà, contrairement à leur conscience. S41 n'y avait pas d'hypocrisie, ils ne pourraient pas vivre ainsi. Cette organisation sociale, contraire à leur conscience, ne continue à exister que parce qu'elle est cachée par l'hypocrisie. L'hypocrisie est maintenue à notre époque de deux côtés : par la quasi-religion et la quasi-science, et elle est arrivée à de telles proportions que, si nous ne vivions pas dans ce milieu, nous ne pourrions pas croire que les hommes puissent arriver à ce degré d'aberration. Les hommes sont arrivés à un état si surprenant, leur cœur s'est tellement endurci qu'ils regardent et ne voient pas, écou-
LA VIE. l'homme, la SOCIÉTÉ 19
tent et n'entendent pas, et ne comprennent pas.
48. — Un juge, un procureur, qui sait que, sur sa décision ou sur sa réquisition, des centaines, des milliers de malheureux arrachés à leur famille sont enfermés en prison, au bagne, et deviennent fous, ou se tuent avec des éclats de verre ou en se laissant mourir de faim ; qui sait qu'ils ont, eux aussi, des mères, des femmes, des enfants désespérés de la séparation, déshonorés, demandant inutilement le pardon ou même un allégement au sort de leurs pères, fils, maris, frères ; ce juge, ce procureur sont tellement abreuvés parThypocrisie qu'eux-mêmes et leurs semblables, leurs femmes et leurs familiers sont absolument sûrs qu'ils peuvent être en même temps des hommes très bons et très sensibles. D'après la métaphysique de l'hypocrisie, ils remplissent une mission
sociale très utile.
49. — L'hypocrisie générale a tellement pénétré, corps et âme, toutes les classes de la société actuelle que rien ne peut plus indigner personne.
SO. — Les situations de convention établies il y a des centaines d'années, reconnues depuis des siècles, se distinguant par des noms et des vêtements particuliers, et sanctionnées par diverses solennités, s'imposent tellement aux hommes qu'en oubliant les conditions ordinaires de la vie, ils ne jugent leurs actions et celles d'autrui que d'après ce point de vue conventionnel.
Ainsi un homme absolument sain d'esprit et déjà vieux, par le seul fait qu'on lui accroche quelque breloque ou qu'on le revêt d'un habit ridicule, qu'on lui met des clés au derrière ou, sur la poitrine, un cordon bleu qui siérait seulement à une fillette coquette, et qu'on lui dit qu'il est général, chambellan, chevalier de Saint- André ou une autre bêtise semblable, en devient aussitôt fier et arrogant et tout heureux ; et, au contraire, s'il perd ou n'obtient pas la breloque ou le sobriquet espéré, il devient triste et malheureux au point d'en tomber malade. Ou bien, ce qui est encore plus frappant, un jeune homme sain d'esprit, libre et même absolument à l'abri du besoin, par ce seul fait qu'on l'a nommé juge d'instruction, emprisonne une pauvre veuve, la sépare de ses jeunes enfants qui restent abandonnés, et tout cela parce que cette malheureuse
vendait secrètement du vin et frustrait ainsi le Trésor d'un revenu de 25 roubles; et il ne sent pas le moindre remords. Ou bien, ce qui est plus étonnant encore, un homme, honnête et doux dans tous les autres cas, par le seul fait qu'il est revêtu d'un uniforme ou porteur d'une médaille et qu'on lui a dit qu'il est garde champêtre ou douanier, se met à tirer sur les gens, et ni lui ni ceux qui l'entourent, non seulement ne l'en rendent pas responsable, mais au contraire le considéreraient comme coupable s'il ne tirait pas. Et tout cela sans parler des juges et des jurés qui condamnent à mort, et des militaires qui tuent des milliers d'hommes sans le moindre remords, seulement parce qu'il leur est suggéré qu'ils ne sont pas simplement des hommes, mais des jurés, des juges, des généraux, des soldats. Cet état anormal et étrange s'exprime par les paroles suivantes : « Comme homme, j'ai pitié de lui ; comme garde champêtre, juge, général, gouverneur, souverain, soldat, je dois le tuer ou le martyriser, »