Les malheurs et les crimes des hommes
ne proviennent pas tant de ce qu'ils ignorent leurs devoirs que de ce qu'ils admettent de faux devoirs, regardent comme leur devoir ce qui ne Test pas, et ne considèrent nullement comme un devoir ce qui est leur devoir principal.
52. — Toute la vie de nos classes supérieures est une constante contradiction, d'autant plus douloureuse pour un homme que sa conscience est plus sensible et plus haute.
S3. — L'homme ne peut pas ne pas souCFrir lorsque toute sa vie est réglée d'avance par des lois auxquelles il doit obéir sous menace de châtiment, bien que ne croyant pas à leur sagesse et à leur justice, et souvent même ayant nettement conscience de leur cruauté et de leur caractère artificiel.
34. — L'homme de la classe qu'on appelle instruite souffre encore davantage des contradictions
de sa vie. Tout membre de cette classe, s'il croit à quelque chose, c'est sinon à la fraternité des hommes, du moins à un sentiment d'humanité, ou à la justice, ou à la science; et il sait aussi que toute sa vie est établie sur des principes directement opposés à tout cela, à tous les principes et du christianisme, et de l'humanité, et de la justice, et de la science.
35. — Il est impossible que l'homme soit mis contre sa volonté dans une situation contraire à sa conscience.
56. — Que les hommes cessent seulement d'être hypocrites, et ils verront aussitôt que la dure organisation sociale qui seule les lie et se présente à eux comme quelque chose d'indestructible, de nécessaire, de sacré, venant de Dieu, vacille déjà et ne se maintient que par le mensonge et l'hypocrisie, et que c'est nous qui la soutenons.
57. — L'activité raisonnable de riiomme, depuis qu'il existe, est appliquée à la recherche de ce qui est le meilleur parmi les contradictions dont est remplie la vie humaine.
58. — La solution des contradictions entre la vie et la conscience est possible par deux voies. Changer la vie ou changer la conscience. Et il semblerait qu'il ne peut y avoir de doute sur le choix.
59. — S'il faut rechercher la conscience la plus accessible à la raison humaine (quelle qu'elle soit), il faut aussi exprimer en paroles les vérités qu'on aura reconnues ; c'est par ces vérités, conduites jusqu'à la complète conscience et formulées, qu'il faut se guider au moment de l'hésitation et de la lutte.
60. — Un seul homme ne peut agir à rencontre du monde entier.
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61. — L'erreur, qu'il vaut mieux pour un homme s'éloigner du monde que s'exposer aux tentations, est une ancienne erreur depuis longtemps connue des Hébreux, complètement étrangère pourtant non seulement au christianisme, mais même au judaïsme.
62. — L'homme n'est pas venu au monde pour être servi, mais pour servir et donner sa vie personnelle comme la rançon de plusieurs.
63. — Toute notre existence est organisée de façon que chaque jouissance personnelle s'achète au prix de souffrances humaines contraires à la nature de l'homme.
64. — Il suffit d'avoir compris que chacun de nos plaisirs, chaque minute de notre tranquillité s'achètent, grâce à notre organisation sociale, par les souffrances et les privations de milliers d'hommes, pour comprendre en même temps ce
OssiP-LouRiK. Pensées de Tolstoï. 2
qui est propre à la nature de Thomme, non pas à la nature animale seule, mais à la nature animale et spirituelle qui constituent Fhomme.
63. — Les hommes unis entre eux par Terreur forment, pour ainsi dire, une masse compacte. La force d'attraction qui unit les molécules de cette masse est précisément le mal répandu dans le monde. Toute l'activité raisonnable de l'humanité a pour objet de dissoudre la force d'attraction de la masse.
Toutes les révolutions sont des tentatives de briser cette masse par la violence. Les hommes se figurent que s'ils martèlent cette masse, elle se brisera, et ils la battent en brèche ; mais, en s'efforçant de la briser, ils ne font que la forger.
Ils auront beau la marteler, la cohésion des atomes persistera jusqu'à ce qu'une force intérieure se communique à chacun des atomes et leur donne une impulsion qui désagrège la masse.
La force qui enchaîne les hommes est le mensonge, l'erreur; la force qui détache chaque individu de la masse inerte humaine est la
vérité. Or la vérité ne se transmet aux hommes que par des actes de vérité.
66. — De même que Tindividu isolé ne peut vivre sans se faire une idée de sa raison d'être et sans subordonner ses actions, inconsciemment parfois, au but qu'il donne à son existence, de même les groupes d'hommes vivant dans des conditions égales, comme les nations, ne peuvent pas ne pas donner une raison déterminante à leurs vues communes et aux efforts qui en sont la conséquence. De même que Thomme isolé, quand il avance en âge, change nécessairement sa conception de la vie et trouve à son existence un sens qu'il n'avait pas aperçu étant enfant, de même les sociétés, les nations changent nécessairement, suivant leur âge, leur conception de la vie et l'action qui en découle.