Prenez un couple de fortune moyenne
• dans la société et un couple de paysans dans les
mêmes conditions, et comparez-les; malgré les
privations et le travail accablant dont les paysans sont surchargés, non pas par leur faute, mais grâce à l'injustice du sort qui leur est fait, vous trouverez chez les uns hommes et femmes bien portants, chez les autres hommes et femmes de plus en plus maladifs.
68. — Tous les hommes vivant au milieu de la nature et connaissant le besoin, sont endurants et peuvent attendre avec calme pendant des heures, des jours même, sans éprouver ni inquiétude, ni irritation.
69. — Cherchez parmi les hommes et trouvez, depuis le gueux jusqu'au richard, un homme qui se contente de ce qu'il gagne pour se procurer tout ce qu'il considère indispensable selon la doctrine du monde, et vous verrez que vous n'en trouverez pas un sur mille. Chacun s'épuise à vouloir acquérir ce qui lui est inutile, mais ce qui est exigé selon la doctrine du monde et ce qu'il se sent malheureux de ne pas posséder, et à
peine s'est-il procuré cet objet qu'il lui en faut un autre, puis encore un autre, et- ainsi dure sans fin ce travail de Sisyphe, qui détruit la vie des hommes.
70. — Sont rares ceux qui, possédant 500 roubles, adoptent volontiers le genre de vie de ceux qui en ont 400. Lorsque ce fait se rencontre, on s'aperçoit qu'il a pour cause non le désir de se faciliter l'existence, mais d'amasser de l'argent et de le mettre en sûreté. Chacun veut encore et encore alourdir le fardeau de son existence, déjà assez lourd, et livrer son âme, sans réserve, tout entière à la doctrine du monde. Aujourd'hui on s'achète une montre avec chaîne, puis des tapis, des tableaux, des dorures, et puis on tombe malade, surmené par un travail excessif, et on meurt. Un autre continue la même tâche et donne sa vie en sacrifice à ce même Moloch ; — il meurt sans savoir lui-même pourquoi il a vécu de la sorte.