Combien de martyrs ont souffert et qui
souffrent en ce moment, pour la doctrine du monde , des souffrances qu'il serait difficile d'énumérer !
76. — Nous sommes tous frères, et cependant je vis du traitement qui m'est alloué pour interroger, juger, condamner le voleur ou la prostituée dont Texistence résulte de toute Torganisation de ma vie et qu'on ne doit, comme je le sais, ni condamner ni punir. Nous sommes tous frères, et je vis du traitement qui* m'est alloué pour percevoir des impôts de travailleurs besogneux et les employer au bien-être des oisifs et des riches. Nous sommes tous frères, et je reçois un traitement pour prêcher aux hommes une prétendue foi chrétienne à laquelle je ne crois pas moimême et qui les empêche de connaître la véritable ; je reçois un traitement comme prêtre, évêque, pour tromper les hommes dans la question la plus essentielle pour eux. Nous sommes tous frères, mais je ne fournis au pauvre que pour de l'argent mon travail de pédagogue, de médecin, de littérateur. Nous sommes tous frères, et je reçois un traitement pour me préparer à
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l'assassinat ; j'apprends à assassiner, je fabrique des armes, de la poudre, je construis des forteresses.
77. — On s'étonne souvent de voir une femme du monde ou un artiste, qui, semble-t-il, ne s'intéresse pas aux questions sociales ou militaires, condamner les grèves des ouvriers, prêcher la guerre et toujours sans hésiter attaquer un camp et défendre l'autre. Mais on ne s'en étonne que jusqu'au moment où l'on comprend que cela n'a lieu que parce, que tous les membres des classes dirigeantes sentent instinctivement ce qui maintient et ce qui détruit l'organisation, grâce à laquelle ils peuvent jouir de leurs privilèges.
78. — C'est sur le mensonge de l'inégalité des hommes et sur l'enivrement du pouvoir et de la servilité qui en résulte, que repose surtout la faculté des hommes, formés en organisation sociale, de commettre sans remords des actes contraires à leur conscience.
79. — Nul besoin d'organiser aucune société, parce que le travailleur vient naturellement et de lui-même se joindre à la société existante des travailleurs.
80. — Il y a des États, il y a des peuples ; il y a la conception abstraite de Thomme, mais F humanité comme conception concrète n'existe pas et ne peut pas exister.
L'humanité ? Où sont les limites de Thumanité ? Où finit-elle ? Où commence-t-elle ? Est-ce que rhumanité s'arrête au sauvage, à Fidiot, à l'alcoolique, au fou exclusivement? Si nous traçons une ligne qui limite l'humanité en excluant les représentants inférieurs de l'espèce humaine, où tracerons-nous cette ligne ? Exclurons-nous les nègres, comme font les Américains ? et les Indous, comme certains Anglais ? Et si nous y englobons tous les hommes sans exception, pourquoi admettrons-nous seulement les hommes et non pas les animaux supérieurs, dont beaucoup sont plus développés que les représentants inférieurs de l'espèce humaine?
Nous ne connaissons pas l'humanité comme
un objet extérieur; nous ignorons ses limites. V humanité est une fiction.
81. — La seule force qui dirige tout et à laquelle obéissent les individus et les peuples n'a jamais été que l'opinion publique, cette puissance insaisissable qui est la résultante de toutes les forces morales d'un peuple ou de toute l'humanité .
82. — Pour que notre ordre social, contraire à la conscience des hommes, fit place à un ordre qui y fût conforme, il faudrait que la vieille opinion publique usée fût remplacée par une opinion plus jeune et pleine de vie. Or, pour cela, il faudrait que les hommes qui ont conscience des nouvelles exigences de la vie les exprimassent clairement.
83. — La formation de vues nouvelles sur la vie est l'affaire de l'opinion publique.
84. — La situation de rhumanîté chrétienne avec ses prisons, ses bagnes, ses gibets, ses fabriques, sa concentration des richesses, ses impôts, ses églises, ses cabarets, ses maisons publiques, ses armements toujours grandissants et ses millions d'hommes abrutis, prêts, comme des chiens, à se jeter sur ceux contre lesquels le maître les excite, serait terrible si elle était le produit de la violence, mais elle est avant tout le produit de l'opinion publique.
Or, ce qui est établi par l'opinion publique ne peut être détruit que par elle.
85. — L'opinion publique condamne de plus en plus la violence, c'est pourquoi les positions, basées sur la violence, sont de moins en moins recherchées.
86. — Je me dirigeais, une fois, vers la porte Borovitzky (à Moscou) ; sous la porte se tenait un vieux mendiant boiteux. Je tirai ma bourse pour lui faire Taumône. Au même instant, je
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vis déboucher du Kremlin, au pas de course, un jeune grenadier à la face colorée, à Tair martial, Têtu du pardessus réglementaire en peau de mouton, fourni par TEtat. Le mendiant, ayant aperçu le soldat, se leva effrayé et se mit à courir à cloche-pied vers le jardin Alexandre. Le grenadier, après une vaine tentative pour le rejoindre, s'arrêta, vociférant contre le gueux qui s'était établi sous la porte contrairement au règlement. J'attendis le grenadier. Quand il fut près de moi, je lui demandai s'il savait lire.
— Oui, et quoi?
— As-tu lu l'Evangile ?
— Oui.
— Et te souviens-tu de ces paroles : « Et qui nourrira l'affamé... » Je lui citai le passage. Il s'en souvenait et m'écouta jusqu'au bout. Je voyais qu'il était troublé. Tout à coup son regard intelligent s'anima, il me regarda par-dessus l'épaule, comme quand on s'éloigne :
— Et le règlement militaire, le connais-tu ? fit-il. Je répondis que non.
— Eh bien, alors, tu n'as rien à dire, rétorqua le grenadier avec un mouvement de léle victorieux, et, ramenant sa pelisse de mouton, il se dirigea crânement vers son poste.
OssiP-LouRiÉ. Pensées de Tolstoï. 3
C'est le «eul homme que j'aie rencontré dans toute ma vie qui ait résolu avec une logique serrée Téternelle question qui se dressait devant moi au milieu de notre état social et se dresse devant tout homme qui se dit chrélien. La question du grenadier : TEvangile ou le règlement militaire, la loi divine ou la loi humaine, est là en face de Thumanité, aujourd'hui comme du temps de Samuel.
87. — Plus les hommes croiront qu'il ne dépend que d'eux seuls de modifier leur vie, plus cela deviendra possible.
88. — La marche de Thumanité, tout en étant la conséquence d'une mullitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais d'interruption.