Ni rhomme ni l'humanité ne peuvent revenir en arrière
OHHMWI
90. — On ne peut pas rester en place quand le sol est en mouvement : si on n'avance pas, on recule, et, chose étrange et terrible, les hommes instruits de notre époque, ceux qui marchent à l'avant-garde, par leurs raisonnements spéciaux, entraînent la société en arrière, pas même vers l'état païen, mais vers Tétat de barbarie primitive.
91. — Au lieu de se donner tant et tant de mal pour organiser les plaisirs, le confort, les procédés médicaux et hygiéniques qui doivent guérir les hommes de leurs maladies spirituelles et corporelles, il ne faut faire qu'une chose : accomplir la loi de la vie, faire ce qui est le propre, non seulement de Thomme, mais de Fanimal ; rendre, sous forme de travail musculaire, l'énergie reçue sous forme de nourriture ; ou, à parler la langue usuelle : Gagne ton pain, ne mange point sans travailler, ou tant tu manges, tant travaille.
92. — L'humanité est sortie de l'âge social et entrée dans un nouveau. Elle connaît la doctrine
qui doit servir de base à ce nouvel âge, mais elle continue par inertie à conserver les anciennes formes de la vie. De cet antagonisme de la nouvelle conception avec la pratique de la vie résulte une série de contradictions et de souffrances qui empcâsonnent notre existence et exigent sa modification.
93. — Qu'il soit maître ou esclave, Thomme moderne ne peut pas ne pas ressentir la contradiction constante, aiguë, entre sa conscience et la réalité, il ne peut pas ne pas connaître les souffrances qui en résultent.
94. — De même qu'un individu isolé ne change pas son existence seulement pour des raisons morales, mais que, le plus souvent, il continue à vivre comme par le passé, malgré le nouveau sens et le nouveau but dévoilés par la raison, et ne modifie sa vie que lorsqu'elle est devenue absolument contraire à sa conscience et, par suite, intolérable ; de même, Thumanité ayant ■appris par ses guides religieux le nouveau sens
Diqitized bv^OOÇlC
de la vie, les nouveaux buts qu'elle doit atteindre, continue longtemps encore après cette initiation à vivre comme par le passé et n'est amenée à accepter la conception nouvelle que par Timpossibilité de continuer Tancienne vie.
95.. — La situation de Thumanité, avec ses forteresses, ses canons, sa dynamite, ses fusils, ses torpilles, ses prisons, ses gibets, ses églises, ses fabriques, ses douanes, est réellement terrible ; mais ni les forteresses, ni les canons, ni les fusils, ne tirent d'eux-mêmes, les gibets ne pendent pas, les églises ne trompent personne toutes seules. Tout cela est fait par des hommes. Et lorsque les hommes comprendront qu'il ne faut pas le faire, tout cela n'existera plus. Et ils commencent déjà à le comprendre. Si ce n'est tout le monde, du moins les hommes de l'avant-garde, ceux qui seront suivis de tous les autres. Et cesser de comprendre ce qu'on a compris une fois est impossible, et ce qu'ont compris les hommes de l'avant-garde, les autres peuvent et doivent le comprendre.
96. — Comment se peut-il que l'homme sache par la pensée ce qu'il faut faire et qu'il fasse ensuite tout le contraire?
97. — Pourquoi les hommes cultivés et humains, capables en général de toute action honnête, n'ont-ils pas le sentiment de leur mauvaise action ?
98. — Pour que les hommes changent leur manière de vivre et de sentir, il faut avant tout qu'ils changent leur manière de penser ; et pour qu'un tel changement se produise, il faut que les hommes deviennent plus attentifs à ce qu'ils doivent comprendre.
99. — Pourquoi ne pas espérer que nous comprendrons enfin qu'il n'y a pas de devoir plus impérieux que celui de supprimer les inégalités sociales ?
100. — Comment les hommes se sentent-ils trop à Tétroil sur cette belle terre, sous Tinfîni de ce ciel étoile ? Comment peuvent-ils nourrir des sentiments de haine et de vengeance, une rage de destruction de leurs semblables? Tout ce qui grouille de mauvais dans le cœur de rhomme devrait se dissiper dans Tintimité avec la nature, — cette expression absolue du beau et du bon.
101. — Les hommes se tiennent auprès d'une source à Teau toujours accrue, et sont occupés à tenir à l'écart les gens qui ont soif; et ils affirment que ce sont eux qui produisent cette eau, et que bientôt elle seraamassée en assez grande quantité pour suffire à tout le monde. Mais cette eau qui coule et coule sans s'arrêter, et qui nourrit tout ce genre humain, non seulement elle n'est pas produite par l'activité de ces hommes qui, se tenant près de la source, la puisent, mais elle coule et s'épand au loin, malgré les efforts de ces hommes pour arrêter son flot.
102. — Notre vie devient chaque année et plus débile, et plus maladive et plus douloureuse ; chaque année s'accroît davantage le nombre des suicides et des refus d'engendrer ; nous sentons d'année ep année s'appesantir l'angoisse de notre vie, et de génération en génération les gens de notre monde vonts'affaiblissantdavantage. Autour de nous les gens meurent sous la charge d'un travail au-dessus de leurs forces, sous la charge de la misère ; nous détruisons le travail des autres hommes, la nourriture, le vêtement qui leur sont nécessaires, à la seule fin de trouver des distractions, de la variété dans l'ennui de notre vie. Et c'est pourquoi la conscience de Thomme^ de notre monde, si peu qu'il lui en reste, ne peut pas s'assoupir et empoisonne toutes ces commodités, tous ces agréments que nous fournissent nos frères souffrants et accablés de travail.
On ne peut corriger le mal qu'en changeant la vie. La conscience des hommes ne peut pas être apaisée par de nouvelles inventions, mais seulement par une vie nouvelle, dans laquelle il n'y aura ni besoin ni lieu de se justifier.
103. — Si endormie qu'elle soit, la conscience humaine se manifeste même à travers l'autosuggestion et la suggestion, elle commence déjà à parler et, encore un*peu, elle se réveillera et réveillera la conscience humaine.
104. — Je n'ai pas toujours eu les idées religieuses que je professe actuellement. Pendant trente-cinq années de ma vie, j'ai été nihiliste, dans l'exacte acception du mot, c'est-à-dire non pas un socialiste révolutionnaire, mais un homme qui ne croit à rien.
Il y a cinq ans, la foi me vint ; je crus à la doctrine de Jésus et toute ma vie changea subitement*.
103. — Il y a dix-huit cents ans, au milieu du monde romain, est apparue une nouvelle doctrine, étrange, ne ressemblant à aucune de celles
* Voir l'appendice IV.
qui l'avaient précédée et attribuée à un homme appelé Jésus.
106. — Jésus n'a jamais écrit lui-même un livre, comme l'ont fait Platon ou Marc-Aurèle ; il n'a pas non plus, comme Socrate, transmis sa doctrine à des hommes instruits et lettrés. Il l'a offerte seulement aux hommes ignorants et grossiers qu'il rencontrait sur sa route, le long de sa vie ; et c'est seulement quelque temps après sa mort, cent ans après environ, que les hommes se sont avisés de la grande importance de ses paroles, et ont eu l'idée d'en mettre la relation par écrit.
107. — Les Évangiles ne sont pas des livres sacrés tombés droit du ciel comme un testament du Saint-Esprit, mais de simples monuments historiques de la littérature religieuse.
108. — «Ne résiste pas au méchant, » telle est la base de l'enseignement de Jésus.