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Pour soumettre au christianisme les

58 PENSKES DE TOLSTOÏ

peuples sauvages qui ne nous attaquent pas et que nous n'avons aucun motif d'opprimer, nous devrions avant tout les laisser tranquilles et n'agir sur eux que par l'exemple des vertus chrétiennes : la patience, la douceur, l'abstinence, la pureté, la fraternité, Tàmour. Au lieu de cela, nous nous empressons d'établir chez eux de nouveaux marchés pour notre commerce ; nous les dépouillons en nous emparant de leurs terres ; nous les corrompons en leur vendant de l'alcool, du tabac, de l'opium, et nous établissons chez eux nos mœurs en leur apprenant la violence et de nouveaux moyens de destruction. En un mot, nous leur enseignons la seule loi de la lutte animale, au-dessous de laquelle l'homme ne peut descendre, et nous avons soin de leur cacher tout ce qu'il peut y avoir de chrétien en nous. Puis, nous leur envoyons deux douzaines de missionnaires, qui leur débitent des fadaises hypocrites, et nous donnons comme preuves irrécusables de l'impossibilité d'appliquer les vérités chrétiennes dans la vie pratique les expériences de conversions.

133. — Jamais depuis le temps d'Arius il n'y a eu un seul dogme qui ne résultât du désir de contredire un dogme opposé.

134. — L'humanité ne peut continuer à comprendre la vie comme précédemment. Il lui faut une nouvelle conception de l'existence, conception d'où résulte l'activité nouvelle concordant à ce nouvel état dans lequel elle est entrée.

C'est à cette nécessité que répond la faculté particulière de l'humanité d'enfanter des hommes qui viennent donner à toute la vie humaine un nouveau sens, d'où résulte une action toute différente de l'ancienne. L'établissement de ces nouvelles conceptions et de l'action nouvelle qui en est le résultat, est ce qu'on appelle religion.

133. — La religion n'est pas, comme le pense la science, un phénomène qui a jadis accompagné le développement de l'humanité et qui ne s'est plus renouvelé, mais bien un phénomène

propre à la vie humaine et absolument naturel à rhumanité aujourd'hui encore, comme en tout autre temps.

136. — Dans tous les temps, il y a eu des hommes chez lesquels la faculté de prévoir la voie de l'humanité s'est manifestée avec une force particulière, et qui, exprimant nettement et exactement ce que sentaient vaguement tous les hommes, établissaient une nouvelle action pour plusieurs siècles ou milliers d'années.

Ces conceptions sont au nombre de trois: 1^ vie personnelle ou animale ; 2*" vie sociale ou païenne ; 3"^ vie universelle ou divine.

Ces trois conceptions de la vie servent de base à toutes les religions qui existent ou ont existé.

137. — Toute la vie historique de Thumanité n'est autre chose qu'un passage graduel de la conception de la vie personnelle, animale à la conception sociale, et de celle-ci à la conception divine.

138. — L'essence de toute doctrine religieuse n'est pas dans le désir d'une expression symbolique des forces de la nature, ni dans la terreur qulnspirent ces forces, ni dans un besoin du merveilleux, ni dans les formes extérieures où elle se mai^ifeste, comme le croient les hommes de la science.

L'essence de la religion est dans la faculté qu'ont les hommes de prophétiser et d'indiquer la voie que doit suivre l'humanité dans une direction autre que celle suivie anciennement et d'où résulte une tout autre action de l'humanité dans^ l'avenir.

139. — La religion officielle appelée christianisme se sépare de celle de Jésus par bien des divergences, au nombre desquelles on constate tout d'abord la suppression du commandement qui nous interdit de nous opposer au mal par la force.

140. — S'il y a une différence entre celui qui professe publiquement le christianisme

Ossip-LouRiÉ. Pensées de Tolstoï» 4

et celui qui le nie, ce n'est pas en faveur du premier.

141. — L'Église pseudo-chrétienne n'a plus rien, excepté les temples, les images, les draps d'or et les mots.

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