‹ Pensées...d'après les textes russesChapitre 32 sur 62 · LE PATRIOTISME · texte numérisé non relu

LE PATRIOTISME

196. — Ce que de nos jours on nomme patriotisme, c'est uniquement, d'une part, une disposition d'esprit entretenue sans cesse parmi les peuples par Técole, la religion, la presse vénale qui travaille pour le gouvernement ; d'autre part, c'est une exaltation temporaire que les classes dirigeantes excitent par des moyens exceptionnels parmi la classe du peuple dont le niveau moral et intellectuel est le moins élevé, et qu'elles font passer pour Texpression même de la volonté de tout le peuple.

197. — Si seulement les hommes disaient ce qu'ils pensent, et non ce qu'ils ne pensent point, aussitôt s'évanouiraient les idées superstitieuses qui découlent du patriotisme, et tous les mauvais sentiments, et toutes les violences qui sont fondés sur lui.

198. — Le patriotisme est un cruel vestige d'un temps que nous avons achevé de vivre; s'il se conserve, c'est par la force d'inertie ; c'est aussi

parce que les gouvernements et les classes dirigeantes, sentant que leur force et même leur existence y sont liées, s'efforcent de Tentretenir par ruse et par force dans l'esprit du peuple.

199. — Les vrais chrétiens doivent refuser de se soumettre au service militaire.

200. — La doctrine chrétienne prescrit au chrétien l'humilité, la non-résistance au mal ; elle lui ordonne d'aimer tous les hommes et même ses ennemis ; le chrétien ne peut donc pas être soldat, c'est-à-dire appartenir à une classe de gens dont la seule raison d'être est de tuer leurs semblables.

201. — Comment concilier la doctrine nettement exprimée par Jésus et contenue dans le

cœur de chacun de nous — pardon, humilité, patience, amour de tous, amis ou ennemis, — avec Texigence de la guerre et de ses violences contre nos concitoyens ou l'étranger?

202. — Tous les jeunes gens élevés d'après la doctrine de TÉglise, surnommée chrétienne, se rendent chaque année, à terme fixe, dans les bureaux de conscription et, sous la direction de leurs prêtres, renoncent sciemment à Jésus*.

203. — Jésus a dit : « Prends ta croix et suismoi, c'est-à-dire supporte avec soumission le sort qui t'est tombé en partage et obéis-moi, moi qui suis ton Dieu. » Personne ne bouge. Mais que le dernier des hommes galonné, dont la spécialité est de tuer ses semblables, ait la fantaisie de dire : « Prends, non pas ta croix, mais ton havresac et la carabine, et marche à une mort certaine assaisonnée de toutes sortes de souffrances », — et tout le monde accourt. Abandonnant

* Voir l'appendice IV.

famille, parents, femmes, enfants, affublés de costumes grotesques et se plaçant sous les ordres du premier venu d'un rang plus élevé, affamés, transis, éreintés par des marches forcées, ils vont sans savoir où, comme un troupeau de bœufs, à la boucherie; mais ce ne sont pas des bœufs, ce sont des hommes. Ils se demandent pourquoi ils font cela et, sans recevoir de réponse, avec le désespoir dans le cœur, ils marchent et meurent de froid, de faim, de maladies contagieuses, jusqu'au moment où on les place à la portée des balles et des boulets en leur commandant de tuer de leur côté des hommes qu'ils ne connaissent pas. Us tuent et on les tue. Et chacun d'eux ne sait à quelle fin ni pour quelle raison. Un ambitieux quelconque n'a qu'à brandir l'épée en prononçant des paroles ronflantes pour qu'on se précipite en masse à la mort ; et personne ne trouve que c'est difficile. Non seulement les victimes, mais leurs parents ne trouvent pas que cela soit difficile. Eux-mêmes encouragent leurs enfants à le faire. Il leur paraît que non seulement cela doit être ainsi et qu'on ne peut faire autrement, mais encore que c'est admirable et moral.

204. — Au lieu de ces haines nationales qu'on nous inspire sous le fitre de « patriotisme » ; au lieu de cette gloire attachée au meurtre — à la guerre, qu'on nous représente, dès l'enfance, comme quelque chose de superbe, il faut, au contraire, enseigner l'horreur et le mépris de toutes ces carrières : militaires, diplomatiques et politiques, qui servent à diviser les hommes, il faut enseigner à considérer comme un indice de culture sauvage la division des hommes en États politiques quelconques, la diversité des codes et des frontières ; que massacrer des étrangers, des inconnus sans le moindre motif est le plus horrible forfait dont peut seul être capable un homme égaré et dépravé, tombé au dernier degré de la bête.

205. — Tendre sa poitrine aux coups des autres, — oui ; fusiller ses semblables, — jamais ! Ce n'est pas une défense, c'est une tuerie !

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