Nous ne reconnaissons pas la nécessité
de l'armée et de la guerre, et nous devons supporter de terribles charges pour l'entretien des troupes et les frais de la guerre.
207. — Le nombre des victimes de la guerre dans notre siècle seulement s'élève à trente millions d'hommes. Si ces martyrs de la doctrine du monde avaient refusé de suivre cette doctrine du monde, ils auraient évité les souffrances et la mort.
208. — L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter : la grande roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite toutes les autres : lancées à fond de train sans avoir idée du but à atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais sortir de leur immobilité ! C'est ainsi
que les désirs, les humiliations, les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la somme entière des sensations éprouvées par 160.000 Russes et Français eurent comme résultat final, marqué par Taiguille sur le cadran de rhistoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille des trois Empereurs!
209. — Les Français prennent les armes en 1870 pour garantir leur existence, et cette tentative a pour conséquence la destruction de centaines de milliers de Français ; tous les peuples qui prennent les armes font la même chose.
210. — Une distance indéfinissable, menaçante et insondable sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y a-t-illà, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir...
On a peur de franchir celte ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que Ton connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie. .
211. — Il est douteux que n'importe quelle révolution puisse être plus funeste pour la grande masse du peuple que Tordre, ou plutôt le désordre actuel avec ses victimes habituelles du travail surhumain, de la misère, de Tivrognerie, de la débauche, et avec toutes les horreurs de la guerre prochaine qui engloutira en une année plus de victimes que toutes les révolutions du siècle présent.
212. — On doit s'étonner de voir des hommes libres qui n'y sont nullement obligés, ce qu'on appelle Télite de la société, entrer au service militaire en Russie, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche et même en France, et désirer des occasions de tuerie. Pourquoi des parents, d'hon-
nêtes gens, font-ils entrer leurs enfants dans des écoles militaires? Pourquoi les mères leur achètent-elles comme jouets préférés des schakos, des fusils, des sabres? (Il est à remarquer que les enfants de paysans ne jouent jamais aux soldats.)
213. — Toute guerre, la plus bénigne, avec toutes ses conséquences ordinaires, la destruction des récoltes, les vols, les rapts, la débauche, le meurtre, avec les justifications de sa nécessité et de sa légitimité, avec l'exaltation des exploits militaires, Tamour du drapeau, de la patrie, avec les sollicitudes feintes pour les blessés, etc., pervertit en une seule année, plus de gens que des milliers de pillages, d'incendies, de meurtres commis pendant un siècle par des individus isolés poussés par la passion.
214. — De même que le salariat a survécu à Tesclavage, peut-être les violences de la guerre survivront-elles à la guerre elle-même. Mais une chose est certaine : sous la forme grossière où
elles existent actuellement, forme également contraire à la raison et au sentiment moral, la guerre et l'armée seront abolies.
215. — Le temps prédit où tous les hommes désapprendront la guerre, transformeront les glaives en socs de charrue et les lances en faucilles, et vers ce temps, vers cette nouvelle forme de la vie, Thumanité s'avance avec une rapidité de plus en plus grande.