Malheureux sont ceux qui possèdent
243. — Partage ce que tu as avec les autres, n'accumule pas de richesses, ne t'enorgueillis pas, ne vole pas, ne fais pas souffrir, ne tue pas, ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit, tout cela a été dit, non pas il y a dix-huit cents ans, mais cinq mille ans, et il ne pourrait y avoir de doute sur la vérité de cette loi si l'hypocrisie n'existait pas.
246. — Une des premières conditions de bonheur généralement admises par tout le monde est une existence qui ne rompe pas le lien de l'homme avec la nature, c'est-à-dire une vie où l'on jouit du ciel, du soleil, de l'air pur, de la terre couverte de végétaux et peuplée d'animaux. De tout temps les hommes ont considéré comme un grand malheur d'être privés de tout cela. Voyez donc ce qu'est l'existence des hommes qui vivent selon la doctrine du monde. Plus ils ont réussi, suivant cette doctrine, plus ils sont privés de ces conditions de bonheur. Plus leur succès mondain est grand, moins ils jouissent de la lumière du soleil, des champs, des bois , de la vue des animaux domestiques
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et sauvages. Beaucoup d'entre eux — les femmes presque toutes — arrivent à la vieillesse n'ayant vu que deux ou trois fois dans leur vie le lever du soleil.
247. — Une autre condition indubitable du bonheur, c'est le travail ; premièrement le travail qu'on a librement choisi et qu'on aime, secondement le travail physique qui procure l'appétit et le sommeil tranquille et profond. Ici encore, plus est grande la part de ce prétendu bonheur qui échoit aux hommes selon la doctrine du monde, plus ces hommes sont privés de cette condition de bonheur.
248. — La troisième condition indubitable du bonheur, c'est la famille. Eh bien, plus les hommes sont esclaves des succès mondains et moins ce bonheur est leur partage. La majorité sont des libertins qui renoncent sciemment
aux joies de la famille et n'en ont que les soucis. S'ils ne sont pas des libertins, leurs enfants ne sont pas une joie pour eux, mais un fardeau, et ils s'en privent eux-mêmes, en s'efforçant par tous les moyens, quelquefois les plus cruels, de rendre leur union inféconde. S'ils ont des enfants, ils se privent de la joie d'être en communion avec eux. D'après leurs coutumes, ils doivent les confier à des étrangers, à des établissements d'instruction publique, de sorte que de la vie de famille ils n'ont que les chagrins. — Ces enfants, dès leur jeunesse, deviennent aussi malheureux que leurs parents, à l'égard de qui ils n'ont qu'un sentiment : celui de souhaiter leur mort pour en hériter.
249. — La quatrième condition du bonheur, c'est le commerce libre et affectueux avec les hommes dont le monde est rempli. Or, plus on est haut placé sur l'échelle sociale, plus on est privé de cette condition essentielle du bonheur. Plus on monte et- plus le cercle des hommes avec lesquels il est permis d'entretenir des relations se resserre et se rétrécit; plus on monte et plus
le niveau moral et inlellectuel des hommes qui forment ce cercle s'abaisse.
250. — Enfin, la cinquième condition du bonheur, c'est la santé et une mort sans maladie. Et de nouveau plus un homme a monté les degrés de Féchelle sociale, plus il est privé de cette condition de bonheur.
2S1. — La tentation est ce qui pousse l'homme à rechercher le prétendu bonheur de la vie temporelle. Il faut tout sacrifier pour ne pas être sa victime.
252. — Nous avons appelé la pauvreté d'un mot qui est synonyme de calamité, mais qui, en réalité, est un bonheur, et nous aurons beau rappeler calamité, elle n'en sera pas moins un bonheur.