PRÉFACE XI
seul mouvement rejeter toutes les horreurs que les siècles lui ont léguées. Il se peut que de temps en temps, sur les divers points du globe, surgissent des surhommes, des Moïse, des Socrate, des Jésus, mais ils ne font qu'aider la marche de révolution : ils ne changent pas la course lente de l'humanité. On peut changer les formes de la vie^ on n'en change jamais le fond; si ce changement ne se fait de luimême, il n'aboutit à rien, ou presque à rien. L'esprit s'approprie des pensées nouvelles qui restent souvent à l'état de notions, mais qui ne passent pas dans le sang. Un changement des formes extérieures de la vie ne change pas les conditions biologiques de l'individu. Ni la liberté, ni l'amour ne se donnent : ils se conçoivent. Celui qui n'est pas libre, ne porte pas dans son âme la notion de la liberté. L'individu ne peut être affranchi que par des efforts évolutifs sur lui-même. Mais, pour se développer, il a besoin encore du secours de ses semblables. L'individu, tout en étant le commencement et la fin par lui-même, se trouve, comme facteur de la continuité de la vie, en rapport avec d'autres individus, qui composent ainsi la famille, la société, l'humanité. Or, dès que les individus se réunissent en groupes, leur développement intellectuel devient inférieur au développement de chacun d'eux. La foule, l'humanité, comme unité, ou, d'après quelques-uns, comme organisme, se développe plus lentement que l'individu. Pour que « le royaume descieux >, dont parle Tolstoï, c'est-à-dire celui de l'amour, règne