I .Tl
nous en tenir sur ce point. Mais accordons pour un instant qu’entre la sensation et l’idée il n’y a pas de différence dans la philosophie de Laromiguière. Je ne vois pas que le développement de la seconde raison soit un motif bien puissant pour faire distinguer ces deux choses. Vous avez éprouvé de vives douleurs que vous n’éprouvez plus , vous en avez l’idée : dites donc plutôt le souvenir. Vous savez sans doute que les hommes ont donné beaucoup d’extension au mot idée et l’ont fait synonyme de souvenir et de bien d’autres mots encore. Vous avez l’idée, c’est-à-dire le souvenir d’une sensation éprouvée autrefois, vous avez une sensation rappelée à la mémoire ; est-ce donc une raison pour dire que la sensation et l’idée n’ont pas une même nature? Donc la sèconde raison n’appuie pas mieux l’objection que la première.
3' raison. Elle se réduit au raisonnement suivant : L’idée est une lumière représentative d’un objet ; la sensation n'est point une lumière représentative d’un objet ; donc la sensation est différente de l’idée.
Réponse. L’idée n’est point une lumière représentative d’un objet. La plupart dos philosophes, nous l’avons déjà dit, et l’école toute entière , donnant de l’extension au mot idée, l’ont fait synonyme d’image, de représentation et de bien d’autres mots encore. Mais un langage métaphorique ne saurait donner aux mots un sens propre, et par conséquent la
philosophie sévère cl rigoureuse ne peut admettre au propre que l’idée soit une représentation , une lumière représentative d’un objet. Elle laisse à Epicurc et à son école : « Les fantômes, les spectres, les simulacres voltigeants, les espèces expresses e l impresses (i) avec lesquelles» cet ancien « veut rendre raison de la manière dont nous connaissons les objets. » Lorsqu’elle parle rigoureusement , elle ne tient pas compte des images, ni des représentations, ni des lumières représentatives d’objets que l’école voit dans les idées. (Voyez ce que nous avons dit à la page 1 1 4, où nous répondons aux philosophes qui voient dans l’idée une lumière de l’esprit, une vue lumineuse d’objet, qui est propre à l’entendement.) Donc, quand M. Laromiguière admettrait que l’idée et la sensation sont identiques, la troisième raison ne prouverait pas que l’idée doive être distinguée de la sensation ; l’idée au sens propre n’étant pas une lumière représentative d’un objet , h sensation ne peut pas non plus en être une; donc l’identité supposée n’est pas détruite.
4 ' raison. « Nous avons l’idée d’un grand nombre de vérités intellectuelles, qui par conséquent ne peuvent aucunement affecter les organes, » et M. IL . conclut de là, contre l’auteur des leçons de philosophie, que l’idée cl la sensation ne sont pas identiques.
(I) Vojcz M. Laromiguière, Leçons (k philosophie.
M. Laromiguiérc n’a jamais soutenu que l’idée et la sensation aient une nature commune. Sa philosophie sépare de la sensation non seulement les idées intellectuelles, mais encore toutes les idées. Affirmer qu’il donne aux idées et aux sensations une nature identique , et vouloir le réfuter sur ce point , c’est abuser et du temps et do la raison. Ilappelcz-vous ici ce que nous avons dit dans notre extrait analytique des leçons philosophiques deM. Laromiguière. Vous l’avez vu distinguer quatre espèces de sentimentset quatre sortes d’idées qui v répondent. Lesentiment-sensalion dépend des lois de l’organisme sensitif, c’est-à-dire que l’âme ne peut l’éprouver sans l’intermède actuel des organes des sens; les autres sentiments sont au-dessus des lois de cet organisme et existent indépendamment du concours actuel (1) des organes des sens. Les idées sensibles dépendent de la sensation , en ce sens qu’elles en tirent leur origine ; mais elles ne sont point la sensation, elles sont un produit de l’activité, de l’intelligence. Les idées des facultés, les idées de rapport, c’est-à-dire les idées
(1) Je suppose que plusieurs idées sensibles soient simultanément dans l'Ame; en présence de ces idées et en des circonstances données peuvent naître dans l'Ame des sentiments de rapport. L'actiuii des organes des sens a joué un grand r6lc dans la formation de ces idées sensibles, mais les sentiments de rapport peuvent naître sans l'action actuelle des organes des sens. Cette csplication faite, notre théorie est facile et très intelligible.
PENSÉES u’uN CROYANT.
intellectuelles et les idées morales, sont indépendantes de la sensation , même dans le sens qu’on en lait dépendre les idées sensibles.
Comment , après cela, les idées, dans la philosophie de M. Laromiguière , seraient-elles donc identiques avec la sensation ( Si vous voulez voir distinctement la di/lérence immense qui existe entre les idées sensibles, les idées intellectuelles et morales, et la sensation, lisez M. Laromiguière : il l’établit au moins aussi clairement que ceux qui le combattent sur ce point.
M. B... accuse Laromiguière de confondre toutes les idées avec la sensation. Les idées intellectuelles , bien qu’elles en soient à une distance bien plus grande encore que les idées sensibles , ne sont pas même exceptées. Toute la critique , mais surtout la quatrième raison de l’objection, en donnent la preuve. Il n’a pu condamner ainsi Laromiguière sans admettre, au moins chez cet idéologue, que sentir et éprouver des sensations, sentiment et sensation, sont une même chose.
II est donc évidemment prouvé que l’objection de M. B... est vaine, qu’elle n’atteint pas l’auteur contre lequel ellecstdirigée, et que toutes les raisons par lesquelles il prétend l’appuyer, dans l’hypothèse admise, sont absolument milles et impuissantes.
Voyons maintenant si l’accusaiion d’étre sensua- /istc, et par conséquent d’appartenir à l’école de Locke et de Cond il lac, portée contre Laromiguiére par M B..., peut-être raisonna Moment soutenue.
Locke a dit : Tontes les idées viennent de la sensation ou de la réflexion de l'esprit sur ses propres opérations (i). Cet énoncé exprime clairement qu’elles viennent de la sensation ou des opérations de l’ entendement. Je dis des opérations de l'entendement, car la réflexion se home à nous faire connaître ces opérations telles qu’elles sont; c’est l’attention , la comparaison et le raisonnement considérés dans leurs actes. Ces trois facultés élémentaires peuvent séparer ou combiner les données de la sensation, mais elles n’v ajoutent point un second principe, une seconde origine d’idées: la sensation , en dernière analyse, et quelle que soit l'intention de l’auteur, est, dans ce système, l’unique origine des connaissances humaines. L’énoncé de Locke est donc inexact et ne peut satisfaire l’esprit. Locke , néanmoins, a rendu un service important a la philoso-
(li M. Laromiguiére.
phie, en reconnaissant et en proclamant ainsi l’insulfisancc de la sensation, comme source uuique de nos idées. Voilà la doctrine de Locke sur l’origine des connaissances humaines.
Condillac fut le premier à introduire en France les doctrines philosophiques de Locke. Il donne aux connaissances!»! maines la même origineque le philosophe anglais, sauf quelques changements dans la forme et la manière d’expliquer. « Selon que les objets extérieurs agissent sur nous, dit-il (i), nous recevons différentes idées par les sens ; et selon que nous réfléchissons sur les opérations que les sensations occasionnent dans notre âme , nous acquérons toutes les idées que nous n’aurions pu recevoir des choses extérieures.»
Il est évident qu’il reconnaît deux sortes d’origine, la sensation et la réflexion. L’origine des idées est donc la môme que celle qui est admise par le célèbre maître de Condillac. Voilà ce que notre philosophe français a de commun avec Locke; mais il fait plus que celui-ci : il analyse , il systématise les opérations de l’âme. Il part de la perception : c’est, à son jugement , une impression occasionnée dans l’àme par l’action des sens. Cette perception ou cette impression sensible de l’âme est la première opération de
(!) Essai sur l'origine des connaissances humaines, sect. i, chap. I ,
laquelle il déduit toutes les autres. Les làcullés occasionnées immédiatement par la sensation sont : i° la perception, 2 ° l’attention, 3° la réminiscence.
Ailleurs, il ajoute : « La perception et la conscience ne sont qu’une même opération , sous deux noms(i). ><
L'attention ( 2 ) est la conscience augmentant si vivement par rapport à certaines perceptions, qu’elles paraissent les seules dont nous ayons connaissance.
Cet auteur définit la réminiscence quelque chose de rappelé; elle est le résultat de l’attention donnée à une impression. Nous avons vu que la perception ou la conscience est une impression; que l’attention n’est que la conscience augmentée , et la réminiscence (la mémoire selon nous) un résultat de l’attention (3). Condillac, en d’autres ouvrages, change les expressions qu’il avait employées dans Y Essai sur l’ origine des connaissances humaines. Dans sa Logique, première partie , chap. VII , il parle encore d’une manière plus décisive en faveur de la sensation. « 11 faut, dit-il , que nous découvrions toutes les facultés dont l'âme est capable ; mais où le découvrirons-nous sinon dans la faculté de sentir ?
L’attention que nous donnons à un objet n’est, de la
( 1 ) ht., sect. 11, ch. 1, $ 13 .
( 2 ) ld., secl. i, ch. i, § S.
(3) Condillac ne voit dans l'entendement humain que des sensations transformées, qui ont la propriété de devenir facultés et activité.
pensées d’un croyant.
part tic l’àme, que la sensation que cet objet lait sur nous... La comparaison n’est qu’une double attention : elle consiste dans deux sensations qu’on éprouve... Le jugement n’est cncorcquesensation... Il n’v a que des sensations dans la réflexion... Si nous considérons nos sensations comme agréables ou désagréables , nous en verrons naitre toutes les facultés qu’on rapporte à la volonté. »
«Nous avons expliqué, (dit il, première partie, leçon neuvième), comment les facultésde l’âme naissent successivement de la sensation ; et on voit qu’elles 11e sont que la sensation qui se transforme pour devenir cliacunc d’elles.»
D’après Condillac, toutes les idées ne sont que des sensations transformées. Mais dans tout cela , je ne vois que des impressions sensibles, comme l’entend Condillac, je ne vois rien d’actif. Les facultés, dans son système , sont donc frappées de nullité et de mort, et ne sauraient agir; l’entendement humain 11c pourra donc jamais rien connaître , et la volonté rien exécuter.
Voilà une idée de la doctrine des deux plus fameux philosophes de l’école sensua/iste. Entendre cette doctrine, c’est entendre le sensualisme. Vovons donc si M. Laromiguièrc appartient aussi à cette école.
il dit : « Toutes les idées n’ont pas leur origine dans la sensation, elles ne l’ont pas même dans 1 1 réunion de la sensation à la réflexion de l’esprit sur
MATÉRIALISME MODERNE. 1 ?.t)
scs propres opérations ; et nous avons abandonné Condillac et Locke. » ( Leçons de philosophie , deuxième partie, treizième leçon.)
« La sensation enveloppe toutes nos facultés , » a dit Voltaire. M. Laromiguièrc répond à la citation qu’il vient de faire : « Nous ferons plusieurs remarques sur ce passage :
» i° La sensation enveloppe toutes nos facultés; la sensation renferme toutes nos facultés; toutes nos facultés sont dans la sensation ; toutes dérivent de la sensation ; toutes sont des modifications, des transmutations, des transformations de la sensation, etc.; tous ces énoncés disent la même chose, et tous ces énoncés sont faux.
» La sensation n’enveloppe pas toutes les facultés de l’àme , elle n’enveloppe aucune faculté, elle n’en renferme aucune, et il n’est pas vrai que les facultés soient diverses transformations de la sensation. » La sensation , en se transformant, ne peut changer que de forme et non de nature.
» Par sa nature , la sensation sera éternellement une propriété passive qui toujours, il est vrai, sollicitera l’action des facultés, mais qui ne se confondra jamais avec les facultés, et dont rien ne pourra faire sortir des Jacullés qu’elle ne renferme, ni n’enveloppe.
«Voltaire, çn adoptant l’opinion de Condillac, en soutenant avec lui que la sensation enveloppe tou-
PENSÉES d’u.N CROYANT.
tes nos facultés , que toutes nos facultés sont différentes manières de sentir, adopte donc une erreur manifeste.
» 2° Mais cette erreur lui a présenté le caractère de la vérité; il l’a saisie avidement et sur parole: Condillac a été un grand philosophe, parce qu’il a dit une chose qui a paru appuyer l’opinion favorite de Voltaire , que la matière pense , ou du moins qu’elle peut penser. » ( Leçons de philosophie, première partie, quinzième leçon.)
Vers la fin de la septième leçon, deuxième partie, M. Laromiguière dit : « Les idées diffèrent-elles des sensations ? » Et il répond : « Les idées ne difièrent pas r seulement des sensations , des sentiments-sensations, elles différent de toute espèce de sentiments.» Il ajoute : « A-t-on idée de tout ce qu’on sent ? » Il répond : « C’est demander si la connaissance suit tous les degrés et toutes les nuances du sentiment ; si l’intelligence se confond avec la sensibilité... C’est demander si l’on peut être instruit , sans avoir rien fait pour s’instruire. » Plus vers la fin de la leçon, il dit : « Que le germe de toutes nos connaissances se trouve dans le sentiment » ( souvenez-vous bien ici que sentiment n’est pas synonyme de sensation ), « et que ce germe eût été à jamais stérile, s’il n’eùt été fécondé par un principe actif. »
On voit par les explications et par les extraits que nous avons faits, que M. Laromiguière distingue
Jeux attributs essentiels dans l'àmc humaine : la sensibilité et l’activité- Par la première, Pâme est purement passive et ne peut que sentir, c’est-à-dire éprouver des sentiments-sensations, des sentiments de l’action de ses facultés, des sentiments de rapport , des sentiments moraux ; par la seconde, elle peut se modifier elle-même , être attentive , comparer , raisonner, se créer des idées qui correspondent à ses sentiments, des idéessensibles, des idéesdes facultés, des idées de rapport , des idées morales. C’est par elle qu’elle peut manifester sa volonté par le désir, par la préférence et par la liberté. Lisez les volumes ou les vingt-huit leçons où il développe son svstéme avec précision et clarté, et vous verrez presque à chaque page une nouvelle preuve de l’orthodoxie de sa doctrine, toute différente de celle des sensualistes ou tie celle de Locke et de Condillac. Il justifie Ce dcr-~ nier du reproche qui lui a été fait d’être matérialiste ; il établit qu’au contraire ce philosophe combat le matérialisme. Il ne prétend pas dire que Condillac ait bien raisonné, qn’il n’ait pas commis bien des erreurs en parlant soit de la spiritualité, soit de l’activité de l’àmc. «Condillac, dit-il, est-il spiritualiste? Refuse-t-il à l’àme son activité ? C’est uniquement à ces deux questions de fait que j’ai voulu répondre, et je pense en avoir dit assez pour vous convaincre.» (Neuvième leçon de philosophie, première partie.)
M. I ..aromiguière affirme que le système de Con-
PENSÉES l)’uN CROYANT.
dillac n’étant (kis un système de matérialisme , ses conséquences ne peuvent appuyer les doctrines des matérialistes, à moins qu’ils n’en abusent , comme plusieurs l’ont fait.
Pour nous, nous avons signalé les dangers du système dcCondillac, ch. il, § 11. Si M. I-aromiguière en avait fait de même , sa critique, dans son objet , eût été d’une bien plus grande valeur à nos yeux. Mais tout ce qu’il dit à son avantage n’est pas une raison pour affirmer qu’il adopte ses doctrines sensualités : nous l’avons vu au contraire les combattre et soutenir que les idées et la sensation ne sont point identiques.
Pour terminer, nous concluons que M. B... ayant voulu prouver que M. Laromiguiére eslsensuuliste, n’a selon nous rien prouvé , sinon qu’il n’a compris ni l’esprit, ni le langage, ni le système du profond métaphysicien qu’il a osé attaquer. Mais toujours il faut être impartial et équitable ; toujours il faut rendre hommage à la vérité et à la justice. Le livre de M. B... est une production fort estimable, et qui offre à la jeunesse les plus saines doctrines. Nous engageons cependant l’auteur à donner à ses excellents principes tous les développements dont ils sont susceptibles , et qu’on a droit d’attendre de scs talents et de sa haute capacité. Nous l’engageons, de plus, dans l’intérêt de son ouvrage, d’en faire disparaître quelques légères taches que, par suite du mouvement
MATERIALISME MOOERXE.
des progrès sdentifi<|ues , des esprits sévères pourraient peut-être ne plus tolérer dans un homme tel que M. B... Nous nous bornerons à signaler le point suivant.
M. B. . à la page 58 de sa Dialectique , s’exprime ainsi : « Le cerveau ainsi que tous les autres organes étant matériel, est, de l’aveu de tous les physiciens, essentiellement inerte , et par conséquent sans activité intrinsèque et sans vie. » Dire que le cerveau d’un homme vivantest inerte, et parconséquentsansactivité intrinsèque et sans vie, c’est avancer une erreur à la fois philosophique et physiologique. Sans doute , le cerveau, en tant que simple matière, est inerte, sansactivité intrinsèque et sans vie ; mais considéré comme matière organisée dans un homme vivant, il est doué nécessairement de la vie physiologique ; sans quoi aucun acte intellectuel ne serait possible, comme le prouve le sphaccie du cerveau. Pour être exact et à la hauteur des sciences naturelles, il fallait dire que la matière , quoique sans activité intrinsèque , sans vie et sans mouvement propre et spontané , est cependant capable de recevoir la vie matérielle , d’une source extérieure et par la puissance de la force vitale plastique, c’est-à-dire par l’organisation, toutcomme elle peut recevoir le mouvement d’un moteur étranger, c’est-à-dire d’un principe immatériel. Ce sont la des faits constatés par l’observation universelle de tous les savants.
Il est donc faux de dire que la matière organisée vivante est sans activité intrinsèque vitale. Cette proposition , dis-je , est fausse , parce que l’on ne peut concevoir l’organisation vivante sans un principe de vie, et par conséquent sans l’activité vitale intrinsèque ou le mouvement vital, coftime l’innervation, la circulation , la nutrition, l’absorption , etc. Donc dans un homme vivant, le cerveau, quoiqu’il ne puisse ni penser , ni sentir , est néanmoins doué d’activité intrinsèque et de vie.