‹ Pensées d'un croyant catholique, ou considérations philosophiques, morales et religieuses sur le matérialisme moderne, et sur divers autres sujets, tels que l'ame des betes, la phrénologie, le suicide, le duel et le magnétisme animal ouvrage généralement destiné a la jeunesse lettréeChapitre 13 sur 49 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

niTHjlU HÉIEEMOMS SIR LA PIIILOftOPJIlE DE M. I»E BON MJ).

Un des plus célèbres philosophes de nos jours , M. de üonald , a répandu de vives lumières sur la science de l’entendement humain. Comme la plupart des idéologues modernes, il rejette les idées innées, et ne reconnaît dans Pâme qu’une capacité ou des facultés innées, lesquelles n’entrenten exercice qu’au moyen des organes du corps. Selon la doctrine de ce philosophe , l’àme puise dans les sens les senlimeuts-sensations, et dans la raison de la société, par l’intermédiaire du langage, toutes les idées intellectuelles et morales. Purement passive à son origine, et réduite à de simples sensations, il faut que la parole vienne lui révéler sa pensée, à peu près comme un homme, pour contempler son visage, a besoin qu’une glace lui en réfléchisse les traits. Ainsi, toutes les idées lui viennent de l’éducation so-

tïale, par le canal de la vue ou de l’ouïe, au moyen de la parole ou des signes , expressions et véhicules de la pensée. Au moment où l’homme sortit des mains de son Créateur, il reçut de sa munificence infinie tout ce qui lui était nécessaire pour vivre et sc perpétuer comme être intelligent aussi bien que comme être physique. Il reçut donc la vérité, qui est l’alimentde son intelligence, et avec la vérité, les idées, la pensée et la parole, laquelle est l’expression de la pensée et le moyen ordinaire de la communiquer. Ainsi, les idées et les mots, la pensée et le langage ont été révélés simultanément et se transmettent de même. Il suffît pour s’en convaincre de regarder autour de soi : comme Dieu parla au premier père , le père parle à l’enfant, et la raison de celui-ci naît en quelque sorte à l’intelligence qui se développe en lui à mesure que son langage se perfectionne. Ainsi , et toujours selon la même loi et par les mêmes moyens, se forme la raison de Tentant, la raison de la famille, la raisoù des peuples et du genre humain tout entier. Les idées ou vérités générales, qui forment comme le fond de la raison sociale, sont la source où puise l’entendement de chaque particulier. La raison individuelle, qui n’est que la participation à ce fond d’idées primitives, entre ensuite en exercice; et pr l’activité inhérente à sa nature , elle combine les idées fondamentales qu’elle a reçues, les compare; en déduit les conséquences ; de là naissent d’autres idées subor-

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données, que la raison' juge vraies ou fausses, selon le rapport qu’elle aperçoit entre elles et les vérités premières. Ainsi, juger n’est autre chose que comparer des idées nouvelles à des idées déjh existantes en nous, et prononcer sur leur liaison, ou la logique n’est que l’art de faire avec méthode ce discernement.

Cette théorie ingénieuse so trouve en parfaite harmonieavcc l’histoire de nos premiers parents, telle que nous la tenons des écrivains sacrés. Cette histoire , incontestablement la plus ancienne et la plus authentique, et par conséquent la plus digne de foi, à ne la considérer que comme une histoire ordinaire , nous montre le premier homme et la première femme , aussitôt après leur formation, conversant soit entre eux, soit avec Dieu et les anges, qui leur apparaissaient sous des formes sensibles.

« Dieu n’a pu parler à l’homme sans entrer en société avec lui , sans lui révéler son être, car le langage même n’est que l’expression générale de l’étre ou de l'étre universel ; et l’on ne saurait parler sans nommer Dieu, puisqu’on ne saurait parler sans prononcer ou sans concevoir le mot est; ce mot merveilleux, le verbe, est la raison du langage , comme le Verbe substantiel est la raison de l’étre infini...

» Ainsi l’homme n’a pu exister comme être intelligent, n’a pu parler sans connaître Dieu, et ne l’a pu c onnaître que par la parole. Donc il est impossible.

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que la parole soit une invention de l’homme ( i ). » « La parole, dit M. de Bonald, est l’expression naturelle de la pensée, nécessaire, non seulement pour en communiquer aux autres la connaissance , mais pour en avoir soi-même la connaissance intime. »

« La pensée se manifeste donc à l’homme ou se révèle avec l’expression et par l’expression, comme le soleil se montre à nous par la lumière et avec la lumière. Il est donc nécessaire que l’homme sache la parole avant de parler , proposition évidente et qui exclut toute idée d’invention humaine ( 2 ). »

Le verbe est la parole par excellence, parce qu’il est l’expression exacte de l’être intelligent ; car dans ses diverses modifications, il exprime toutes ses manières d’être , de pensée , de sentiment et d’action : je suis, je veux, j’aime, j’agis. On peut parler sans substantif, parce que le geste exprime l’objet présent, et le dessin l’objet absent; maison ne peut parler sansiwÆe. C’est la remarque de M. de Bonald.

« Les langues ont commencé , dit M. de Maistre , mais la parole jamais , et pas même avec l’homme. L’une a nécessairement précédé l’autre ; la parole n’est possible que par le verbe. L’homme a toujours parlé , et c’est avec une sublime raison que les Hébreux l’ont appelé finie parlante (3). >>

(I) Essai sur l'indifférence en matière de religion, l. il. p S2. {$) Philosophie de Flotte.

(.") Soirées de St-Pclcrsbou rg, t. i, p. 120.

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On voit manifestement que M. de Maistre veut ici faire allusion au V erbe éternel , surtout si l’on considère ce qu’il dit ailleurs, p. io5. « Nulle langue n’a pu être inventée, ni par un homme, qui n’aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs, qui n’auraient pu s’entendre. Ce qu’on peut dire de mieux sur la parole, c’est ce qui a été dit de celui qui s’appelle Parole : « Il s'est élancé avant tous les temps du sein » de son principe; il est aussi ancien que l'éter- » nité .. Qui pourra raconter son origine (i)? »

Ces passages ne peuvent s’entendre que duVerbc, qui était au commencement : In principio erat P^erburn, l’éternelle sagesse, la source de toute vérité et la vérité même : Ego sum veritas. Tout être et toute vérité descendent donc de celui qui possède la plénitude de l’être, ou plutôt qui est l’être même, selon ce qu'il dit eu parlant à Moïse : « Je suis celui qui suis. Ego sum qui sum , » parole sublime que l’être nécessaire pouvait seul proférer.

Dans l’ordre actuel, par une suite de sa nature, l’homme ne peut pas plus penser sans mots que voir sans lumière. La pensée, comme on l’a très-bien dit, ne marche qu’à l’aide du discours, et il faut penser sa parole avant de parler sa pensée, ce dont chacun peut s’assurer en essayant de traduire une langue.

(I) Esressus esl ah initia ah ilicbus .Tlcrnilaiis General iunem

ejus quis enarrabil? (Miellée, v, 2.) Isaïe, lui, 8.

Si la parole est d’invention humaine, il s’ensuit qu’elle n’est pas nécessaire à la société, et qu’il n’y a plus de vérités morales nécessaires , puisque toutes ces vérités ne nous sont connues que par la parole, c’est-à-dire que la parole et les vérités morales ne seraient que contingentes, et auraient pu n’étre pas inventées, comme n’étant pas plus nécessaires à la société que l’art de l’imprimerie.

« La société n’a pu, dit M. de Ronald , dans aucun temps, exister sans le langage, pas plus que l'homme n’a pu exister hors de la société. L’homme n’a donc pas inventé le langage, car si l’homme avait pu inventer quelque chose de nécessaire à la société, il eut pu aussi ne pas l’inventer, et l’existence de la société aurait dépendu du hasard des inventions humaines. » Ailleurslcmèmeauteurajoule : «L’homme n’invente pas le nécessaire, par lequel il est, et qui existe avant lui et hors de lui. »

« Dire que l’homme a pu inventer la parole et créer les langues est une haute folie, si ce n’est une impiété.» (Ballanchc, Essai sur les institutions sociales.)

L’homme parle, parce qu’il pense ; et même on peut dire qu’il ne pense que parce qu’il parle. La pensée est une parole intérieure, et la |>arole une pensée extérieure.

Donc, il est tic toute impossibilité que l’homme ait pu inventer le langage; celte invention suppo-

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saut nécessairement îles idées préexistantes avec leurs expressions. De là ces paroles de Rousseau : « La parole me parait avoir été nécessaire pour inventer la parole »

Il parait donc enfin démontré que l’homme a reçu à la fois primitivement et les idées et les termes, la parole et l’intelligence, avec des maximes de croyance et des régies de conduite ou des lois pour ses peu sées et ses actions.

Cette doctrine se confirme d’ailleurs par les observations faites sur les sourds-muets de naissance, ainsi que sur les enfants prives de bonne heure de tout commerce avec la société (t). On sait que pour

(1) « Le petit nombre d'êtres humains trouvés dans les forêts hors de tout commerce avec les hommes, dés qu'ils ont pu parler, interrogés sur leur premier état, n'ont pu rien apprendre de Dieu, de l'Ame d'une autre vie. » (M. de Bonald.) Ce fait renverse donc le système des idées Innées. Comment d'ailleurs , ainsi que l'observe M. de Bonald , l'homme parvient-il A effacer les idées de son esprit, si Dieu les y grave lui-même ? Ces enfants , observe encore M. de Bonald , abandonnés dans les bois, ainsi que les sourds-muets sans aucune conversation avec des hommes parlants, ne penseraient rien, n'exprimeraient rien ni par geste, ni par parole. Ils auraient quelques mouvements déterminés par leurs besoins physiques, mais ils ne feraient point d’actions délibérées, et par conséquent n'auraient pas le geste qui est Tespression des actions, comme la parole est l'expression de la pensée. Ils auraient l'être sans l'avoir , et par conséquent seraient bien audessous des brutes.

L'idiotisme, dit Pinel, 6te à l’homme la parole et le conduit au mutisme. Preuve frappante de la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole ; que l’homme qui n'a reçu aucune parole ni orale ni du

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les sourds-muets les signes et lecriturc tiennent lieu de parole et ne sont en effet qu’une parole écrite ou signifiée; ils voient la parole et ne l'ouïssent pas.

geste soit un idiot ; et que lorsqu'il est uo idiot, il perde la parole qu’il avait reçue. Également dégradé de l'humanité, soit qu'il ignore l'art de parler , soit que la faculté de penser lui manque. (Flotte.) Vojer l'histoire du sourd-muet de Chartres, ci-après, à l'article de la phrénologie, et la fille sauvage dans Racine, poème de Ln religion.

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