‹ Pensées d'un croyant catholique, ou considérations philosophiques, morales et religieuses sur le matérialisme moderne, et sur divers autres sujets, tels que l'ame des betes, la phrénologie, le suicide, le duel et le magnétisme animal ouvrage généralement destiné a la jeunesse lettréeChapitre 19 sur 49 · APERÇU · texte numérisé non relu

APERÇU

PHRÉNOLOGIQIÏE.

Ce que l’on appelle aujourd'hui phrénologie, autrefois crâniologie , organologie ou crânioscopie , n’est autre chose que le système de Gall , par lequel on prétend connaître à l’inspection des bosses, des saillies ou des dépressions du crâne , les diverses facultés ou aptitudes de l’homme avec ses penchants et ses passions ; ou , si l’on veut , c’est la doctrine de la pluralité des organes cérébraux et de la localisation des facultés intellectuelles et morales.

Il n’est pas de mon sujet d’entrer dans de longs détails relativement à toutes ces prétendues protubérances crâniennes, ou si l’on veut , organes encéphaliques ; car la crânioscopie , de l’aveu même des phrénologistes , étant devenue insuffisante, on a adopté la méthode de la cérébroscopie, ou l’étude

:>3u pensées d’un croyant.

des circonvolutions cérébrales. Mais dans l’état actuel de ta science , les phrénologistes ne paraissent pas plus croire à la cérébroscopie qu'à la crànioscopie. Il ne s’agira donc ici directement ni de l’une ni de l’autre.

Nous nous bornerons à quelques réflexions contre la doctrine de la pluralité des organes , ou de la localisation des fonctions intellectuelles et morales , car toute la phrénologie est là. Sans pluralité organique et sans localisation, il n’y a point de phrénologie; nous prouverons de plus que la science phrénologique conduit droit au matérialisme, si ce n’est déjà une doctrine toute matérialiste , ou la théorie du néant.

Posons quelques principes. Dieu est présent à tous les êtres, soit spirituels, soit matériels. Dans ces derniers sa présence s’étend à toutes leurs partie». L’âme humaine, qui est esprit comme Dieu, et faite à l’image de Dieu , est présente de la même manière à tout le corps qu’elle anime , et d’une manière spéciale au cerveau et à toutes ses parties. Elle agit sur cet organe et sur toutes ses parties, par son intelligence et sa volonté , comme elle agit sur tout le corps par sa faculté sensitive, ou la force vitale et la sensibilité des physiologistes.

L’âme ne pouvant agir que d’après sa nature, qui est l’unité et la simplicité, il s’ensuit que le principe d’action est un et simple; que l’activité est une et

non multiple, identique et non diverse; enfin qu’elle est simple, inétendue, indivisible, immatérielle et spirituelle : donc la pluralité des organes et la localisation des fonctions intellectuelles et morales sont une hypothèse purement gratuite et inutile que l’observation et les faits démentent , et que la raison et le bon sens réprouvent. Cette pluralité n’existe que pour les opérations sensitives ou les sensations, qui nous sont communes avec les animaux , et de là la pluralité des sens comme de la vue , de l’ouïe, etc. Ainsi , chez l’homme, qui seul possède l’intelligence et le libre arbitre, ou qui , en d’autres termes, est seul capable d’idées intellectuelles et morales , il n’v a ni organes multiples , ni localisation, par conséquent, des fonctions intellectuelles et morales.

Voici ce qui vient à l’appui de ces principes : toutes les fois qu’on se livre avec excès aux travaux intellectuels quels qu’ils soient : attention, réflexion, méditation, contention d’esprit, en un mot, tous les genres d’application à quoi que ce soit , on en éprouve constamment vers le milieu du front, un sentiment de géne, de pesanteur, d’embarras, de tension, ou plutôt de douleur véritable et qui devient même quelquefois très-vive. Voilà un fait universellement constaté et admis. Pourquoi donc toujours celte douleur à la région frontale et point ailleurs, point à l’occiput ni au vertex? Pourquoi le mathématicien, livré à un travail d’esprit excessif , ne souffre-t-il

PENSÉES d’üN CROYANT.

pas derrière l’angle externe de l’œil, où se trouve , selon Gall , l’organe du calcul et des mathématiques ? Pourquoi le poète emporté trop loin par sa verve impétueuse ne souflre-t-il pas au-dessus des tempes où correspond l’organe prétendu de la poésie , et ainsi des autres ? Pourquoi suivant cette loi générale, que tout organe que l’on exerce trop devient plus ou moins douloureux , le mathématicien et le'poéte rapportent-ils cette fatigue ou cette douleur directement au front comme les autres hommes, tandis qu’elle devrait se faire sentir à la région de leurs organes respectifs ?

Voilà des faits constants qui prouvent d’abord invinciblement que le cerveau est l’organe de l’intelligence , et que , de plus , cet instrument de la pensée concourt à l’accomplissement des fonctions intellectuelles d’une manière générale , absolue et intégrale, c’est-à-dire , qu’il agit en masse sous l’influence immédiate de l’àme. Voilà donc à la fois prouvées et l’existence du cerveau comme organe do la pensée, et l’unité organique pour les fonctions intellectuelles et morales. Quant aux passions, ont-elles, avant tout, leur siège dans le cerveau , et ce siège est -il multiple? Suivant l’opinion de Bichat, de Cabanis, de M. Vireyetde Broussais lui-même, avant qu’il fût phrénologiste , et enfin , dit Gall , de la presque totalité des médecins , les affections et les passions ont leur siège dans les organes de la vie interne,

PHRÉNOLOGIE. a33

dans les viscères, ou plutôt dans le système nerveux ganglionnaire.

Si ces organes des passions existaient dans l’encéphale, il faudrait que leurs fonctions respectives nous en révélassent la présence , de la même manière que les fonctions intellectuelles nous prouvent l’existence du cerveau. De plus, dit M. le docteur Virey, si les passions naissaient dans le cerveau, comment, par exemple , une grande crainte ôterait-elle toute force au cerveau, le paralyserait en quelque sorte jusqu’à faire tomber en syncope? Il faut donc qu’elles viennent d’uneautre source. Il existe, à la vérité , une liaison étroite entre le système nerveux ganglionnaire et le système nerveux cérébro-spinal ou le cerveau , et même ce dernier est ordinairement la cause occasionnelle des passions , en ce sens qu’il donne la connaissance de leur objet. Une autre preuve que les passions existent indépendamment du cerveau, c’est qu’on lès observe, au rapport de M. Virey , chez les animaux sans cerveau , comme les zoophyles, les vers, etc. , qui ressentent la crainte , l’amour, etc.

On ne peut donc pas dire quales passions résident proprement dans le cerveau , car rien n’y prouve l’existence de leurs organes ; on n’y en découvre pas même l’existence collective en vertu de la condition d’unité organique : car si cela était, ces passions, exagérées et portées au dernier excès, devraient

234 PENSÉES ü’iîN CROYANT.

douloureusement affecter au moins la partie postérieure de la tète ou du cerveau , où Gall place la plupart de leurs organes, comme les travaux excessifs de l'esprit nous font réellement souffrir à la partie antérieure du cerveau. Or, on sait que les choses ne se passent pas ainsi. Donc il n’v a pas de pluralité d’organes pour les passions et les affections , et rien même n’en prouve évidemment l’unité organique dans le cerveau. Tout cela nous porte naturellement à tirer cette conclusion négative contre le système phrénologique : provisoirement et jusqu’à ce qu’elles soient mieux prouvées, nous rejetons l’organologie, nous rejetons la crànioscopie , nous rejetons la cérébroscopie, nous rejetons en un mot la phrénologie. Nousadmctlons seulement l’innéité des facultés, des aptitudes et des penchants, et c’est ce qui a été reconnu dans tous les temps, comme le talent naturel du calcul , des mathématiques , de la poésie, etc. ; mais aucun signe crànioscopiqile ne peut nous faire connaître à priori ces aptitudes et ces facultés. Donc enfin la doctrine phrénologique n’existe pas comme science, ou n’existe pour nous jusqu’à présent qu’à titre de déception et de mystification , comme le mesmérisme ou le magnétisme animal, la mégalanthropogénésie et l’homœopathie, « Ajoutons, dit la Revue médicale , que les docteurs crânioscopes ne sont nullement d’accord sur le nombre des organes : où l’un en découvre trente-quatre , l’autre

PHRENOLOGIE.

en compte soixante-dix , un troisième plus de cent, et tous s’accusent d’avoir un jugement faux , un crâne étroit, un encéphale défectueux. Et puis, comment le moi , cet être un , indivisible , inétendu, point convergent de toutes les facultés, partie essentielle de tout acte mental, logique, peut- il exister avec cette pluralité indéfinie des organes? Il y a ici la plus notoire contradiction , disons mieux , la plus formelle absurdité. Faut-il donc le redire? On ne peut diviser le moi , qui n’est que lui , qui est lui ni plus ni moins, et dire en le divisant : voilà qui vit pour tel organe , voici qui vit pour tel autre ; la personnalité ne se prête pas à êtroainsi fractionnée ; il faut la nier ou la reconnaître dans sa complète intégrité. L’unité matérielle, l’unité organique en particulier , est un composé , une agrégation «le parties; mais l’unité spirituelle n’est rien de semblable , elle est l’unité tout simplement (t). »

Cependant acceptons pour un moment la phrénologie et admettons la pluralité des organes que l'unité du moi détruit et tue si évidemment (a), il

(1) Revue médicale, cahier de juin 1858, p. 4C >.

(3) Gall afllrme • que la liberté morale ne laurnil exister qu’avec la pluralité des organes. ■ (Sur la physiologie du cerveau, t. t, p. 307.)

Si la liberté morale dépend de la pluralité des organes, on finira par éri conclure peut-être que les animaux chez qui, selon Gall, on trouve la même condition organique, sont aussi bien que l'homme doués du libre arbitre ou de la liberté morale

> A l'instant où l'on préconise le libre arbitre, dit Gall. l’homme ne

PENSÉES d’un CROYANT.

n’en sera pas moins vrai que ces divers organes cérébraux subiront nécessairement la condition de passivité commune à tous les instruments matériels. Cependant la phrénologie , comme nous le verrons plus bas, proclame que ces organes sont indépendants et ont une activité propre , d’où découlent nécessairement et immédiatement toutes les fonctions intellectuelles et morales de l’homme, et de là découle aussi en même temps l’odieux système du matérialisme.

Il est donc important de savoir à quelle marque infaillible on reconnaît le spiritualisme.

Le seul caractère certain , le critérium du spiritualisme , c’est l’unité d’activité , c’est-à-dire d’un principe simple, incomposé, inélendu , indivisible,

se trouve-l-il pas sur les bords glissants de l'ablme? On dit, et je le dis aussi, que l'homme abuse de sa liberté; mais quel motif a l'homme d'en abuser, si rien ne le meut dans son intérieur et ne t'eicite à des actions illégales T • (Physiologie du cerveau, t. I, p. 255.)

« Dans le système pbrénologiqne, dit M. le docteur Cerise, l'homme est une passivité; il ne se meut qu'en vertu de quelques-unes de ses impulsions organiques ; il est une multiplicité, car s'il y a en lui hésitation ou lutte , ce n’est pas lui qui lutte ou hésite, c’est un ou plusieurs organes qui l'impulsionnent avec énergie ; quant à lui, Il n’existe pas, c'est une abstraction qui doit faire sourire les phrénologistes. La s nlonté humaine est un mot vide de sens, car, d'après ce système, il ne doit pas y avoir dans l'homme une volonté réelle, libre, pas plus que dans un moulin à vent, dans uue montre , dans un navire qui fend la mer au gré des vents et des vagues ; pas plus que dans un animal dont la condition est d'obéir aui «citations de son organisme. > (Exposé el examen critique du système phrcnologiquc, p. 9.)

immatériel, sentant et percevant, ce qui constitue, en un mot, l’àme spirituelle.

Voici un argument qui prouve invinciblement celte unité de principe simple, sentant et percevant : « Il est certain que je puis éprouver à la fois plusieurs sensations. Quelquefois c’est le même objet qui me les procure , je vois , je goûte et je sens un ragoût; j’entendset je touche un instrument. D’autres fois ce sont différents objets qui frappent mes divers sens. J’entends une musique , en même temps que je vois des hommes , que j’éprouve la chaleur du feu, que je sens une odeur , que je mange un fruit. Je discerne parfaitement ces sensations diverses; je les compare , je juge laquelle m'affecte le plus vivement et le plus agréablement: je préfère l’une à l’autre, je la choisis. Or, ce moi qui compare les diverses sensations est inévitablement un être simple ; car , s’il est composé , il recevra par ses diverses parties les diverses impressions que chaque sens lui transmettra. Les nerfs de l’œil porteront à une partie les impressions de la vue ; les nerfs de l’oreille feront passer à une autre partie les impressions de l’ouïe , ainsi du reste. Mais si ce sont les diverses parties de l’organe physique, du cerveau, par exemple, qui reçoivent chacune de leur côté la sensation , comment s’en fera le rapprochement , la comparaison ? La comparaison suppose un comparateur, le jugement suppose un juge unique. Ces opérations ne peuvent se faire sans

FF.NSÉES ü’cN CROYANT.

que les sensations différentes aboutissent toutes à un être simple. Un écrivain qui ne doit pas être suspect aux incrédules (Bayle) , rapportant ce raisonnement , s’exprime ainsi : On peut dire , sans hyperbole, que c’est une démonstration aussi assurée que celles de la géométrie (i). »

On voit, d’après ce qui précède, qu’il ne peut V avoir qu’un seul principe sentant et percevant , immatériel, simple, indivisible, qui est l’âme spirituelle, ou l’âme humaine; car le cerveau étant matière , est essentiellement incapable d’éprouver des sensations, de sentir, de penser, de comparer et de juger ; fonctions qui sont le noble apanage de l’àme raisonnable-, comme nous l’avons prouvé ailleurs. Si maintenant on me demande où est le siège de l’âme , je répondrai que je n’assigne ni lieu ni siège déterminé à une substance spirituelle (2) et

(1) Voyez M. de la Luzerne : Dissertation sur la spiritualité de l'âme, p. 83 et suiv.

(2) L'Ame est un Aire simple, un esprit tait A limagede Dieu. Il doit donc exister entre Dieu et l'Ame humaine la même nature de rapport , à l'égard des substances corporelles, c'est-à-dire que l’Ame . selon la pensée de M. de la Luzerne, est présente à tout le corps quelle anime, île la même maniéré que Dieu est présent à tous les êtres.

Ainsi, d’après cela, si l'on voulait assigner à l’Ame un siège, le cerveau ou un autre organe quelconque , ou dire simplement que l'Ame est dans le corps, je pourrais vous objecter que l'Ame n'est pas dans le corps, mais qu'au contraire le corps est dans l’Ame, comme tous les êtres sont en Dieu. L’Écriture sainte, en effet, nous dit positivement que nous sommes et que nous nous mouvons en Dieu : in ipso vivimus, moremur et sumus, Act. 17, 28. Je ne vois pas ce qu'on répondrait à

l’IlP.KNOLOGIK.

que je me contente dtï dire que l’âme est unie au corps , au système cérébral , d’une manière incompréhensible et inexplicable , niais réelle ; qu’elle réagit sur le cerveau , éprouve une modification et réalise et produit la sensation , et tout cela encore d’une manière qui échappera éternellement à toutes les investigations psychologiques et physiologiques.

L’homme est une intelligence , ou si l’on veut, une activité servie par un organisme, ou comme dit M. le doctcurCerise : « Une activité qui se manifeste à l’aide d’instruments charnels. La source de cette activité ne saurait être dans ces instruments euxmêmes qui ne se meuvent jamais spontanément , qur ont besoin d’être excités pour être mus, dont le caractère est une passivité absolue. Cette affirmation est rigoureusement vraie , psychologiquement et physiologiquement.

» La phrénologie proclame , au contraire , que l’activité des organes est la source de toutes les déterminations et de toutes les opérations morales et intellectuelles de l’homme. De plus , elle proclame que ces organes étant multiples, divers et indépendants, ayant une activité propre, toutes les manifestations humaines sont la conséquence de ces activités

■non objeclioo. Que l'on cesse donc de vouloir faire des questions impropres et insolubles, et d'assigner un lieu, un siège à Pâme, à une substance spirituelle qui, par sa nature, est incopable de localité à la manière des êtres matériels.

diverses. Ainsi l’activité de l’homme, qui est une et identique, serait au contraire une succession d’activités diverses, contradictoires, tour à tour en réveil et en repos, dominantes ou dominées. Ce principe qui alïirme la diversité des forces impulsives et qui nie l’unité d’impulsion, est la base sur laquelle repose la méthode et la coordination des phrénologistes. C’est dans ce principe que nous prenons, incontestable et flagrante, la solution matérialiste dont nous avons parlé et qui préside au système (1). »

Toutes les nobles facultés de l’homme dépendent donc, selon les phrénologistes, de la spontanéité et de l’activité organiques. Ils répondent à ceux qui les accusent de matérialisme, que les organes cérébraux sont les instruments indispensables de l’Ame. Mais lorsque, dans le système de la prédestination organique, l’on considère l’Ame « comme n'ayant aucune puissance par elle-même, comme n’ayant pas la faculté d’impulsionner a priori ses instruments, et de leur imprimer son activité , on la réduit à un rôle misérable ; on n’en fait plus qu’une formule sans réalité ; ou bien elle ne sera plus qu’un mot vide de sens, un préjugé ou un mensonge (a). »

Les phrénologistes confondent donc l’activité hu-

it) t'xposl et examen (rilique du xtjxlime plircnologigue , par Ip docleur L. Ceriac, p. 5 .

(S) Mémeouv., p. 45.

■JT— -

PHRENOLOGIE.

inaine avec ia passivité organique. C’est à l’aide de cette confusion qu’ils prétendent qu’on peut être indifféremment spiritualiste ou matérialiste, tout en restant phrénologiste; c’est-à-dire que l’on peut affirmer qu’une même chose est à la fois simple et composée ; qu’une substance spirituelle est matérielle, active et passive ; que le oui est synonyme du non, etc. Quant à Broussais, il est au moins plus franc, il se borne à nier l’âme tout simplement ; il l’abandonne aux crovancesdes esprits faibles, comme nous le verrons plus bas.

Selon l’auteur de l’article Sens du graud dictionnaire des sciences médicales, le docteur Montfalcon, les mots âme et intelligence n’ont aucun sens dans le livre de Gall. « Le cerveau, dit ce dernier, est la source de toute perception , le siège de tout instinct, de tout penchant, de toute force morale et intellectuelle(i). » Etailleurs(a) il ajoute : « 11 est la source de toutes les idées et de tous les sentiments. » Les affirmations suivantes doivent nous suffire pour justifier les accusations de tendance au fatalisme portées contre le système phrénologique : « L’homme, en tant qu’il est animal» (selon le système de Gall, l’homme est la continuation de la chaîne animale), « serait-il un

(I) Sur le s fondions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, I. I, p. 25.

(S) Même ouv., t. v, p. IPI.

2/ t j PENSÉES D’UN CROYANT.

être isolé de la nalurc vivante? serait-il gouverné par des lois organiques opposées à celles qui président au x facultés du chien, du cheval et du singe? » ( même vol., p. 48 . ) Aussi Gall assimile \c& facultés des bêtes à celles de l’homme; il va même jusqu’à dire que les animaux font des abstractions. (Voyez même vol., page 56 ). G est donner gratuitement bien de l’esprit à des bêtes. Il ajoute à la page suivante que très -souvent leurs actions dénotent un sentiment de morale, du juste et de l injuste , etc. Voilà de plus des êtres sans libre arbitre et sans devoirs devenus capables de moralité et parconséquent capables de mérite et de démérite; c’est un progrès.

« Les qualités et les talents particulièrement distingués, (c’est-à-dire propres à l’homme), sont dus à la même origine. C’est toujours un développement trcs-favorable d’un organe, une énergie inaccoutumée de scs fonctions qui produit le penchant à la bienveillance , (le sens moral de Gall), les idées et les sentiments religieux, etc. » (même vol., page 264).

A la page 283, il affirme que « l’homme est pourvu d’organes intérieurs pour la morale et la religion et pour connaître et honorer un être éternel et indépendant. »

Plus bas nous prouverons que l’organe de la religion n’existait que dans la tête de Gall , sans que pour cela ce patriarche de la phrénologie en ait été plus religieux qu’un autre.

D’après Spurzheim, le plus sincèrement religieux et le plus spiritualiste d’entre les docteurs phrénologistes, et pour cela le plus souvent persifflé par ses frères, comme dit M. Cerise, selon Spurzheim, disje, « l’éducation ne crée rien ; toute son influence se borne à cultiver les facultés et à diriger leurs actions. » Donc, si l’organe du sens moral n’est pas développé ou s’il reste inactif, l’éducation ou l’enseignement moral est inutile; ou si un homme devient vicieux ou criminel, c’est l’organisme seul qu’il faut en accuser.

On peut dire que le fatalisme est la morale des phrénologistes ; c’est au moins la conclusion que M. Cerise déduit rigoureusement de leur doctrine. La base de leur système de pénalité, c’est l’indulgence mutuelle, déduite de la tolérance qui, selon la phrénologie, est le premier précepte de la morale.

« Les phrénologistes se bornent à parler de l’empire fatal de certaines organisations, et à reproduire tous les lieux communs auxquels les avocats ont habitué les juges depuis quelques années, et qu’ils ne cessent d’invoquer en faveur de ces misérables bandits qui professent ou qui pratiquent la doctrine de l’assassinat. Braves gens qui réservent toute leur pitié pour les voleurs et les meurtriers et qui sont sans pitié pour les victimes et pour la société! Les phrénologistes accuseront tout, excepté le coupable,

tout, excepté l’éducation qu'il aura reçue ; car l’étrhication, selon eux, ne crée rien, et clic est impuissante à arrêter les tendances fatales de l’organisme.

» Or, nous prétendons, nous, que l’éducation crée le sentiment delà lutte du bien cl du mal, celui du devoir, celui de la lutte contre les impulsions anima les; et si nous avions à nous plaindre des arrêts de la justice, ce serait |>arce que, liors du catéchisme, l’homme ne reçoit aujourd’hui de la société aucune

éducation sociale, commune et égale pour tous

Cet appel à l'indulgence, qui tient h ce que le système n’admet aucun principe de certitude morale, nous parait renfermer une singulière contradiction ; il semble, en effet, que c’est demander à la justice d’avoir égard, dans les applications, au caractère hu main d’un être dont on fait une machine dans la théorie.

» Supposons , s’il le faut, que cette indulgence, réclamée a>cc tant de bienveillance pour les criminels, ne soit pas la négation de toute éducation sociale et de toute certitude morale ; supposons que (c législateur n’ait pas prévu les cas où elle peut être légitime. A quoi servira l’intervention du système dans les arrêts de la justice? les phrénologistes oserontils, au milieu des débats solennels qui précèdent le j ugement , ou dans les recherches minutieuses qui précèdent les débats, oseront-ils venir montrer, sur le crâne de l’accusé, le signe fatal qui prononce son

acquittement ou sa condamnation? oseront-ils porter, à la fois, dans le sanctuaire de la justice, et les prin cipes qui nient la liberté humaine, et les jongleries ci-ànioscopiques qui expriment si dignement ces principes? — Franchement , nous les croyons encore trop honnêtes gens ou trop habiles pour oser mentir à ce point (i). » Voici les paroles d’un célèbre phrénologiste, M. le dqcleur Bailly (de Blois): «Jamais la phrénologie ne devra entrer dans la législation comme moyen d’absolution ou de condamnation : les juges qui réclameraient un tel secours, les médecins qui consentiraient à le donner, ne comprendraient, ni les uns ni les autres, leur véritable mission. »

Voilà pour la morale et l’éducation. Disons encore un mol de la religion, comme l’entendent les docteurs phrénologistes, et toujours d’après M. Cerise.

« Qu’est-ce que la religion, selon Gall ? Elle est un mode d’action plus ou moins énergique de l’organe de la théosophie, aidée de l’organe du merveilleux, et probablement aussi de celui de l’esprit de métaphysique. Qu’est-ce que la religion selon Spurzheim? elle est un mode d’action plus ou moins énergique de l’organe de la vénération, (organe de la théosophie de Gall), assisté des organes des sens, de la causalité, de l’idéalité, du merveilleux, aidé quel-

( I ) Expose et examen critique K p 125, 130, 1 3 1 .

2^6 PENSÉES d’un CROYANT,

qucfois de ceux de la bienveillance, du devoir, etc. Écoutez maintenant les propres paroles de Broussais: D’abstraction-religion est un code formulé par des hommes injustes et avides qui exploitent à leur profit le sentiment de la vénération dont la nature nous a dotés pour d’autres fins; d’hommes qui se concertent pour empêcher le développement des organes du jugement et de la causalité ; d’hommes qui s’opposent à l’acquisition desfaits dans le but de donner la prépondérance à l’organe du merveilleujc. » (Voyez le discours prononcé à la séance annuelle do la société phrénologique de Paris, aa août 1 835 , et reproduit dans le n" d’octobre du journal de cette société, p. 401) (i). Dans le chapitre suivant, où nous parlerons de la phrénologie matérialiste de Broussais, nous entrerons dans de plus grands détails sur la question religieuse et morale, et nous ferons ressortir davantage les graves et terribles conséquences de son système fataliste et anti-social.

Nous nous bornons ici à ces courtes citations de l’ouvrage de M. le docteur Cerise. Cette œuvre, certes, est une production remarquable: cependant nous devons le dire, nous ne pouvons en accepter tous les principes, surtout ceux que l’auteur a compris dans • . le chapitre des applications du système phrénologique aux institutions sociales et politiques.

(f) Exposé et examen critique, p. 90.

HIRÉNOLOGIK.

Al

Voici quelques textes qui, selon nous, expriment et formulent des théories plus ou moins spécieuses et séduisantes, mais dont l’application, suivant notre sentiment, deviendrait subversive de l’ordre social tout entier.

« Nous regardons comme une obligation sacrée, celle de repousser, de combattre, d’anéantir toute • loctrinc qui tend à légitimer une aristocratie naturelle, en vertu d’une prédestination organique et par conséquent héréditaire; toute doctrine qui conclut à une oligarchie intellectuelle ou guerrière; toute doctrine qui tend à constituer des races se transmettant fatalement par voie de génération les conditions organiques de leur supériorité ou de leur infériorité sociale ; toute doctrine, enfin, qui tend h mettre les sociétés entre les mains des plus habiles et des plus forts.» (page 1 33)

« La direction des sociétés n’appartient pas aux plus habiles, ni aux plus forts, mais aux plus dévoués, mais à ceux qui consacrent avec le plus de persévérance et d’énergie, à la conquête de la fraternité, leurs aptitudes naturelles, leur intelligence et leurs forces. » (p. 1 3g).

.... L’auteur condamne « les maximesqui ont servi pendant plusieurs milliers d’années à affermir la domination de quelques races privilégiées et l’asservissement de l’immense majorité des hommes;

qu’ils viennent, (les habiles et les forts), formuler leur inintelligent mépris pour les religions du pauvre et

de l’opprimé Le pauvre et l’opprimé régneront

un jour; ils sauront où sont leurs ennemis, ils les reconnaîtront à leurs doctrines et à leurs œuvres. » (p. 140).

11 n’entre pas dans mon sujet, ni dans ma volonté, de discuter ces graves questions : mais puisque l’auteur invoque dans presque toutes les pages de son livre la foi , l’unité et \& fraternité chrétiennes, je dirai qu’en matière politique, dans f application des principes du christianisme, l’Église ne discute pas le droit, elle considère le fait accompli pour l’accepter ou le subir ; elle n’examine pas, pour régler sa conduite , d’où vient le pouvoir et comment il s’est établi, elle se soumet à toute puissance temporelle qu’elle trouve établie, quelle qu’en soit la forme gouvernementale ; car l’évangile n’en commande , n’en consacre aucune. Nous n’avons sur ce point aucune révélation expresse. La religion obéit à tout ce qui ne blesse pas la loi de Dieu et les principes du christianisme. Si le pouvoir temporel commande à l’Église des choses incompatibles avec la sainteté de ses devoirs et de ses immuables maximes, elle dit comme les apôtres : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes; elle ne transige jamais avec aucune puissance temporelle, au préjudice des intérêts spirituels : la foi, la morale, les droits et la sainte liberté évangéli-

que» qu’elle a reçus de son divin fondateur. Son règne, qui est purement spirituel, n’a rien de commun avec les règnes de la terre ; il se défend principalement et avant tout par des armes spirituelles, la patience, la douceur, la prière, la charité, etc. La religion ne se révolte jamais contre l’autorité et n’approuve jamais aucune rébellion. Des tyrans cruels peuvent persécuter les chrétiens, les exiler, les mettre â mort; mais leur rage impie sera toujours impuissante à vaincre les vrais chrétiens, témoin les apôtres et des millions de martyrs.

Voilà un résumé des doctrines politiques de l’ancien christianisme.

Maintenant le christianisme que M. Cerise appelle moderne professerait-il une doctrine nouvelle , une doctrine moderne , en un mot une doctrine de progrès (t)?

C’est ce c, ne ne prouve pas le demi-siècle qui vient de

(I) A la page 18 de la lettre aux élèves de l'école de médecine, M. Cerise dit • que l'Église n’a pas compris la révélation toute chrétienne du progrès , quoiqu'elle fût écrite dans la Genèse cl dans l'histoire , et destinée à fonder un système complet de philosophie chrétienne.» Nous répondons à cela que le christianisme , comme institution divine et considéré dans scs dogmes et dans sa morale, est incapable de perfectionnement et de progrès. La religion chrétienne catholique étant divine, elle est parfaite par sa nature et dès son origine. Si l'Église lui fait subir quelquefois de légères variations , ces changements, ou si vous voulez, ces progrès sont de pure discipline et ne sauraient porter la moindre atteinteà l'immutabilité de la doctrine universelle de l'Église chrétienne. On voit, d'après cela, ce que l'on doit penser de la révélation (lu progré*.

a5o l-ENSÉES l>’uN ÇROVANT.

s’écouler; il prouve au contraire que l’esprit du christianisme est toujours le même, et tel qu’il était dans les premiers siècles de notre ère. Les cinquante dernières années que la France a vues passer sous ses yeux avec des phases si diverses et quelquefoissi terribles, en font foi et sont la preuve irréfragable que la conduite politique de l’église est invariable, constante et universelle. Mais revenons à la phrénologie. Nous » terminerons ce paragraphe par une dernière citation de M. Cerise. « Maintenant si nous avions à répon- ■' dre à cette question : Qu’est-ce que la phrénologie ? nous dirions que la phrénologie est un système psychologique qui nie virtuellement et réellement toutes les vérités en vertu desquelles l’homme se distingue des animaux; que ce système est hostile à la morale; qu’il est contraire à toutes les données générales de la physiologie : que par conséquent il est mauvais et faux; qu’il est à la. fois une immoralité et une erreur; et que travailler à le combattre, à l’anéantir, est à la fois une œuvre de foi et une œuvre de science (i). »

Considérant que le système phrénologique est aujourd’hui singulièrement prôné par certains personnages , et pour des raisons à eux connues , je me suis souvent demandé si l’on ne pourrait pas invoquer le principe de M. de Maistre pour juger la

(I) Exposé rl exa mm critique, |>. li.

phrénologie ou les phrénologistes du moins, sous le rapport philosophique, religieux et moral. Voici les paroles de ce célèbre écrivain : « Il y a une régie sûre pour juger les livres comme les hommes, même sans les connaître; il suffit de savoir par qui ils sont aimés et par qui ils sont haïs. Cette règle ne trompe jamais (i). »

Il n'est pas de notre sujet de parler ici en détail de la valeur scientifique de la phrénologie. Nous nous contenterons de faire une observation générale sur un point qui se rattache plus particulièrement à la matière que nous traitons.

Gall remarque avec beaucoup de raison : « que l’homme , toujours et partout , éprouve le besoin d’avoir recours à un Dieu , et de lui rendre hommage. ... la croyance en Dieu est aussi ancienne que l’esprit humain (a). »

Voilà donc la religion. Tout le monde sait que Gall admet un organe pour la religion, qu’il appelle organe de la théosophie. Or , il faut dans ce cas que tous les hommes , sans exception , soient doués de cet organe de la religion , puisque tous doivent rendre hommage à Dieu ou être religieux (3).

(1) Soirées de St-Pétersbourg, t. I, p. 45E.

(S) Sur les Jonctions du cerceau, elc., voye* t. v, p. 398 el 399.

(3) Il est curieux de rencontrer aussi chez le mouton la bosse de la religion ou de la théosophie, comme nous le verrons plus bas. Nous sommes en pleine voie de progrès

Il faut de plus que cet organe déploie tôt ou tard son activité aussi indépendamment et aussi infailliblement que les organes de la reproduction ou de la propagation physique , et c’est ce qui est contraire à l’observation.

On n’a trouvé aucun sentiment religieux ni moral chez les sourds-muets de naissance (i), ainsi' que

(1) Nous rapporterons ici l'bistoire abrégée d'un sourd-muet de naissance, qui entendit lout-A-coup pour ta première fois à l'Age de 24 ans, telle qu'on la trouve dans les mémoires de l'Académie, année 1703, p. 18. Nous citons d’après Buffon.

• Un jeune bomme de 33 à 24 ans , Gis d'un artisan de Chartres , sourd-muet de naissance, commença tout d'un coup à parler au grand étonnement de toute la ville ; on sut de lui que quelques trois ou quatre mois auparavant, il avait entendu le son des cloches, et avait été extrêmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue; ensuite, il lui était sorti une espèce d'eau de l'oreille gauche, et il avait entendu parfaitement des deux oreilles ; il fnt ces trois ou quatre mois à écouler sans rien dire , s'accoutumant à repéter tout bas les paroles qu'il entendait, et s'affermissant dans la prononciation et dans les idées attachées aux mots ; enOn, il se crut en état de rompre le silence, et il déclara qu’il parlait, quoique ce ne fût encore qu'imparfaltcment. Aussitôt des théologiens habiles l’interrogèrent sur son état passé, et leurs principales questions roulèrent sur Dieu, sur l’Ame, sur la bonté ou la malice morale des actions; Il ne parut pas avoir poussé ses pensées jusque-IA- Quoiqu'il Kit né de parents catholiques, qu'il assistAt A la messe, qu'il fût instruit A faire le signe de la Croix et A se mettre A genoux dans la contenance d’un homme qui prie, il n'avait jamais joint A tout cela aucune intention, ni compris celle que les autres y joignaient ; il ne savait pas bien distinctement ce que c'était que la mort, et il n’y pensait jamais ; il menait une vie purement animale , tout occupé des objets sensibles et présents, et du peu d idées qu'il recevait par les yeux ; il ne lirait pas même de la comparaison de ces idées tout ce qu'il

clic/, les enfants privés de bonne heure de tout commerce avec la société. « Le petit nombre d’êtres humains trouves dans les forêts hors de tout commerce avec les hommes, dès qu’ils ont pu parler, interrogés sur leur premier état n’ont pu rien apprendre de Dieu, de l’àme, d’une autre vie. >> (M. de Bonald). Tous ces individus, quoique nécessairement doués, selon Gall, de l’organe de la religion, n’ont pu avoir cependant, en vertu de leur seul organisme, aucune idée , aucun sentiment religieux ni moral , et néanmoins à l’aide de l’éducation intellectuelle et momie, de la parole ou des signes , expressions et véhicules de la pensée, on est parvenu à donner à ces individus, vraiment sauvages, une instruction religieuse et morale : et cela doit être nécessairement à l’égard de tous les êtres humains, pourvu qu’ils soient dans leur état normal, c’est-à-dire capables de raison. Rien n’empêche donc, d’après ces faits incontestables, de conclure que l’éducation et la parole déposent elles seules dans l’intelligence de l’homme toutes les vérités religieuses et morales; que les organes de la religion ne sont pas nécessaires , et que par

semble qu'il en aurait pu tirer. Ce n'est pas qu’il n'eût naturellement de l'esprit. Mais l'esprit d'un homme privé du commerce des autres est si peu exercé et si peu cultivé, qu’il ne pense qu'autant qu'il y est indispensablement forcé par les objets extérieurs; le plus grand fond des idées des hommes est dans leur commerce réciproque. • (Mi .u. nat. de Buffon, réduite à ce qu'elle contient de plus instructif et de plus intéressant, par P. Bernard, t. m, p. 331, in-8°.)

conséquent ils n’existent pas , puisque tout se fait et s’explique sans eux. Cet organe de la religion est donc une pure création de l’imagination de Gall , une chose hypothétique , un être de raison , en un mot une chimère. Mais admeltons-en l’existence pour un moment, et accordons que l’éducation excite, réveille l’activité des organes de la théosophie; que pourra faire l’enseignement moral aux individus chez qui l’organe religieux est fort peu développé ? Ceux-ci seront donc condamnés , par leur prédestination organique, et malgré la meilleure éducation religieuse , à n’avoir toute leur vie presque ni moralité ni religion , puisque , suivant le système phrcnologique , la moralité et la religion dépendent essentiellement de l’organisme. Cependant l’expcrience prouve que ces individus si mal organisés et si peu religieux sont capables de recevoir les impressions religieuses : il y a plus ; ils peuvent même devenir subitement des hommes tout nouveaux , des hommes pleins de vertu et de religion (1). Comment

(l)Que l’on ne t’imagine pas qu'une chose spirituelle, que la pensée et la parole, qui en est le signe, puissent faire prendre à un organe un plus grand développement physique , comme l’eiercice ou le mouvement développe matériellement les muscles. Elles peuvent seulement exciter l’activité des organes ou les faire entrer en action selon la mesure de leur développement matériel, mais n'influent en rien sur l'organisation elle-même. Si les hommes les plus adonnés aux travaux de l’esprit en deviennent plus spirituels, ce n'est point parce qu'ils augmentent, par ces exercices intellectuels, la masse et le volume

les phrénologistes expliqueront-ils le changement plus ou moins prompt et même subit que l’ôn

de leur cerveau, mais plutôt parce qu'ils savent profiter d'une condition ou d'une prédestination organique heureuse qui préexiste nécessairement et sans laquelle ils seraient incapables de fortes applications intellectuelles. Appliquez à de fortes et continuelles études un individu sans dispositions et sans intelligence, tous en ferez plutôt un sot et un Imbécile qu'un savant et un homme d'esprit. D'un autre côté, si faible que soit un homme, vous le rendrez nécessairement plus fort en exerçant son système musculaire, parce que ses muscles prendront du développement. Ainsi , d'après cela, les travaux de l'esprit ne donnent point au cerveau un développement matériel comme l'exercice le fait aux muscles.

C'est donc une grave erreur d'assigner un organe à un sentiment moral qui n'est pas naturel à l'homme physique ou au vrai sauvage. Les qualités morales ne sont pas innées ; elles sont le fruit de l'enseignement moral, de la parole révélée. Ces nobles qualités de l’ordre spirituel et moral sont en opposition directe avec le* lois de l'organisme, ou les lois qui régissent la cbair et les animaux. De là la guerre éternelle entre l'esprit et la chair ; de là l'homme spirituel et l'homme animal.

• Nous avons vu, dit M. Cerise, p. 70, les phrénologistes déclarei que l'organe de la bienveillance, si développé chez le mouton et le chevreuil, qui lui doivent la douceur qui les caractérise, devient chez l'homme l'organe excitateur de la charité chrétienne.* — * Cet organe, dit Spurzheim (Observation» sur la phrénologie, p. 191) produit la bonté. . . On peut le vérifier sur des espèces entières d'animaux et sur les individusde la même espèce.Le chevreuil est doux, le chamois farouche et méchant ; le premier animal offre une saillie à l'endroit du crâne où l'autre offre un enfoncement.... Chez les animaux cet organe se borne à une douceur passive , mais chez l'homme il produit la bonté, la complaisance, la miséricorde, l'équité , la piété, l'humanité, la bénignité, la bienveillance, l'hospitalité, la bienfaisance , l'amour du prochain, en un mot, la charité chrétienne, >

Dans le but apparemment d'empécher que celle bonne qualité dans

PENSÉES ü'UN CROYANT.

observe quelquefois dans l’étal moral de l’homme? Combien ne voit-on pas, dans l'histoire, de per sonnages qui , d’abord adonnes à tous les vices, esclaves de toutes les passions , sont devenus en fort peu de temps, ou pour ainsi dire subitement, des hommes doux , modestes , tempérants , chastes , désintéressés , charitables , enlin offrant toutes les vertus opposées aux passions violentes qui les tyrannisaient depuis si long temps? On citerait des milliers de faits. On connaît les conversions si inopi-

une chétive pécore n'allàl trop loin, ne sortit des bornes de l'animalité et ne revêtit peut-être dans une organisation heureuse la forme d'une vertu humaine, il se trouve, je ne sais comment, car tout se compense dans la nature, il se trouve, dis-je, que le mouton oITre, à côté de l'organe de la connaissance de Dieu, la bosse sanguinaire du meurtre ou de la destructivité. Comment ! le moutoR carnassier et féroce comme le loup et le tigre ! Pourquoi pas , si son organisme le veut ainsi ? Qui sait si quelque cause accidentelle , comme l’étal de captivité ou de domesticité , ou une autre cause quelconque inconnue , ne s'est pas toujours opposée à la prédestination organique d'un animal que l’on avait cru si doux jusqu'à présent 1 Néanmoins, comme le mouton prend assez difficilement les mœurs et les habitudes du loup et du tigre, il a fallu, sous ce rapport, changer la destination de son organisme.

L'aréopage phrénologique a donc décrété que l'organe du meurtre, chez les animaux herbivores , serait désormais destiné à présider aux mouvements nécessaires à l'alimentation et à la conservation de l'individu. Et en effet, manger et dévorer l'herbe , c'est véritablement détruire, comme l'a dit très-ingénieusement M. Broussais. Ainsi l'organe qui fait que le loup mange le mouton fait également que le mouton mange l'herbe. C’est parfaitement trouvé. ( Voyez la Revue médicale, mai 1836, Discussion sur la phrénologie, séances de l'Académie royale de médecine.)

PHRÉNOLOGIE. 20H

nées et si promptes de saint Paul, de saint Augustin et de tant d’autres beaux génies de l’antiquité, qui avaient été nourris et élevés dans les vices et les passions du paganisme , tels que saint Clément d’Alexandrie, saint Cyprien , Lactance, etc., etc. Une conversion si prompte de toutes les passions en des vertus contraires est elle l’effet d’un changement soudain des organes cérébraux? Que les phrénologislesnous expliquent ces mystères et ces merveilles. Comme il serait absurde d’alléguer un changement organique subit, ils diront peut-être que c’est un effet ou une modification du système nerveux, opérée par une cause morale extraordinaire et d’une grande puissance , ou le résultat de la manifestation subite de l’activité prépondérante d’organes restés jusqu’alors sans action extérieure; ou enfin que c’est un état morbide anormal , une sorte de vésanie ou d’aberration de l’esprit humain, en un mot une espèce de maladie. Il est facile de voir que ces suppositions gratuites et ces explications au fond n’expliquent et ne prouvent rien ; on peut toujours nier,, sans preuve ce qui est affirmé sans preuve. Mais admettons-les et disons avec vérité : Heureuse maladie, heureuse folie qui épure et fortifie la raison humaine, rend les hommes meilleurs, les perfectionne, et leur donne toutes les vertus religieuses , morales et sociales. Mais ce n’est pas là le fait de la phrénologie.

l'ENSÉES I)’UN CROYANT.

Je ne me propose pas, je le répète , de discuter ici sérieusement la doctrine des phrénologistcs comme sujet de science. L’opinion publique et surtout la haute raison de tous les vrais philosophes , psychologistes, moralistes, physiologistes, etc., s’élève contre ce système d’erreurs , le condamne et le réprouve généralement. On sait en effet que la crânioscopic reçoit tous les jours de nouveaux et nombreux démentis. Entre mille faits que l’on pourrait citer, je n’en rapporterai que deux ou trois des plus connus, de Fieschi . de Lacenaire et d’Àvril.

Les principaux traits de Fieschi ont été : absence de l’organe de la destructivité et de celui de la ruse, et développement de l’organe de la bonté. Chez Lacenaire (i) : absence cumplète de l’organe du vol, présence de l’organe de la bienveillance et de la t/iéosophic (disposition religieuse), celte dernière surtout fort visible : la fermeté située entre les deux

(1) Lacenaire était voleur de profession : il a déclaré avoir participé a sept assassinats suivis de vols, il professe l'athéisme et en général la philosophie du marquis de Sades, qu'il met en pratique. Il affirme qu'il n'éprouve ui regrets ni remords et qu’il recommencerait sa carrière de meurtres et de rapines, si on brisait ses fers. Libre de choisir une vie selon son goût, il choisirait celle d'assassin et de brigand, car il est misanthrope par système , et d'ailleurs, ce qu’on appelle crime convient mieus à un homme de sa trempe que cette hypocrisie qu'on appelle vertu. Il s'enorgueillit de ses vices et de ses forfaits. Il prétend que tuer sam remords est sur cette terre le souverain bien , si vainement cherché par les philosophes... (Revue médicale, cahier de mars 183C.)

organes de la justice (sentiment du juste et du devoir , conscience morale) ; tout cela est fort apparent. Chez Avril , les penchants sanguinaires, ceux du vol et de la ruse sont inappréciables; en revanche, ceux de la bonté, de la théosophie , île la justice sont d’une dimension peu commune et dominent tous les autres. Voilà de ces faits importants qui semblent venir tout exprès pour dérouter les phrénologistcs. Cela pourtant n 'empêchera pas la phrénologie de les enchâsser dans son système craniomancien , tant elle est souple et élastique ; et puis il v a tant de nuances dans les bosses! Tout cela justifie admirablement la prophétie phrénologiquc de M. Broussais, qui s’est écrié, il y a peu de temps, que l’ère glorieuse approchait où la philosophie et la morale seraient fondées sur la phrénologie. (Voyez pour plus de détails , la Hevue médicale , i836, mars, et la Gazette médicale de Paris, i836.)

Nous terminerons par une citation de la Gazette Médicale, et une autre d’un de nos plus célèbres physiologistes, M. Magendie, suivie d’une lettre anli-phrénologiquc.

c La phrénologie ne nous a jamais paru cligne d’une discussion sérieuse : comme système psychologique, c’est une conception contradictoire; comme théorie anatomico-physiologique, c’est une hypothèse

complètement dénuée de preuves

1 1 est notamment remarquable qu’aucun des zoolo-

PENSÉES o’iIN CROYANT.

gistes français de ce siècle , qui ont si profondément étudié l’organisation des êtres vivants et la haute physiologie, ne s’en soit occupé. Cuvier n’en a jamais parlé qu’avec dédain. MM. Blainvillc, Geoffroy-Saint- Hilaire, Serres, Flourens, Dutrochet, Dumeril,tous les physiologistes enfin dont le nom est connu en Europe, y sont restés étrangers. En Angleterre il en est de même: sauf M. G. Combes, homme d’esprit eide talent , qui est dans ce pays le champion ofticiel de la phrénologie comme M. Broussais en France , on ne trouverait personne à citer. En Allemagne , berceau de l’organologie, cette prétendue science n’est guère connue que de nom. » (Extrait de la Gazette médicale de Paris , 1 836).

Voici les paroles de M. Magendie :

« Les crdnologues, (quelques lignes plus haut, il appelle la phrénologie une pseudo-science) , h la tète desquels est le docteur Gall , n’aspirent à rien moins qu’à déterminer les capacités intellectuelles par la conformation des crânes et surtout par les saillies locales qui s’y remarquent. Un grand mathématicien offre certaine élévation au coin de l’orbite , c’est là , n’en doutez pas, qu’est l’organe du calcul. Un artiste célèbre a telle bosse au front : c’est là qu’est le siège de son talent. Mais , répondra-t-on : avez-vous examiné beaucoup de tètes d’hommes qui n’ont pas ces capacités? Etes-vous sur que vous n’en renconlreriez-pas avec les mêmes saillies , les

PIIIIEISOLOCIË.

3ÔI

mêmes bosses? N’importe, dit le crànologuc , si la bosse s’y trouve , le talent existe , seulement il n’est pas développé ; en un mot voilà un grand géomètre, un grand musicien qui n’ont pas votre bosse ; n’importe , répond le sectaire, croyez ! Mais quand il y aurait toujours * reprend le sceptique, cette conformation réunie avec telle aptitude , il faudrait encore prouver que ce n’est pas uiie simple coïncidence et que le talent d’un homme tient réellement à la forme de son crâne. Croyez, vous dis-je, répond le phrénologue ; et les esprits qui accueillent avec empressement le vague et le merveilleux, croient; et ils ont raison! car iis s’amusent et la vérité ne leur inspirerait que clé l’ennui (1) »

« Lettre à M. le docteur Spurzheim, sur unedéformation monstrueuse du crâne sans altération des facultés intellectuelles et morales. Cette lettre nous parait porter à la doctrine de Gall un coup dont elle se relèvera difficilement : écrite avec décence et modération, elle n’en est pas moins forte en raisonnements et en déductions logiques.

Il est de principe en philosophie, dit l’auteur, qu’un seul fait bien avéré, bien prouvé, suffit pour infirmer le système le plus fortement établi, quand il est en contradiction avec ce système ; or, le cas de monstruosité, cité dans cette lettre, dépose avec une sin-

(1 ) Physiologie de Magendie, t. I, p. 247, 1836.

gulière évidence contre les points fondamentaux de l’organologie de Gali.

Après avoir établi la solidarité qui existe nécessairement entre la crànioscopie et l’organologie , fauteur donne la description minutieuse de la tête d’une jeune Indienne , tête dont le développement estd’environ un tiers plus considérable que celui d’un crâne ordinaire; mais, d’ailleurs, si étrangement déformée qu’il est impossible d’en avoir une idée exacte si on n’a sous les yeux le modèle que monsieur Soutv a présenté à l’acadérnie. Je ne sais , dit l’auteur, à quels résultats on arriverait en interprétant les signes fournis par cette tête, d’après les règles phrénologiques ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que tous les crânioscopes s’accorderaient à prononcer qu’il y avait dans celte infortunée fille, folie, idiotisme, penchants anormaux, monomanics diverses. Tous diraientunanimement qu’elle doit être rangée dans la classe de ces malheureux crétins du Valais, ces rebuts de l’espèce humaine, réduits à la condition morale des bru tes, etc., etc. Ils raisonneraient très-conséquemment à leurs principes, et tous cependant sc tromperaient complètement, comme le prouve l’histoire de cette jeune Indienne. M . le docteur Souty a observé le sujet pendant plusieurs mois ; employée aux travaux du ménage, elle s’en acquittait fort bien, et l’on n’a jamais remarqué chez elle moins d’intelligence que chez ses compagnes, ni des goùls particuliers, ni le

PHRENOLOGIE.

moindre acte de folie, etc., etc. L’auteur de la lettre termine en prouvant àM. Spurzheim que ce fait est en contradiction directe avec tous ses principes, car il démontre, suivant lui, l’une ou l’autre de ces deux propositions :

i*. Ou que l’intégrité des facultés morales et intellectuelles peut subsister avec un cerveau monstrueux ;

2° Ou que le crâne peut être monstrueux sans que le cerveau participe à sa déformation (i). »

(1 j Revue médii aie, août 1852.

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PHRÉNOLOGIE l)E BROUSSAIS.

Que dirons-nous de cette nouvelle et étrange doctrine du fameux coryphée du matérialisme?... elle nous révèle un vaste plan de réforme philosophique, morale, religieuse, psychologique, médicale, physioiogique, législative, politique, etc — Broussais, vers la fin de sa carrière et après l’écroulement de son édifice médical, s’était fait philosophe , voire même phrénologiste, comme tout le monde sait.

Avantde jeter un coup d’œil sur la nouvelle production de Broussais, je dois faire consciencieusement un aveu phrénologique. J’ai reculé devant le gigantesque volume de notre nouveau philosophe, et j’avoue franchement que je ne me suis pas senti l’organe du courage et de la patience assez développé pour lire

PENSÉES dVn CROYANT.

exactement d’un bout à l’autre cet énorme factum de 85o pages. Je me suisseulemcnt arrêté à quelques passages qui m’ont paruavoir un rapport plus direct avecla matière que je traite. De ces points culminantsj’aipu embrasser et mesurer d’un regard général l’ensemble des travaux de cet ardent et infatigable phrénologiste, c’est-à-dire, que j’ai pu très- facilement comprendre et l’esprit et le but de l’auteur, et cela m’a suffi. Mais il faut se bâter de le dire : cette nouvelle philosophie, toute matérialiste et toute animale, in’a paru inintelligible; en un mot c’est pour moi, philo sophiquement parlant , une œuvre inqualifiable. Je n’y vois qu’une chose certaine, le dessein de l’auteur qui est de blâmer les doctrines philosophiques et morales de Descartes, de Mallebranche, de Pascal, de Bossuet, de Leibnitz, de M. de Bonald, etc.; de s’élever contre les croyances du genre humain, contre la religion et ses ministres. En vérité, si j’étais disposé à croire à la phrénologie telle que Broussais l’a faite, lui-méme le premier m’en eût détourné par ses déclamations passionnées contre tout ce qu’il y a do plus sacré et de plus vénérable à la très-grande majorité des Français, c’est-à-dire la religion catholique. Tous ces sarcasmes contre la religion ne manquent pas, comme on pense bien, d’être accueillis et applaudis par une jeunesse déjà plus ou moins incrédule et généralement peu instruite en matière philosophique et religieuse, quoique douée d’ailleurs d’un esprit droit.

l'URENOLOOIE DE BROUSSAIS.

Je ne m’arrêterai pas à relever tous les passages plus qu’inconvenants de ce livre irréligieux et par là même anti social, la tâche serait au-dessus de mes forces. Que l’on me permette ici une courte réflexion plirénologique : si celte science n’était pas futile et vainc, je serais bien tenté de croire que Broussais a écrit sous l’empire de la bosse, je ne dirai pas de la destructivité , cela n’est ni poli ni honnête, mais du moins sous l’influence de celle (très-prononcée) de l’imprudence; car ses principes ne tendent qu’à tout détruire, croyance morale, religion, et à bouleverser peut-être l’état et la société. Voici à ce sujet des paroles bien remarquables de Machiavel : « Si l’attachement au culte divin est le garant le plus assuré de la grandeur d’un état, le mépris de la religion est la cause la plus certaine de sa décadence (1).

Quelques textes du livre même de Broussais avecleur réfutation feront encore mieux ressortir tout l’odieux des principes et de la morale de notre nouveau philosophe.

« L’homme a la liberté si ses organes du

moi et de la volonté, auxquels tient cette faculté, sont vigoureux : mais, s’ils sont faibles, il ne l’a pas. Examinons d’abord celui qui les a faibles : Eh bien ! il ne sera vraiment libre que pour les actions indifférentes, mais il 11e le sera pas pour les actes impur-

(1) Réflexions sur Titc-Livc, liv . i, ch. il.

pensées d’un croyant.

tants; il obéira successivement à toutes ses passions à mesure qu’elles deviendront dominantes. . . .

. « Je suis libre de prodiguer ma fortune, dira l’avare ; mais il ne la prodiguera pas. Je suis libre d’être sage, fidèle, économe, s’écriera le prodigue, le libertin, à qui l’on reproche ses écarts, et je serai cela quand je voudrai ; mais s’il n’a pas d’organe qui puisse l’amener à changer de conduite, il n’en changera pas.... (i) »

11 suitrigoureusementde ces principes que l’homme dont les organes du moi et de la volonté sont faibles , n’est pas libre pour les actes importants. Ainsi l’avare ne renoncera pas à sa passion d’amasser, le libertin continuera son libertinage, etc. Ce sont là, notez-lc bien, non des actions indifférentes, mais des actes importants qui, d’après M. Broussais, excluent la lilxerté morale ; de même le voleur , le brigand , l’assassin, dont les organes du moi et de la volonté ou de la liberté sont faibles, doivent marcher en avant dans la voie du crime ; de même encore un fanatique, soit politique, soit religieux, dans la même condition organique et sous l’empire de la passion dominante, se persuadera faussement qu’il va délivrer sa patrie d’un tyran, ou servir les intérêts de la religion, et, avec un horrible calme, il frappera d’un

( I) Cuurt ilr plirhiotogic de Broussais, p. l>93 cl sut*.

PHRÉNOLOGIE DE BROUSSAIS. 26g

fer homicide un prince ou le chef «le l’état. Voilà doncpeut-être Fieschi et Alibaud absous et innocents ; car, suivant ces principes, s'ils avaient les organes du moi et de la volonté faibles, ils ne pouvaient être coupables ni devant Dieu ni devant les hommes: ils auraient agi sans liberté, sous l’influence irrésistible d’une organisation malheureuse ; c’eût été pour eux une triste fatalité , une nécessité physique inévitable; car, selon Broussais, l’hômme qui a ces organes faibles ne sera vraiment libre que pour les actions indifférentes , mais Une le sera pas poulies actes importants. Reste maintenant à décider si ' ce qu’ont fait Fieschi et Alibaud était des actions indifférentes ou non.

La société n’a donc pu avoir le droit de les punir de la peine capitale, avant de s’être, au préalable , parfaitement assurée de l’état physique de ces deux individus. C’était, suivant le système phrénologique, dans l’organisation cérébrale qu’il fallait puiser les premiers éléments ou l’instruction de leur procès, et la loi n’a pu les punir de mort avant la résolution de cette question préjudicielle; pas plus qu’elle ne peut atteindre etfrapper un fou ou un frénétique qui, dans un accès de fureur, a tuè son médecin. On voit d’après cela combien cette doctrine est propre à rassurer et à encourager les fanatiques qui se sentent des dispositions pour le crime de régicide, surtout si elle venait à pénétrer dans le sanctuaire de la jus-

PENSÉES D'UN CROVANT.

lice. Avis aux rois! Et nunc,reges, intelligite : erudimini qui judicatis terrant. (Ps. a).

M. Broussais, au chapitre des cultes, p. 8a4, juge absolument nécessaire de les réformer tous. Mais Broussais rejette l’immortalité de l’âme et traite de superstitieux à Fexcès ccuxquiy croient, p. 4>3. Alors de quelle utilité sont les cultes? à quoi bon la religion elle-même, si l’homme n’a point d’âme, ou si elle meurt avec le corps, en un mot s’il n’v a rien au-delà du tombeau? Mais la religion est, dit-on, un frein nécessaire pour contenir le peuple dans le devoir. Oui, mais soyez sur que le peuple secouera bientôt ce joug incommode et qu’il méprisera la religion quand il la verra méprisée par ceux qui sont au-dessus de lui, et qui croient pouvoir s’en passer. Cette pensée 11 ’était pas celle de Montesquieu lorsqu'il disait : « Quand il serait inutile que les sujets eussent une religion, il ne le serait pas que les princes en eussent, et qu’ils blanchissent d’écume le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir ( 1 ). »

« Mais, remarque M. Frayssinous, ce qui est dit ici des princes ne peut-il pas s’appliquer, quoique dans un degré moins rigoureux, à tous les dépositaires du pouvoir et généralement aux premières classes de la société. »

(I) Montesquieu, Btprit des lois, liv. 94.

l»l!RÉNOLOGIE DE BROUSSAIS. 2 - I

Et d’ailleurs la religion, dans l’opinion de M. Broussais, n’étant qu’une institution purement humaine et par conséquent ses promesses et scs menaces pour la vie future étant vaines et illusoires, est-il permis à un honnête homme, un bon et sincère philantropc de tromper le peuple et de corrompre sa raison par des mensonges et des fables ou i\e& mythes ? Mais enfin, ajoute-t-on, la religion est nécessaire pour conserver la morale. Il est vrai, la morale repose sur la religion, qui en est la sauve-garde, comme la loi porte sur la morale, et la société sur la loi. Mais qu’est-ce qu’une religion qui rejette l’immortalité de l’âme et qui vous parle de promesses et de menaces pour la vie future? Une pareille conception digne de nos matérialistes fatalistes peut-elle rendre la morale obligatoire et lui donner une ombre de sanction et de force? cela ne se peut, puisque cette prétendue religion n’est au fond qu’une pure déception, une imposture, un mensonge. Concluons donc que , dans le système de Broussais, la religion est inutile, et qu’il ne faut pas réformer les cultes, mais les abolir tous. Alors nous aurons pour évangile le code pénal ; le bourreau sera le prêtre et l’échafaud l’autel sur lequel on immolera des victimes humaines, comme les anciens Gaulois, nos bons et pieux ancêtres. Je ne pense pas cependant qu’on essaie d’abolir la religion et le culte. On l’a tenté, il y a près d’un demi-siècle, et on sait ce qu’il en est advenu. Si Dieu n’avait abrégé ces jours

PENSÉES D’uN CROYANT.

lamentables et d’horrible mémoire, rien ne serait demeuré debout, et la société toute entière se serait engloutie dans l’abîme creusé par l’athéisme. Mais, à la fin le peuple français, comme les anciens Hébreux, cria vers le Seigneur ; Dieu revint, la religion reparut, et soudain tout se ranime; la société se lève comme d’un vaste sépulcre, et on voit renaître partout la tranquillité de l’ordre et de la paix. Tant il est vrai qu’il ne peut y avoir de vraie société sans religion ; car fonder l’édifice social sans Dieu ou sans religion, c’est l’asseoir sur le néant.

Encdre un mot : c’est sur la conscience. Broussais définit ainsi la conscience « sentiment de ce qui est juste et injuste, du devoir et de l’obligation morale ( 1 ), » p. 366; et à la p. suivante, il dit que « la conscience est en proportion du développement de son organe. » — Il pense « que le chien possède une esquisse de conscience, » pag. 378 . Il laut, par

(*) Qu’est-ce qu'une obligation morale sans libre arbitre? Que M. Broussais s'accorde, s'il peut, avec lui-même :

• La liberté morale que repousse le matérialisme est la base de la liberté politique. C'est le même fait considéré dans l'homme en société. Sans ce principe conservateur , l’édifice social ne tarde pas à s'éerou-

er . e pouvoir dégénère en tyrannie, et le choc des intérêts amène l'anarchie. U faut une obligation morale qui domine le chef comme le

Fréd' 61 * Ul ***** de la * 0i un < * evo ‘ r ** * *cr ^- • (Elirait de la notice sur

... ’ B> rnrd . Professeur célèbre de la Faculté de médecine de Monter et physiologiste spiritualiste. Aecur médicale, cahier de mai, "• 326, 1828.)

- Pioitiged jj^Cr

PHRÉNOLOGIE DE BROUSSAIS. :Vj3

conséquent, lui accorder une esquisse de moralité. Il suit donc de là qu’il existe une esquisse de rapport social et moral entre le genre canis et le genre homo, pour parler le langage savant et zoologique de M. Broussais. C’est un progrès. Noire savant moraliste accorde au chien un certain sentiment de vénération, de respect, d’estime et d’amitié pour l’homme, ce qui suppose nécessairement , dit-il, une identité de nature. C’est au moins là du cynisme tout pur et littéral (i). Les animaux nous sont unis, ajoute-t-il, p. 354, « par des liens que le naturaliste de bonne foi ne doit pas dissimuler. » Il pourrait ajouter le moraliste. « Je voudrais voir réhabiliter les animaux qu’une classe d’hommes cherche à déprimer pour se

séparer totalement de l’animalité, p. 565 Il est

temps que l’on fasse disparaître ce mur d’airain que les métaphysiciens ont élevé entre les hommes et les animaux, » p. 5q4- Après cela , il est superflu de dire que M. Broussais accorde aux animaux une intelligence semblable à la nôtre. C’est la conséquence au moins de ce qu’il avance dans sa physiologie, où il déclare que les mots réflexion, jugement, mémoire, sont synonymes de sensation. Celle-ci ne pouvant être contestée aux animaux, on ne peut pas leur rc-

(I) Cet Ingénieui et sublime rapprochement avait déjà été Fait avant Broussais par son confrère en philosophie, Diderot, qui dit ( dans la Vie de Sénèque) qu'un chien ne diffère de l'homme que par l'habit.

fuser les autres, comme la mémoire, la réflexion et le jugement. Voilà un léger échantillon de la nouvelle doctrine philosophique du fameux Broussais. O ternpora , o mores!!!...

Nous allons terminer ce chapitre par quelques pssages extraits d’un article de la Gazette médicale , i836, sur les deux premières leçons du cours de phrénologie de Broussais

« M. Broussais a du goût et même une sorte de passion pour les matières philosophiques; il est toulà-fait incapable de les aborder. Son esprit, soit par quelque cause congéniale, soit peut-être par défaut de culture dans celte direction, s’y refuse obstinément; il n’a ni l’intelligence des questions qu’il traite, ni l’intelligence des systèmes qu’il combat ou soutient, ni l’intelligence de la langue qu’il emploie. ...

M. Broussais se croit métaphysicien,

psychologue, moraliste, philosophe enfin, par cela seul qu’il sait la médecine, car la médecine comprend la physiologie, science qui, selon lui, est la science même de l’homme. Il s’est imaginé qu’il suffisait de substituer aux mots d’idéologie, de psychologie, de métaphysique, celui de physiologie du cerveau pour anéantir tous les problèmes , toutes les questions, tous les faits sous ces dénominations

» La phrénologie de M. Broussais ne diffère en rien de cette phrénologie courante qui se trouve par-

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