CAUSES DU SUICIDE
La véritable cause , la cause première et générale du suicide, ce sont l’absence de la foi et des croyances religieuses , l’ignorance de la religion et surtout l’éloignement des pratiques de la religion. Tout cela se résume dans le matérialisme.
Et en effet, cette maladie morale règne particulièrement chez les peuples dont la foi et les convictions religieuses sont presque nulles et n’exercent par conséquent que très-peu d’influence sur les populations. L’expérience prouve que , chez toutes les nations , le suicide devient plus fréquent à proportion que le sentiment religieux diminue. Les peuples incroyants, vivant sous l’empire du matérialisme, généralement s’abrutissent par les sens, se livrent aux plaisirs du corps et concentrent toutes leurs affections dans les jouissances physiques. La vie de l’intelligence peu à peu s’éteint, étouffée sous le poids de la matière, et cette espèce dp ^Vticide
intellectuel leur donne des goûts de ruine et de destruction ; leur àme s’endurcit et se plaît dans les spectacles de sang et de cruauté. L’homme, arrivé à ce degré de dépravation intellectuelle et morale, n’a pour la vie humaine qu’un mépris brutal et farouche, et trop souvent, dans son instinct sauvage, il ne respecte plus ni les jours de son semblable, ni ses propres jours, témoin Le suicide et le duelliste.
Une autre grande plaie de la société et peut-être la plus incurable , et la source d’un nombre infini de maux, c’est l’ignorance de la religion, mémo souvent des premières vérités religieuses et morales, et par conséquent des principaux devoirs. L'homme qui ignore est sans amour et sans foi , parce qu’il ne connaît pas : le tlambeau de son intelligence ne jette qu’une pâle lueur, qu’une lumière faible et incertaine. Son esprit privé de son alimqnt nécessaire , la vérité, tombe dans la défaillance et. meurt pour ainsi dire de langueur et d'inanition , parce que l’homme ne vit pas seulement de pain, niais de la parole de Dieu , c’est-à-dire de vérité ( 1 ). Dans cet état de dégradation, l’homme ignore sa fin, sa destinée , il ignore Dieu , il s’ignore lui-même ; il ne croit à rien, parce qu’il ignore tout, et ici finit le domaine de la raison.
(f ) Non In solo pane vivit homu, sed in omni verbo quod procodH de ore Del. Mallh., iv, 4 .
pensées d’un croyant.
L’ignorance religieuse et morale conduit naturellement à l’Éloignement des pratiques de la religion , parce qu’on ne pratique pas ordinairement ce que l’on n’aime pas, et qu’on n’aime pas ce que l’on ignore. Jgnoti nulla cupido .
Le culte est l’expression des dogmes religieux. Négliger le culte et la pratique de la religion, c’est effacer peu-à peu de son esprit et de sa mémoire la religion avec ses dogmes et se constituer volontairement dans une coupable ignorance de ce qu’il importe le plus à l’homme de savoir , c’est-à-dire, les préceptes et les devoirs religieux et moraux; c’est là le chemin qui conduit tout droit à l’incrédulité absolue. Voilà selon nous les véritables causes premières du suicide , de ce crime affreux qui est condamné et flétri par toutes les lois de l’Europe moderne et civilisée , même par le coran .
* A Lyon et à Versailles , pendant les tristes jours de la terreur, le suicide décima des milliers de familles ; et cette considération a conduit des médecins matérialistes à ne voir dans le suicide qu’une maladie du corps et du cerveau spécialement , qui a ses périodes de recrudescence , comme la fièvre jaune ou le choléra , au lieu d’y voir une maladie de l’âme qui , desséchée et flétrie par l’impiété , cesse de se croire immortelle et cherche à échapper aux angoisses de la vie , en faisant un lâche appel au néant. » (M. Hcnrion).
Il parait en cITet que les médecins , en général , regardent le suicide comme l’effet d’une simple maladie , indépendamment de toute autre influence étrangère. M. Esquirol (1) assure que « l’opinion qui fait regarder le suicide comme l’effet d'une maladie ou d’un délire aigu, semble avoir prévalu de nos jours même contre le texte des lois et les anathèmes du christianisme (2). »
(1) Dictionnaire <lcs sciences medicales, t. lui, p. 213.
(2) Ailleurs, M. Esquirol dit: • Les lois ecclésiastiques, qui condamnent toute espèce de meurtre , ont condamné le meurtre de soi- même comme le plus grand crime , parce qu'il ne laisse aucun accès au repentir. Toutes les législations modernes, auiquelles les lois de l'église ont servi de base, ont flétri le suicide. En Angleterre, les cadavres de* suicidés étaient jetés à la voirie ; plus tard, on les a enterrés à la campagne entre trois chemins. En France, les cadavres des suicidés étalent traînés dans les rues et sur une claie. Toutes ces lois sont tombées en désuétude, surtout en France, en Angleterre, 06 on en élude i'eiécution avec un certificat de médecin qui constate que celui qui s’est suicidé était aliéné. • ( Dict . des sciences méd., t. lui, p. 2T9.)
A la page précédente, M. Esquirol dit que le suicide étant presque toujours l'efTct d'une maladie, ne peut être puni, la loi n'infligeant de peine qu'aux actes volontairement commis.
Cette assertion, dont nous prouverons plus bas la fausseté par le rai sonnement et surtout par des faits irréfragables, est, d'après M. Esquirol lui-méme, en opposition avec les lois ecclésiastiques et civiles, et même avec toutes les législations modernes, qui toutes condamnent et flétrissent le suicide. On ne peut condamner et flétrir que ce qui est criminel, et aucune loi de la terre ne condamnera jamais un suicide ou même un homicide commis par un aliéné, parce qu'il n'y a là qu’un acte purement matériel et commis sans liberté morale. Donc toutes les lois humaines modernes, civiles et ecclésiastiques, regardent le suicide comme un acte criminel ; donc il n'est pas l'effet d’une maladie ou d'un délire aigu.
2p0 PENSÉES o’ü.N CROYANT.
Bientôt sans doute on ne dira plus : un tel s’est tué, mais a été atteint du suicide, comme de la fièvre ou du choléra.
Si aujourd’hui cette opinion des médecins prévaut contre les lois civiles et les lois du christianisme, c’est un malheur, parce qu’elle est fausse. Mais admettons-la comme vraie et considérons tous les suicides non évidemment et ostensiblement aliénés comme atteints de maladie ou de délire aigu ; alors nous demanderons pourquoi l'effet de ce délire aigu ou le suicide ne s’observe précisément que chez les gens sans croyances , sans principes, et surtout sans pratiques religieuses.
En général un suicide vient-il jeter l’effroi dans une ville , dans un quartier , à quelque classe , à quelque rang de la société qu’appartienne ce transfuge de la vie , de quelque âge , sexe et tempérament qu’il soit , s’il ne passe point pour aliéné aux yeux des personnes qui le connaissent , sovez sur, et vous pouvez l'affirmer à l’avance, que cet individu était un homme sans religion , sans croyances , ou du moins sans pratiques religieuses , ou qu’il était dans une complète ignorance de la religion. On nous répondra sans doute que des personnes fort religieuses peuvent aussi elles-mêmes mettre fin à leurs jours. Oui, il est vrai, mais ce suicide purement matériel n’a lieu que dans un état évident d’aliénation mentale quelconque ; par conséquent , il est commis
LE SUICIDE. agi
sans liberté morale et ne peut être criminel. On objectera peut-être encore les observations de Gall, qui rapporte que des personnes très - dévoies , joignant à la foi la pratique de la religion et désirant vivement de mourir pour jouir du bonheur éternel , n’ont pu , par principe de conscience , se résoudre à se donner elles-mêmes la mort, mais ont préféré de tuer quelqu’un afin de mériter la mort par un meurtre. Voici quel était leur raisonnement : «Si je m’ôte la vie, mon Ame est perdue pour toujours , mais si j’exerce le meurtre sur un autre , je ne perdrai pas moins la vie , mais j’aurai du temps pour me repentir et Dieu me pardonnera (1). » Ou ces sortes de personnes étaient aliénées , et alors leur histoire est étrangère à notre sujet ; ou elles étaient dans un état d’ignorance grossière de la religion , et , dans ce cas , leur conduite confirme ce que nous avons ci-dessus établi , savoir que l’ignorance de la religion est une cause de
(I) Ainsi, d'après cela, un homme qui est résolu de se tuer, pourra bien aussi, pour quelque motif que ce soit, attenter à la rie de ses semblables , car rien généralement ne doit plus l’arrêter, pas même la crainte de la mort. • Un des grands principes qui doit armer la société contre le suicide, c'est que dés que la rie n'est plu» rien pour un homme, il est le maître de celle des autres. Ainsi, il n’jr a qu'un pas de
l'envie de mourir à celle de tuer Sous quelques prétcitcs que l'on
considère le suicide, on peut le définir comme un larcin fait à la société et un attentat contre la nature. »(De!isle, Phil. rfe In nature , 1. 111, p. 500 .)
PENSÉES D’UN CBÜYANT.
suicide. Et remarquez bien que c’étaient encore les principes religieux qui ont empêché le suicide direct. Au reste la pratique de la religion n’est un sur préservatif contre le suicide que lorsqu’elle est éclairée et jointe aux principes de la foi orthodoxe.
Maintenant , si l’on considère ce que c’est que le suicide aux veux de la religion et des lois humaines, on verra que ce n’est plus un délire aigu, une maladie , mais un acte véritablement criminel , parce qu’il est commis avec plus ou moins de liberté, suivant la force de la passion qui en a été la cause déterminante. Au reste , que le suicide soit une maladie ou non , on le trouve toujours dans la même classe d’individus. L’homme irréligieux , en effet , est seul victime de ce délire aigu, ou plutôt de cette passion subite et violente, parce que, ne recevant de la religion aucun secours ni aucune arme pour s’en défendre, il s’abandonne à la fougue impétueuse et presque indomptable de scs passions ; tandis que l’homme religieux, au moyen de sa foi, résiste à ses passions et sort victorieux de la lutte. L’un y trouve sa honte et sa perle , et l’autre sa gloire et son triomphe. Je vais plus loin : j’admets que ce dernier tombe sous les coups de la môme adversité que l’incrédule (ce qui doit cependant lui arriver plus rarement, parce qu’il est généralement plus modéré dans ses désirs et plus prudent dans scs affaires et ses entreprises) , j’admets , dis-je , que l’homme à convic-
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lions religieuses subisse l’iuilucnce perturbatrice de ces commotions violentes, ces chocs brusques et terribles qui renversent et brisent les hommes sans foi ot sans religion ; en ce cas , soyez sûr qu’il tiendra bon contre l’orage; car il est fort de toute la force de sa foi , il est tranquille et montre une parfaite résignation à la volonté de Dieu. Un désastre inopiné, un renversement subit de sa fortune peut l’aflliger sans doute, parce qu’il est homme, mais ne le désespéré point : c’est le juste, le vrai sage , le philosophe chrétien qui demeure debout et calme au
milieu des ruines : impavidum ferlent ruines
Aucune tempête terrestre ne le renverse, aucun événement humain ne l’abat, parce qu’il est établi ferme * sur le roc inébranlable de la foi. Ce principe puissant d’action le rend fort et capable de tout ; oui , celui qui croit peut tout : omnia possibiliu sunt credcnti (1). Voyageur d’un jour dans des régions étrangères , il regarde tous les événements de la vie qu’on appelle malheurs comme des accidents du voyage. Il continue sa marche sur b route du temps et ne s’arrête que lorsqu’il est entré dans le repos de sa véritable et éternelle patrie.
Il est certain que des milliers de personnes se seraient donné la mort, si elles n’avaient été retenues par les principes religieux. Les médecins eux-memes,
( 1 ) Marc. 0 , SS. ,
394 pensées d’en croyant.
comme M. Esquirol, etc., rapportent des faits à l’appui de cette assertion. Que ne dirais-je pas moimême sur celle matière , s’il m’était permis de me citer !
Si , suivant l’opinion que l’on prétend dominer aujourd’hui , ou selon la doctrine des médecins, le suicide est l’effet ordinaire d’une maladie , la religion a donc prévenu des milliers de suicides et des milliers de maladiesqui l’auraient infailliblement causé. Peuton en dire autant de la médecine ou de toute autre institution humaine? Rencontre-t-on beaucoup de personnes qui disent : J’étais réduit à un affreux désespoir par la perle totale et subite de ma fortune , de mon honneur, de ma réputation, etc.; la médecine seule m’a empêché de succomber à mon désespoir et de mettre fin à moh malheur par le suicide ? Et si la médecine obtenait un si beau résultat, elle le devrait , dans l’espèce, bien plutôt aux moyens moraux que la religion lui aurait fournis , qu’aux ressources matérielles de la thérapeutique. Philosophe frondeur, contempteur superbe des croyances religieuses, convenez donc enfin que la religion est une assez bonne chose , puisqu’elle empêche les hommes de devenir fous et de setuer.
Il est singulièrement remarquable que le suicide devient fréquent chez les peuples à mesure que le catholicisme s’en retire, et qu’il est généralement inconnu dans les pays où la religion catholique est